Derrière les arbres un sacré drame

Derrière les arbres est la confession poignante de Frédéric Pommier, journaliste reconnu, sur ce qu’il a vécu et suvi durant une quarantaine d’année, depuis que des hommes, amis des parents en général ou compagnon de sa nourrice, l’ont violé. Evidemment, tout petit il n’a rien compris et comme la plupart des enfants n’a rien dit. Sa mémoire traumatique a été mise en oeuvre pour lui faire oublier ces drames. Jusqu’au jour où il a été agressé par des « casseurs de pédés » et où les souvenirs sont remontés peu à peu.
Entre temps, il a salement vécu. De petit enfant gai et heureux, il est devenu sombre, peu bavard puis, plus tard, il a été assailli par des voix en même temps qu’il se sentait sale. Il était persuadé que quelque chose lui était arrivé dans son enfance mais rien ne revenait.
Je parle plus haut de confessions car pour sauver sa peau, avant de savoir, il s’est étourdi dans les rapports homos dans les bas-fonds des villes où il était. Il couchait avec tous les hommes et en même temps, était amoureux des filles. Puis il s’est installé avec une de ses amies, qu’il aimait et avait déjà un gamin, une belle relation qui a duré un certain nombre d’années. Pour enfin, lorsqu’il a décidé de porter plainte après lourde enquête auprès de sa famille, il a rencontré un homme avec lequel il a pu enfin profiter d’une vie apaisée.

Derrières les arbres de Frédéric Pommier, 2026 chez GFlammarion, 336 pages, 21,50 €.

Texte © dominique cozette

Nous aussi

Une fois n’est pas coutume mais je n’ai pas le temps et comme c’est bien décrit, je colle ma résumé de Babélio concernant Nous aussi d’Anne Godard.
« On fait partie d’une grande famille. On sait qu’on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l’été dans notre maison à la montagne. On trouve que c’est normal. C’est chez nous, c’est à nous, c’est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s’appartient. On ne sait pas comment dire je, on n’en a pas besoin, puisqu’on est nous. Nous les enfants, les frères et sœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n’a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c’est. On n’en est pas capables. On n’en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s’est fissurée, on n’a pas compris. Ça n’aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n’était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi. »
A moi maintenant : c’est une vraie étude sociologique que ce livre qui décrit point par point tout ce que « nous » avons vécu et ressenti et partagé depuis tout petits, « nous » avons tous vécu la même cbose finalement dans ce gentil monde bien bourgeois où il ne se passe pas que de jolies choses. Mais cela, on s’en rend compte en grandissant, en mûrissant, et est-ce si grave puisque nos aînés ont fait de même ?
Roman exemplaire de par son concept littéraire mais aussi sa forme qui nous offre de très courts chapitres entre une et deux pages. Le début de chaque chapitre commence toujours sur la page de droite. Et ça rythme la lecture de cette étude passionnante de façon étonnante.

Nous aussi d’Anne Godard, 2026 aux éditions Actes Sud. 260 pages, 20 €.

Texte © dominique cozette

C’est le moment de lire ce roman

La solitude des professeurs est infinie est le dernier livre de Yannick Haenel qui traite de la difficulté d’enseigner aujourd’hui, de transmettre, dans des collèges pourris, auprès d’ados qui ne respectent pas les enseignants, ni la discipline, avec des collègues qui ne sont pas tous bienveillants.
Jean Deichel, le double de l’auteur qui a enseigné lui-même, se retrouve en stage sans vraiment de formation, dans un collège de banlieue. Il habite un local précaire, il devra prendre des transports trois heures par jour et sa classe sera installée dans un préfabriqué, loin du cœur du bâtiment principal, dans une friche boueuse. Aucun confort bien sûr. En fait, c’est une punition car l’année précédente, sa première dans l’enseignement, il s’est bourré la gueule, mais vraiment, à la fête de fin d’année car la prof avec qui il entretenait une relation le quittait. Et dans son ivresse, il a brisé un magnifique vase étrusque offert à la prof de dessin pour son départ. Un vase hors de prix, puis il a eu écho d’une bagarre avec un responsable malingre car ne se souvient de rien sauf de s’être réveillé dans la chambre d’une inconnue.
Cette histoire de vase va le poursuivre tout au long du roman. Le fameux matin, il se fait virer de son local car il n’a pas ouvert les grilles du tennis comme il en était responsable. Scoumoune totale.
Il y a parfois du bon, même s’il n’a pas de pot et que tout foire. Ce qui est positif, c’est qu’il nous raconte par le menu certains de ses cours de littérature, ses façons d’intéresser les élèves, et les démêlés qu’il subit. Pour se consoler de cette vie impossible, il se réfugie dans ses livres de poésie, il fantasme sur un jardin d’Eden qu’il connaîtra forcément un jour, et il écrit son livre…
On le plaint, on n’envie pas sa « vocation », on n’a pas envie de devenir prof…

La solitude des professeurs est infinie par Yannick Haenel, 2026 aux éditions Gallimard, 320 pages, 21,50 €

Texte © dominique cozette

Ce que la guerre fait aux hommes

Ce que la guerre fait aux hommes est le titre très explicite du dernier livre de Claude Guibal, grand reporter (ou grande ?) de guerre. Basée en Egypte pendant quinze ans, Claude Guibal a travaillé notamment pour Libé, l’Obs, et Radio-France dont elle est dorénavant au service international, prête à partir dans tout endroit où éclate un conflit.
Elle n’a pas froid aux yeux et ce qu’elle nous raconte ici ne sont pas des faits de bravoure à sa gloire (même si c’en est) mais une sorte de vie quotidienne dans ces lieux chavirés où le pire peut arriver. Ses voyages, ses trajets avec d’autres reporters ou professionnels ou gens du pays qui l’infiltrent, ses installations, provisoires ou plus longues dans des appartements chouettes ou des endroits de fortune sans confort.
Elle évoque ses rencontres, ses amitiés, ses promesses qu’il est impossible de tenir, ses protégé.es envoyé.es en France le temps de respirer. Elle nous parle de ses disparus, des grigris qu’on lui offre pour déjouer les mauvais coups, bref tout ce qui font les journées d’un reporter auprès d’une population victime de la folie humaine. Elle nous livre aussi des « trucs  » pour s’en sortir ou pour être mieux ou pour faire comme si tout allait bien.
Et ses retours en France avant des départs précipités.
C’est évidemment passionnant, émouvant, et je n’en dis pas plus car je l’ai lu il y a quelques semaines…

Ce que la guerre fait aux hommes de Claude Guibal, 2026 aux éditions Albin Michel. 236 pages, 19,90 €

Texte © dominique cozette

Mon corps donné pour vous

Premier roman de Marouane Essadek, Mon corps donné pour vous raconte une histoire vraie. Cela se commence au début du siècle dernier. Romancée peut-être mais si peu. Il s’agit d’un personnage, Carrie, dont la mère est prostituée et incapable de s’occuper d’elle. Elle est alors placée chez les Dobbs, avec leurs enfants. Mais même si elle joue beaucoup avec eux et va à l’école, elle doit tenir la maison. Une domestique, quoi. Elle le sait, se tient coite. Mais elle est violée par un des garçons de la famille et, comme souvent, on ne croit pas au viol, elle est considérée comme une débauchée. Il faut donc se débarrasser d’elle au plus vite. Elle sera prise en charge dans une institution pour débiles, la Colonie. Mais hélas séparée de son enfant. Sa vie est loin d’être confortable et c’est elle, son « cas », qui sera pris en considération lorsque les médecins et autres importants amorcent les lois eugénistes, notamment celle qui autorise les médecins à stériliser les gens même contre eux. Ces gens sont les débiles mentaux, les filles sans moralité, les noirs etc. Ils affirment que la débilité est dans les gènes et que donc, il ne faut pas laisser les femmes fécondables et autres pauvres d’esprit à répandre le poison en mettant au monde des enfants qui détruisent la « pureté » de la race supérieure.
Dans ce livre, l’auteur nous explique la naissance et l’usage du QI, test d’intelligence nécessaire à tout dossier d’eugénisme. Suivront les portraits et parcours de tous les hommes qui ont participer à créer ces lois qui seront adoptées par de nombreux états des Etats-Unis. Et bien plus tard par les Nazis.
Parallèlement, on suit Carrie dans sa vie de misère, qui ne peut pas s’opposer à sa stérilisation, on rencontre sa mère prise aussi en charge par la Colonie, et ses deux « bâtards ». Le temps passe, Carrie fait des petits boulots pour manger, c’est très dur, elle se mariera deux fois mais avec des pauvres types. Elle rencontrera beaucoup de difficulté pour voir sa fille qui, contre toute attente, a été placée aussi chez les Dobbs. D’ailleurs, pour dézinguer la théorie de la pauvreté intellecuelle héréditaire, la fillette fera des étincelles durant sa scolarité.Mais l’auteur n’en saura pas plus.
Livre passionnant.

Mon corps donné pour vous par Marouane Essadek, 2026, aux Editions Notablia. 368 pages, 22,90 €.

Texte © dominique cozette

Stay free mais à quel prix

Stay Free est une chanson des Clash si j’ai bien retenu, les Clash qui sont au centre de ce livre de Patrick Jean et qui met en scène, dans une cité du côté de Nantes, trois jeunes, Samia, Paul et Martial. Ils sont au lycée, et Martial, titillé par le punk rock et devenu adepte du No Future monte un groupe qu’il appelle Divin Suicide. Les débuts sont pénibles mais à force de boulot ils trouvent leur style. Sauf que Paul, sans s’en apercevoir, joue très mal de la guitare et dessert le groupe. Martial qui a un vrai sens de l’amitié, ne se résout pas à le remplacer. Pourtant, lorsque les concerts commencent à devenir intéressants, notamment lorsqu’ils montent à Paris, un autre prendra sa place. Bien sûr qu’il est très vexé mais sa passion est la philosophie. Il s’en repaît, il travaille comme une bête tandis que Divin Suicide jouit d’une réputation montante. Malheureusement, Martial, juste après l’enregistrement de leur premier album, très prometteur, fait une énorme connerie. Le disque ne sortira pas et lui disparaîtra de la circulation après être passé par la case prison.
Samia et Paul suivent une route traditionnelle, un parcours sage et attendu. Et un jour, vingt ans plus tard, ils se connectent et décident de partir à la recherche de Martial.
Ce livre est très riche aussi bien au niveau musical, notamment les groupes des années 80 qu’au niveau philo. On prend de bonnes leçons des deux disciplines et c’est plutôt bien amené. Les histoires de filles, de garçons, d’amour vont bon train aussi et les rêves de nos adolescents y sont bien relatés, avec toutes les contradictions de cet age. Un livre très sensible avec des personnages qu’on adore retrouver d’un chapitre à l’autre.

Stay free de Patrice Jean, 2026 aux éditions Le Cherche Midi. 382 pages, 21,90€

Texte © dominique cozette

Le fantôme de Paul Auster

Siri Hustvedt, l’amour de Paul Auster pendant quarante-trois ans, est désormais sa veuve. Mais elle croit aux fantômes, aux revenants et guette les signes qui signalent la présence de son amoureux. D’où ce titre Ghost stories.
C’est un livre très intime qu’elle débute dès les obsèques, elle s’y met à nu, mais pas qu’elle. Paul Auster nous est raconté dans son espace privé, comme il passe ses journées, ce qu’il aime, ce qu’il fume (des cigares à longueur de temps), comment il se vêt. Il abhorre les objets « modernes », autrement dit qui relèvent de la technologie actuelle. Smartphones, tablettes et autres ordinateurs ne font pas partie de ses joujoux. Il tape ses ivres sur une machine à l’ancienne qui cliquette et c’est Siri qui s’occupe de toute ce qui requiert des liens de modernité.
Elle veut nous faire tout partager, de leur encontre à la maladie et la mort de son époux. Oui, il savait qu’il était fichu, il le prenait au mieux, il désirait passer de bons derniers moments et rêvait de s’envoler sur une plaisanterie.
L’autrice nous fait partager nombre de documents qui ont émaillé leur vie, leur amour, lettres, mails, dialogues, et celle de leurs proches, notamment de Sophie, leur fille, qui attendait un bébé dans ses derniers jours. Il aura fait sa connaissance et aura aussi entrepris de lui parler par l’entremise de lettres à Miles (son joli prénom) dont il ambitionnait de faite un recueil narrant l’histoire de sa famille mais hélas, il n’en a pas eu le temps.
Paul Auster avait un grand fils d’une union antérieure mais ce fils était malade, junkie pour tout dire, il est mort et a été responsable de la mort de sa fillette victime d’une overdose. Siri pense que ce très douloureux épisode a contribué à la formation du cancer et même s’il avait fait tout ce qu’il avait pu pour le sauver, Paul en prenait une large part de responsabilité.
Siri ne pleurniche pas. Elle reste digne tout au long de cette magnifique évocation. Son désir étant de faire revivre leur histoire, leur couple d’écrivains, leurs souvenirs, son humour. Elle y arrive très bien même si l’on se doute que le chagrin est à sa porte. Très bel hommage, très beau témoignage sur la vie de quelqu’un de bien.

Ghost stories par Siri Hustvedt, traduit par Frédérick Judy. 2026, aux éditions Gallimard. 432 pages .

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Son odeur après la pluie

Son odeur après la pluie est le récit bouleversant de Cédric Sapin-Defour sur le lien qui s’est créé entre son chien et lui.
Il s’appelle Ubac, année des U, et comme il vit dans une région de montagnes, il a choisi un nom qui s’y rapporte. Il l’a « acheté » auprès d’une gentille éleveuse juste après avoir lu une petite annonce. Il avait un mois quand il est allé chez elle le choisir dans la portée. Ils se sont tout de suite reconnus. Puis il a attendu son sevrage et enfin, il a pu emporter ce petit être d’importance dans son univers, bien conscient de la responsabilité énorme qu’il prenait envers l’animal.
Ce livre est magnifique, c’est du vécu intense, de l’attention de tous les instants sans toutefois qu’elle asservisse Ubac que l’auteur considère comme son égal. Pas comme son maître. C’est un animal libre mais qu’il faut éduquer pour qu’il puisse l’être pleinement. Dès lors, le duo se forme. On ne voit plus l’un sans l’autre. C’est un chien magnifique, puissant, intelligent qui attire les regards et les compliments.
Puis un jour, l’auteur rencontre la femme qui va entrer dans sa vie. Ubac lui fait la fête ce qui ne l’empêche pas de régresser car bien sûr, le couple a besoin d’intimité qu’on semble lui voler. Mais tout va se normaliser.
Et la vie continue avec un petit chalet isolé qu’ils retapent pour le plus grand plaisir de tout. Les balades en forêts font le bonheur de tous.
Malheureusement, un chien ça ne vit pas très longtemps. On assiste à sa maturité puis à son vieillissement, le chagrin de l’homme le voyant diminuer fait mal à lire. Et pourtant, pas question d’abréger sa vie même si les derniers jours sont très difficiles.
L’homme aura un mal de chien à se remettre de sa mort, même s’il a adopté deux petites chiennes. L’histoire de cet immense amour est poignante, magnifique et de plus, le récit est superbement écrit avec de jolies phrases bien balancées et un vocabulaire très pointu.
Pour ceux qui ont un chien, un livre indispensable. Et pour les autres qui, comme moi, n’ont pas de bête à quatre pattes mais les aiment aussi.

Son odeur après la pluie, 2023, de Cédric Sapin-Defour chez Sotck (290 pages) ou en poche.

Texte © dominique cozette

Magnifiques habitantes

Les Habitantes, dernier livre de Pauline Peyrade, vient de recevoir le prix Inter. Et c’est drôlement mérité.
Ce petit livre nous embarque dans un trou à la campagne où vivent des bêtes, des bestioles, quelques femmes et deux chiennes. L’héroïne, Emily, vit là, dans une vieille baraque déglinguée, héritage familial de sa grand-mère, avec la chienne Loyse, héritée aussi de la vieille dame.
Pas loin, Aude vend quelques produits de sa ferme pour les touristes de passage. Elle aussi a une chienne, blessée. Elles vivent de peu, sobrement, vêtues de vieilles fringues, s’arrangeant comme elles peuvent dans cette vallée perdue où s’ébattent toutes sortes d’êtres vivants, insectes, oiseaux, rongeurs, plantes de toutes sortes et eaux jaillissantes. Il faut aimer. Elles aiment.
Un jour cependant, Emily reçoit un mot de son père qui l’a abandonnée à sa grand-mère, lui disant qu’il a été décidé de vendre la baraque. Ne serait-ce que pour financer les études de sa demi-sœur Anna. Les lettres et courriers notarieux finissent tous à la poubelle, Emily n’y répond pas. Elle s’arme du fusil et ne se manifeste plus…
Ce livre est extraordinaire de par la description de l’ambiance, de ce coin de terre exubérant de vie, des noms oubliés qui définissent tout ce qui la compose. Un poème, une ode à la nature où se manifestent toutes les sensations de notre organisme. C’est un roman très court, dense, très peu dialogué — les femmes se comprennent sans mots — bucolique, effervescent.
Magnifique.

Les Habitantes de Pauline Peyrade, 2026, aux éditions de Minuit. 180 pages, 18€.

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Clément ou l’enfance incestée

Prix Goncourt du premier roman, Clément narre l’histoire d’un petit garçon, d’un jeune homme puis d’un adulte ayant été victime d’un père à la fois très aimé, admiré et incestueux. Et qui n’a pas agi que sur ce fils mais aussi sur ses autres enfants, neveux et même une belle-fille.
Le côté bouleversant de ce récit (puisque c’en est un) est que son auteur, Romain Lemire, redevient le petit garçon qu’il était lorsque tout a commencé, avec son langage enfantin, sa naïveté, sa pauvre confiance en ce père qui le violait avec tant de gentillesse, puis l’adolescent qui continue à se plier à cette pratique sans se poser de questions puisque tout va bien par ailleurs, puisque le père, un personnage super intéressant, cultivé, professeur admiré, père de famille respecté est un homme très comme il faut, normal quoi, qui s’occupe bien de tout pour que l’enfance de ses quatre gosses soit une enfance de rêve. Et c’en est une. Des vacances où tout le monde s’amuse, des voyages, des fêtes, des réunions familiales toujours joyeuses…
Ce n’est que plus tard que la poussière cachée sous le tapis viendra empuantir l’air, quand le souvenir du père s’oxydera, moisira, que les anciens enfants, discutant entre eux, se poseront les questions encombrantes et décideront d’interroger la mère qui, forcément, savait. Une mère qui n’a jamais voulu en parler, qui a refusé de salir la mémoire de son mari suicidé à quarante-sept ans. Quand Clément s’interrogera sur sa vie quelque peu brouillonne, sa frénésie à tomber amoureux sans rien construire, son penchant inattendu pour les hommes. Toute la première partie du livre est écrite comme le journal, année par année, de la vie de ce garçon.
Dans la seconde partie, il est devenu adulte, suffisamment mature pour chercher les explications à ce qui cloche chez lui. La finesse de son analyse est impressionnante ainsi que sa volonté de théoriser ce pan d’histoire familiale dans la systémique patriarcale universelle. L’inceste est en effet une pratique extrêmement courante chez l’humain, ayant lieu partout et pourtant tabou. L’omerta est une puissance extraordinaire interdisant d’éradiquer cette perversion qui touche dix pour cent des enfants.
Poursuivant ses questionnements, le héros prend conscience qu’il fait néamoins partie de la moitié de l’humanité qui pourrit l’existence de l’autre, celle qui représente les femmes, encore plus à plaindre que les hommes puisque jamais en sécurité.
Enfin, il tente (réussit ?) à faire la paix avec sa mère qui finira par avouer pourquoi elle ne pouvait rien dire, rien faire, ni pendant, ni après la mort de son mari. Et il nous montre qu’enfin, on peut vivre de façon correcte, presque heureuse (malgré le suicide de son cousin, suicidé comme le père à quarante-sept ans des suites de ces viols) malgré ce qu’on a subi.
Ce roman-récit est scotchant, brillant par la richesse de ses arguments et touchant par sa profonde sincérité.

Clément de Romaun Lemire. 2026 aux éditions du Cherche Midi. 400 pages, 22€

Texte © dominique cozette

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