Aaron Swartz ou la mort d'un héros formidable

Flora Vasseur a perdu celui qu’elle admirait, « un ami, un frère d’armes ». Elle raconte ce personnage hors normes dans Ce qu’il reste de nos rêves. Il s’appelle Aaron Swartz, est un prodige, plus qu’un surdoué qui a appris seul à lire à trois ans, à coder à huit ans, suicidé à 28 en 2013. Internet a été très tôt sa maison, son refuge. Rien n’allait à l’école, il se sentait décalé. Il était chétif et avait la tête pleine de projets faramineux. Le plus important, celui pour lequel il fut reconnu fut son désir de libérer l’humain, de lui offrir l’accès gratuit au savoir, à l’information, où qu’il se trouve, qui il soit. Son père l’a beaucoup soutenu, beaucoup aidé. Aaaron a arrêté l’école et à 14 ans, il travaillait déjà avec tous les pionniers d’Internet qui, s’ils le prenaient pour un gentil illuminé au début, s’apercevaient vite qu’un cerveau comme le sien surpasserait un jour leurs propres limites.
Humaniste sans s’en prévaloir, il militait pour la démocratie, la liberté d’expression, convaincu de l’intelligence de l’homme, de son désir d’élévation. Il réussit à entrer dans des institutions sans les diplômes, à l’université, au MIT (Massachusetts Institute of Technology). Les contingences ne l’intéressaient pas, il ne mangeait que de la junk food blanchâtre, ce qui ne contribua pas à soigner sa maladie intestinale épouvantable, il se fichait pas mal de l’argent. D’ailleurs, il en gagna beaucoup en revendant un programme qu’il avait cocréé, ce qui lui permit d’oublier définitivement  la nécessité de payer pour ceci ou cela. Il vivait dans des squatts.
Il pensa le premier à créer une bibliothèque du savoir, mais il était trop jeune. Ce fut Wikipedia. Il fonda, avec Brewster Kale, l’Open Library, en accès libre, vingt millions d’œuvres aujourd’hui . Il créa Reddit, le dixième site le plus visité au monde et conçut le Manifeste pour la guérilla pour le libre accès. Etc… Il n’a pas arrêté.
Malheureusement, téléchargeant des milliers de documents, il fut vite repéré par le gouvernement et une procureure très sévère. Il n’était pas mal intentionné mais la justice a préféré le poursuivre, il était passible de 35 ans de prison. Lui qui ne pouvait rester dans un bureau… Il s’est suicidé en 2013, à 28 ans, laissant une tribu de savants et chercheurs éplorés par cette perte irréparable. (C’est arrivé pendant le mandat d’Obama qui redoutait, comme tous, la puissance des nouvelles technologies.)
Ce livre est formidable, il est écrit, non comme un document de recherche, mais comme un scenario haletant qui ne ménage ni notre attachement à ce héros incroyable des temps modernes ni la peine que nous ressentons lors de sa mort. Flore Vasseur qui, comme lui, ne cesse de bouger d’un endroit à un autre, a réussi a retrouver beaucoup de ses proches, de ses mentors, de ses collègues. Elle a lié connaissance avec ses parents afin de parfaire le portrait de ce jeune homme inclassable. Et a réussi a passionner une béotienne comme moi à cette grosse bête ultra-terrestre qu’est le Net. C’est dire !
Si le sujet vous intéresse, elle en parle à la Grande Librairie, c’est ici, et bien mieux que moi.
Superbe livre ! (Comme tous les livres de Flore Vasseur).

Ce qu’il reste de nos rêves de Flore Vasseur, 2018 aux éditions Equateurs. 342 pages, 22 €

Texte © dominique cozette

Les prédateurs, des milliardaires qui nous pillent

Le livre de Denis Robert et Catherine Le Gall s’appelle Les prédateurs, sous titré des milliardaires contre les états. L’idée de ce livre est venue d’une interrogation le jour de l’élection de Sarkozy : que faisaient Albert Frère (belge) et Paul Desmarais (canadien), les deux seuls milliardaires étrangers, au Fouquet’s avec nos prédateurs bien de chez nous (enfin, qui habitent souvent ailleurs) ?
Denis Robert est un journaliste  bien connu pour son infatigable lutte contre les chambres de compensation de Clearstream (ou machine à blanchir l’argent sales des états) et d’autres affaires. Et Catherine Le Gall est journaliste spécialisée dans les dérives de la finance.
Ensemble, ils ont tiré un fil pour aboutir à une énorme machination montée par ces deux affairistes, partis de rien, dont le but a toujours été de dépouiller les états de leurs plus beaux fleurons. Ils visaient, entre autre, le rachat de Gaz de France, aujourd’hui Engie, par le biais des actions qu’ils possédaient dans le groupe Suez, groupe belge agonisant et criblé de dettes. Avec la complicité de politiques sur lesquels ils ont misés (Sarkozy avant son élection a passé du temps chez Desmarais. Il lui lui a donné la Légion d’honneur ainsi qu’à sa femme et à Frère…)
Ce qui a aussi titillé nos deux enquêteurs c’est : pourquoi la Caisse des Dépôts et Consignations a racheté la chaîne de hamburgers belge Quick, pour une somme astronomique, alors que cette banque a une vocation sociale, qu’elle détient l’argent des petits épargnants, des mises sous tutelles …? Qu’est-ce qu’une banque comme ça va faire d’une chaîne de resto qui ne vaut pas grand chose ? C’est en enquêtant à ce sujet qu’ils apprennent que les deux larrons ont mis au point une méthode pour obliger les états à fabriquer du cash qu’ils pourront empocher, mais que c’est nous à la fin, le peuple, qui par notre travail ou nos privations, serons obligés de rembourses ensuite. Denis Robert ajoute  et montre —  que c’est à cause d’eux que les pauvres aujourd’hui ont froid car les milliardaires , depuis leur acquisition de GDF en 2007, ont multiplié par deux le prix de l’électricité.
Cette même méthode va permettre à Frère et Desmarais de s’enrichir au Brésil grâce à Petrobras. Et, en Afrique, avec une mine qui ne vaut rien achetée une fortune inimaginable par Areva : deux milliards de plus value ! Un record planétaire ! Selon un imbroglio tellement bien fichu que c’est un véritable piège dont les acquéreurs (ou leurs successeurs) ne peuvent plus sortir.
L’affaire Petrobras, devenue le scandale de la corruption, a entraîné la chute de Dilma Rousseff, rien que ça, plus l’emprisonnement de Lula. En Belgique, l’affaire Quick est toujours en instruction (les deux milliardaires sont morts depuis, leurs héritiers se dépatouilleront). En Suisse, il y a eu des emprisonnements et de lourdes amendes.
En France, rien. Les affaires ont été noyées dans la masse, étouffées, plus ou moins censurées. Ça vous étonne ?
Denis Robert écrit qu’après tout, les milliardaires finalement font leur boulot de prédation. Mais là où ça ne va pas, c’est dans les dysfonctionnements (consentis) des pouvoirs publics, les états, les politiques, Bercy, la justice… complices de cette gabegie d’argent public qui ruine nos sociétés, nos services publics, nos pouvoirs d’achat.
Pour Robert et Le Gall, ce furent trois ans de boulot acharné semé de difficultés énormes, de mers d’opacité, de refus de renseigner et, surtout, de montages délirants, de sous-sociétés écrans tellement emmêlées et complexes que c’en était pratiquement incompréhensible. Mais ils ont fini par décrypter la méthode.
Entre parenthèses, Frère, qui racheta les ciments Lafarge, oui ceux-là, qui financèrent entre autres DAESH, a été obligé d’ouvrir un fond d’indemnisation pour crime contre l’humanité. A part ça, avec tous leurs investissements juteux dans les plus grandes multinationales, ils sont pour longtemps à l’abri du besoin.
Bourré de détails, un peu complexe pour quelqu’un comme moi qui n’y connais rien au monde de la banque, le livre est assez costaud. Je vous conseille de regarder quelques interviews avant.
Denis Robert en parle sur Youtube, notamment lors d’une super interview d’octobre 2018 de Le Media qui aurait pu justifier le soulèvement des Gilets Jaunes. Mais c’était juste avant. C’est passionnant et c’est ici.

Les prédateurs
, des milliardaires contre les états. par Catherine Le Gall et Denis Robert, 2018 aux éditions du Cherche-Midi. 300 pages, 21 €

Texte  © dominique cozette

Le bouquin qui ne s'efface pas

J’ai enfin fini par l’acheter, le fameux Indélébiles de Luz. Luz, c’est un ancien de Charlie, un ancien de juste avant le massacre. Il a morflé. Il a échappé à la tuerie car il était en retard à la conférence de rédaction. C’était son anniversaire. Ce sera toujours son anniversaire. Il a croisé sans le savoir, et réciproquement, les tueurs qui sortaient de Charlie. Rongé par les cauchemars, il a réalisé l’album Catharsis, qui comme son nom l’indique… Et puis récemment, Indélébiles, qui raconte ses 23 ans passés à Charlie. D’abord, sa rencontre inespérée avec Cabu, la gentillesse du mec qui le prend sous son aile, l’emmène au bouclage. Pour lui, sa vie commence alors. Il a 22 ans, il est puceau, il débarque de sa province, abasourdi par l’ambiance du journal.
En fait, il fait revivre le journal et tous ses inoubliables amis, sous l’angle unique du dessin. Le reste n’est pas là, les engueulades, les scissions. Il nous montre comment se fabrique un hebdo dessiné, l’émulation des auteurs et de l’autrice entre eux pour faire la couv, leur générosité : ils se refilent leurs combines de dessin. Cabu montre comment il s’est entraîné à dessiner dans sa poche pour ne pas attirer l’attention lors de reportages par exemple. Luz invente et explique un procédé à base de persistance rétinienne. Dans le livre, on voit Luz partir en reportage. L’un est avec Renaud, fidèle allié du journal, qui va chanter dans un pays de l’est. Luz est arrêté, le policier confisque son carnet et Luz n’a qu’une idée : se souvenir des trait du bonhomme pour le restituer. D’autres reportages, l’un violent lors d’une manif où les flics tabassent la foule, un autre au RPR où il se fait passer pour un militant et où il lui faut cacher son statut : se couper les cheveux, se vêtir comme ces jeunes cons, tracter…et aller aux chiottes toutes les dix minutes pour dessiner, prétextant une cystite, maladie de nana, ce qu’il ignorait !  Puis un dernier tour de piste, fantasmé celui-là puisqu’il s’agit de la mort de Johnny. Tous sont là, les disparus compris. Luz, tout au long du bouquin, fait une fixette sur les bouts de gommes retrouvés, savoir à qui ils ont appartenu. Un livre drôle, instructif, touchant mais pas dans la larmoyure, bien au contraire.
Après avoir réalisé la couv d’après l’attentat où il dessine Allah qui dit « tout est pardonné », et qui fera le tour du monde, Luz quitte Charlie, il ne le lit plus et a laissé tomber le dessin politique.

Luz, Indélébiles, 2018 aux éditions Futuropolis, 320 pages, 24 euros

Texte © dominique cozette

350 pages de sérotonine !

Sérotonine. C’est d’abord le nom d’un neuro-transmetteur qu’on appelle familièrement la vitamine du bonheur. C’est aussi depuis quelques jours, le titre d’un roman réjouissant. Plutôt que d’y voir un dépressif comme l’annoncent les critiques— d’abord, les dépressifs ça n’écrit pas de livres aussi  divertissants — j’y trouve un romancier ironique qui s’amuse de sa facilité à dépeindre la vilainie de notre civilisation et de tout ce qu’elle sécrète de ravages incontrôlables. Et à raconter des histoires. Il adore les histoires d’amour ratées, forcément, et dans ce livre, il évoque ses principales tranches de  vie passées avec les femmes qui ont compté pour lui. Sauf la première du livre, la châtain, rencontrée à une station service dont il regrettera longuement de l’avoir laissé partir. Il est en vacances en Espagne, attendant sa compagne Yuzu, une jeune Japonaise avec qui il ne partage plus rien. Elle-même est une sorte de pute de luxe dont il a découvert les vidéos en forçant son ordi, une nana adepte de pratiques sexuelles assez poussées, voire bestiales.
Il évoque une jeune femme, Claire, que par son éloignement professionnel, il doucement accéléré la fin de la liaison et qu’il a le tort de revoir des années plus tard. Et le tort d’accepter de coucher avec car il ne bande plus. D’abord parce qu’il ne la désire pas mais aussi parce qu’il prend des médocs contre la déprime justement.
Puis il revit le grand bonheur qu’il a connu avec Camille, une jeune stagiaire véto qu’il prend sous son aile alors qu’il vient de  s’installer en Normandie, il a fait Agro et peut prétendre à certains jobs intéressants n’importe où. Ce fut un bonheur parfait, elle avait tout mais au bout de cinq ans, il a commis un truc qui a tout cassé. Qu’il regrettera longtemps.
Actuellement, il ballote entre revoyures et atermoiements. On le voit chez le seul ami qu’il s’est fait en Agro, un aristo qui est retourné sur les terres ancestrales pour élever des vaches selon les strictes règles du bio. Il en crève, son mariage en a crevé. On ne donne pas cher de sa peau. Avec lui, il se rendra à une manif paysanne de quotas laitiers. Ça se passe très mal.
Intéressant aussi le médecin qu’il dégote pour lui fournir sa dope, la dopamine. Il a un discours totalement décomplexé sur la maladie, ses traitements possibles (des petites putes extras : allez-y de ma part), et une diatribe non convenue sur la vie, la mort etc. Très très drôle. La fin est assez inattendue, son plan pour se ré-approprier Camille est complètement barré…
Bien sûr il y a de la bite, de la chatte humide, de la pute, trilogie obligatoire dans un roman houellecquien. Mais pas de façon trop appuyée ni, pour une fois, trop machiste. De plus, Houellebecq se montre sous un jour moins cynique qu’avant. Il se fait écolo, éthique, contre la souffrance animale, compatissant.
On pourrait dire que l’homme s’assagit tandis que le style reste fluide et alerte, très agréable à lire.

Sérotonine de Michel Houellebecq, 2019 chez Flammarion. 350 pages. 22€

Texte © dominique cozette

Oh so chic petit livre !

C’est un petit bijou dans un écrin Gallimard que nous a élégamment sculpté la poétesse échevelée qu’est Patti Smith. Il s’appelle dévotion, titre de la nouvelle qui en est le cœur, dans une gangue de petits textes, réflexions, impressions, poèmes et photos minimalistes d’un bref séjour en Europe. Invitée par son éditeur, dormant dans un hôtel sur the place to be, je veux dire la place St Germain des Prés (cf la photo prise de sa chambre) et descendant chaque matin au café de Flore y déguster « de la baguette » avec de la confiture de figue, on se doute qu’elle va y croiser Jean-Paul et Simone. Hé bien non ! Dans un name dropping très intello parigot, elle se meut dans la tête de Modiano, avant que ses pas la portent où créchait la Duras, ce n’est pas très loin, puis dans des rues où vécurent Simone Weil et Victor Hugo. J’ai l’air de me moquer mais non, je trouve très bien qu’une figure pop de son envergure s’abreuve à la fontaine de notre culture !
Puis elle descendra à Sète, dommage, je n’y étais pas à ce moment-là, pour signature, visitera le cimetière marin et la tombe de Paul V. puis, sur l’invitation de la fille de Camus, écrivain qu’elle vénère, se rendra à Lourmarin où il vivait et écrivait, face aux oliviers. Elle dormira dans sa chambre et aura l’honneur de consulter et même de lire le manuscrit du premier homme, le dernier livre, inachevé, de l’auteur. Avant que d’aller à Londres puis enfin, de revenir dans son home new-yorkais, un peu décalée, nostalgique des petits déjeuners du Flore et des jardins de Gallimard. Sa valise est petite, son trousseau minimal, je suppose qu’il n’y a pas de trousse de maquillage car elle ne cite que le dentifrice. Patti est une femme extravagante : elle n’est pas coquette, ni m’as-tu vue. Je pense qu’on devrait dire d’elle qu’elle est plutôt « m’as-tu-lue » ? car tout ce qu’elle écrit est digne d’intérêt, fin, subtil, personnel.
Je n’ai pas parlé de la nouvelle du milieu de l’opuscule : une histoire glaçante, hors du temps qui revisite le mythe du Faust de Goethe (c’est dit en quatrième de couv, sinon je… bref).
Ça se lit vite, ça peut rester sur le chevet, se feuilleter, se mettre dans la poche pour un petit trajet en car. En car ? Heu, plutôt en train elle aime les trains, revoir son livre M Train (click ici) qui est un récit tout aussi impressionniste.

Dévotion de Patti Smith, 2018 aux éditions Gallimard. 156 petites pages, 14 €.

Texte © dominique cozette

Celle qui s'enfuyait, sacré thriller !

D’un côté, il y a  Phyllis Marie Mervil. Elle a une soixantaine d’années, est afro-américaine, installée du côté des Cévennes dans une maison totalement isolée, seule, avec son chien qui s’appelle Douze cette année car il a douze ans. Elle parle très bien le français, l’écrit même puisqu’elle est autrice à succès sous deux pseudos qu’elle utilise alternativement. Son éditeur avec qui elle entretient des relations chaleureuses protège l’anonymat qu’elle réclame. Pas de photos, peu de séances de signatures ou très peu, pas de paroles en public. Pourquoi cette discrétion voulue ?
Parce que de l’autre côté, il y a un homme qui la pourchasse depuis longtemps. Elle le sait, pense qu’il s’agit du FBI puisqu’elle a été condamnée par contumace pour des faits politiques, un petit groupuscule foireux auquel elle appartenait et dont elle est une rare survivante. Nous, lecteurs, on a été briefés : le poursuivant est un Italo-américain, frère d’une jeune femme appartenant au même groupuscule. Ce qui n’explique rien.
Philippe Lafitte tisse joliment un portrait détaillé, palpable, de son héroïne et de son emploi du temps. Tous les jours, Phyllis se lève à trois heures du matin, écrit durant trois heures puis part courir longuement sur le Causse avec son chien. Parfois, très rarement, elle se rend à la ville et y retrouve son amant occasionnel. Il est fasciné par cette femme mais elle refuse de s’installer chez lui, en ville.
Un matin, affûté, sûr de son coup, le poursuivant aura le chien mais pas elle. Ratage qu’il doit réparer au plus vite face aux exigences de la vieille Antonella, l’ancêtre de leur famille, celle qui a su construire avec son mari un petit empire à New-York.  Sur la causse, un homme du cru aura été vaguement témoin de l’affaire. Il aura relevé le numéro de la voiture, en fait part à Phyllis qui refuse de le noter.
Nous apprendrons au compte-gouttes — par le biais de carnets intimes que l’héroïne consent à relire pour éventuellement en faire le roman de sa vie — le pourquoi de cette poursuite acharnée, nous savons qu’il se trouve à la fin du livre sans pouvoir deviner ce qu’il va arriver. C’est tout le talent de l’auteur de nous envoyer des indices ici et là comme des clés à l’intrigue.
Thriller très finement mené, personnages forts et attachants, décors savamment peints, tout contribue au plaisir de voir se dérouler une histoire originale qui saute de la nature rugueuse et sauvage des causses à l’agitation d’une certaine jeunesse américaine des années 70.

Celle qui s’enfuyait de Philipe Lafitte, 2018 aux éditions Grasset. 216 pages, 18 €. Et en prime, la discographie du récit.

Texte © dominique cozette

Un fils parfait ? Hum

Un fils parfait est le troisième roman de Mathieu Ménégaux que je lis. A chaque fois, je suis captivée. Il y est toujours question d’un crime, voire d’un meurtre, suivi d’un imbroglio de problèmes judiciaires subis, à juste titre ou non, par le héros ou l’héroïne. Il connaît bien son sujet et c’est passionnant. Mais tellement déprimant aussi.
Ici, c’est une jeune femme qui écrit à sa belle-mère, sa lettre constituant le livre. Dès le début, on apprend qu’elle est en cavale avec ses deux fillettes, loin de la France, que tout va bien, enfin. L’objet de la lettre est de raconter à la mère de son mari sa version des faits. Car, non, ce n’est pas une malfaitrice (ça se dit, ça ?), que son mari, cet homme parfait, était bien un criminel en violant ses fillettes et qu’il a été un abominable salaud d’avoir chargé sa femme et l’avoir fait condamner.
C’est vrai que c’est un type formidable, bon époux, bon amant, bon père, bon professionnel, apprécié de tous, ce qui est bien pratique lorsque l’appareil judiciaire vient fourrer son nez dans sa vie. Cependant, ce loup qui vient terroriser sa fille lorsque la maman s’absente quelques jours pour raisons professionnelle … non, ce n’est pas possible, pas lui ? C’est très fragile un récit d’enfant, et puis un enfant, ça se manipule aussi et pour ça, le mari est très fort. Que faire ? Ça va être un enfer pour cette mère qui veut les protéger. Elle se heurte à beaucoup de choses, la machine judiciaire est impitoyable, elle-même n’est pas parfaite, loin de là, et tout lui retombe dessus, notamment son « hystérie », sa violence face au mari qui veut lui enlever ses enfants.
Ce livre est fondé sur une histoire réelle et fait froid dans le dos. En lisant ce récit, on se prend de sacrés coups de poings dans la gueule, tout paraît dégueulasse, on guette le moment, la faille, où elle pourra sauver ses fillettes des griffes du prédateur.  Puis, tout à la fin, bien après l’envoi de la lettre, un fait divers lui apprend le pourquoi de la déviance perverse de cet homme si parfait. Un choc !

Un fils parfait de Mathieu Ménégaux, 2017 aux éditions Grasset 242 pages. Et chez Points, 6,20 €.

Mes articles sur : Je me suis tu, ici. Est-ce ainsi que les hommes jugent ici

Texte © dominique cozette

Nico The End

C’est la fin de Nico mais The End est aussi une chanson de Jim Morrison, la dernière qu’elle aurait interprétée en public. Donc, titre impec. Ce livre époustouflant a été écrit par un certain James Young, un jeune homme sorti de ses études dans les années 80 pour faire partie du nouveau groupe très improbable de la diva déchue. Il ne savait pas vraiment accompagner, les autres se foutaient royalement de Nico, héroïnomane jusqu’au trognon, mais se réjouissaient de jouer de la pop sur scène et gagner quelques ronds.
Ce livre est drôle et cynique, il ne fait pas de cadeau à Nico, elle n’a rien de sacré, il décrit ces huit ou dix ans passés avec elle avec un humour décapant, comme si c’était une fiction. Nico a un peu grossi,  son seul souci est de se shooter, elle se fout de chanter, c’est une grosse feignasse (sic). Mais quand elle est sur scène à scander ses textes, elle est heureuse. Elle est crade d’ailleurs, porte toujours ses éternelles bottes de motard et à part l’héro, se roule des joints. Comme un autre comparse. Il y a un producteur, une imposture totale qui garde le fric pour son usage sexuel, putes et hôtels confortables quand eux sont logés dans des endroits sordides.
Mais Young n’a pas pour volonté de dézinguer Nico. Pour lui, elle est géniale, sa voix d’outre-tombe est superbe et son ascendant sur le public extra quand elle joue seule ses textes très noirs en s’accompagnant de son harmonium portable. Il la respecte d’une certaine façon même si elle ne partage aucun sentiment avec personne. Sauf son fils, produit non reconnu d’Alain Delon, qui vient la suivre et se dope comme elle. John Cale fait aussi ses apparitions. La première fois, c’est un vieux junkie crado, complètement à la masse, gras, parano, adepte des théories des complots qui l’effrayaient. Quelques années plus tard, il s’est repris en main : c’est un très bel homme mince, sobre, emmerdant. Nico et lui ne se sont jamais entendus, se sont toujours écharpés pour tenir la vedette. Malgré tout, il met un peu d’ordre dans la cacophonie de ces musicos improbables, conscients de leur nullité. Bon, je ne vais pas tout vous résumer. Si l’idée du bouquin vous plaît, je vous jure que vous ne serez pas déçu.e.
Ce livre a été écrit trois ans après la mort de Nico. Il vient d’être réédité avec une très longue intro actuelle de son auteur qui nous raconte en la complètant la fin de l’histoire : que sont-ils devenus, qui est mort, qui fait autre chose ? Comme chaque fois qu’il y a une préface intéressante, je l’ai relue après avoir fini le livre et dans la foulée, suis repartie sur le début du livre. Eh oh ! Mais tu viens de le lire. Oui, mais il m’a tellement plu, il y a tellement d’anecdotes que j’ai failli remettre ça. Dingue non ?
Pour les amateurs de Nico, il existe un biopic réalisé par Susanna Nichiarelli, intitulé Nico, 88. Je l’ai vu à l’époque. Il raconte ces mêmes années où elle était paumée mais où elle continuait à donner ses concerts d’une voix géniale. Certes, la comédienne qui la représente est un peu ronde, mais elle chante comme son modèle, avec sensualité et détachement. Il y a aussi sur le net plein de petits bouts de ses derniers concerts. Envoûtante malgré la déchéance.

Extrait : « Toby venait d’épouser une femme de Copenhague qui ressemblait à Bruce Springteen. C’était une vraie dure. Elle savait siffler entre ses dents et avait une droite qui pouvait vous mettre K.O…. Elle était du genre belle/laide, mais plus elle se shootait à l’héro et plus la laideur prenait le dessus. » Et tout est comme ça !

Nico The End de James Young, 1992. Puis 2018 aux éditions Séguier, traduction de Charles Vilallon. 324 pages (le prix est masqué, c’était un cadeau).

Texte © dominique cozette.

La vraie vie, aïe aïe aïe, quel livre !

Si je dis aïe aïe aïe à la vraie vie d’Adeline Dieudonné, c’est parce que ce livre formidable est terrifiant. Mais ça démarre assez tard. D’abord, tout se passe moyennement bien dans ce petit pavillon merdeux de ce petit lotissement merdeux à part la violence du père qui tape régulièrement la mère, une « amibe », selon la narratrice, fillette de dix à treize ans qui se réfugie dans l’amour énorme qu’elle éprouve pour son petit frangin, petit être adorable. Jusqu’à ce qu’un terrible accident se produisent sous leurs yeux. Peu à peu, le cerveau du petit gars va se remplir de saletés, il va dériver dans d’odieuses activités. Pour que tout redevienne normal, elle décide de se consacrer à la remontée du temps, à comprendre comment on peut construire une deLorean puisque, techniquement, c’est possible. Son atout : elle est très intelligente et férue de physique, quantique ou non, et autres sciences compliquées. Pour prendre des cours particuliers avec une « tête », elle fait du baby-sitting et tombe en amour avec le papa. Son petit frère continue à très mal se comporter, son père est de plus en plus violent et sa mère toujours aussi peu intéressante.
Puis lorsqu’elle atteint sa puberté, son père semble la voir. De même qu’il a pactisé avec son fils en l’amenant au tir et à la chasse, il prévoit que sa fille fera partie d’une sorte de partie de survie nocturne, en pleine forêt, avec chacun ses armes pour se défendre. Sauf qu’elle n’est pas dans la catégorie de ceux qui chassent.
Livre très âpre, dur, palpitant, terrible. Sur la quatrième de couv, il est écrit « d’une plume drôle et fulgurante… ». Drôle ? Je n’ai rien senti de tel. Ce qui n’enlève rien aux qualités de ce premier roman d’une jeune Belge prometteuse.
Pour en savoir plus, son intervention dans la Grande Librairie ici.

La vraie vie par Adeline Dieudonné aux éditions L’iconoclaste. 268 pages. 17 €.

Texte © dominique cozette

 

Les cent derniers jours (des Ceausescu)

Les cent derniers jours est un roman roumain écrit par un Anglais né en Tunisie et de mère belge, qui parle donc très bien le chti. Il s’agit de Patrick McGuinness, prof de littérature française à Oxford. Il a vécu entre autres en Roumanie, et y revient en 89 pour un remplacement scolaire. C’est ainsi que débute le livre avec ce héros qui semble être son double. Lui non plus ne sait pas que le régime va s’effondrer dans cent jours et que le couple de dictateurs — dit-on une dictatrice ? — autrement dit les Ceausescu (je ne trouve pas de cédille pour le s) seront exécutés publiquement après un procès expédié.
Notre héros, un jeune homme, a postulé pour ce remplacement car il y avait moins de concurrence que pour Barcelone et autres villes plus glamour. Sans même un entretien d’embauche, on le loge dans un appartement encore empli des meubles, objets, disques, livres et vêtements d’un certain Bellanger. Là, il est pris en main par Léo, son supérieur, un mec rond, sympa, buveur, bouffeur, qui lui ouvre les portes du versant privilégié de ces régimes contraignants, sauf pour le parti et ses amis. Ils ne manquent de rien, mais notre héros découvre avec un certain effroi le traitement réservé à la population : disette, coupure régulière de l’eau, du gaz, de l’électricité, magasins vides où tu fais la queue des heures pour essayer d’avoir n’importe quoi, délations, trahisons. Il comprend que tout le monde ment, même Léo et comprend aussi qu’il est bon de mentir au troisième degré : à la fin, personne ne sait pour qui roule l’autre, pourquoi tout le monde est espionné, par la police régulière, l’armé, la police secrète, privée etc. La duplicité fait place à la triplicité, le marché noir bat son plein, les amis de Léo ont les bras dans fange politique jusqu’aux épaules. Il y a celui qui, proche du régime, rédige ses mémoires, livre de mémoires soft et laudatrices d’un côté qui paraîtra en Roumanie, livre de mémoires réelles et scandaleuse qui sortira à Paris, dans le cercle des intellos, et pour lequel notre héros l’a aidé. L’auteur sait à quoi il s’expose, mais il le fait.
Notre héros tombe amoureux d’une superbe créature qui se joue de lui, disparaît en Allemagne ou en France, réapparaît sans prévenir : elle est la fille d’un ministre hyper classe, comme elle, paré de tous les vêtements, parfums, montres que l’on ne trouve pas à Bucarest. Quels sont les sentiments de cet homme, apparemment affable, pour lui ? Quel jeu jouent le père et la fille, et tous les autres ?
Pendant ces cent jours, le mur de Berlin s’écroule, les autres dictatures s’effondrent et bientôt, Timisoara va se soulever contre le tyran. C’est le début de la fin pour le couple présidentiel. Bucarest est à feu et à sang, fin du règne. Notre héros, aidé de Léo, peut s’enfuir mais il est tombé amoureux d’une autre femme, une chirurgienne qui le lui rend bien, et il hésite.
C’est un roman très intéressant au niveau des mœurs de ces régimes qui régnaient (et règnent hélas encore dans de nombreux pays) par la terreur et la misère. On y voit comment Ceausescu détruit tout ce qui n’est pas dans la ligne du Parti à coup de boules de déstruction et comment il hérisse la ville d’immeubles précaires, hideux, sans confort. On y sent la mort, le désastre, l’ennui, la peur, le rétrécissement de tous les espoirs. Pour autant, ça se laisse lire sans donner le cafard puisqu’on est dans la peau de cet occidental dont on devine qu’il va s’en sortir.

Les cent derniers jours de Patrick McGuinness, 2011. 2013 aux Editions Grasset, 496 pages, traduit par Karine Lalechère. Paru aussi en poche.
Prix du premier roman étranger 2013.

Texte © dominique cozette

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