L'étrange Federica Ber

Federica Ber est le titre du livre de Mark Greene, un roman original, un récit déconcertant car on ne sait pas trop si l’on a affaire à une histoire d’amour improbable ou à un polar, peut-être les deux mais pas vraiment. L’amour y est curieux, le polar y est proche de l’irrésolu. Ce qui fait que le mystère persiste jusqu’à la fin alors qu’il ne s’agit pas d’un livre à suspense. Quoique.
D’abord, il y a ce fait divers inexplicable : un jeune couple amoureux auquel tout sourit, qui vient de remporter un énorme succès lors d’un appel d’offre architectural, est retrouvé mort au pied d’un à pic dans les Dolomites. Le plus fou, c’est que l’homme et la femme sont attachés l’un à l’autre par un lien, comme s’ils avaient voulu mourir vraiment ensemble. Ils sont vêtus comme pour aller dans un lieu chic alors qu’ils ont gravi de la pente et pas qu’un peu. Aucun indice, aucun témoignage ne permet d’adhérer à l’hypothèse du suicide. Cependant, il est question d’une tierce personne, une femme qui les accompagnait au début du week-end, avec qui ils ont pris des repas. Une femme secrète, discrète qui logeait dans un gîte. Et dont on connaîtra juste le nom.
Le fait divers traverse la frontière italienne. Le nom de l’accompagnatrice interpelle un homme, à Paris. Il se souvient parfaitement de cette femme étrange, rencontrée vingt ans plus tôt, et revue dans des circonstances inattendues, pour des pique-niques sur des toits, des rendez-vous non conventionnels, hasardeux même, dans une salle de jeux. Mais d’amour entre eux, pas grand chose. Une femme frêle mais d’une grande force physique, une femme capable de porter de lourdes charges et de vivre dans des ambiances délétères. Puis qui avait soudain disparu.
Vingt ans plus tard, l’enquête piétine. Il recherche sa trace, retrouve tous les lieux qu’ils avaient fréquentés ensemble, les toits aussi, avec un petit espoir.
Le livre a un charme fou, l’Italienne, celle qui est morte, nous donne l’image d’une femme muse, d’une sorte de poétesse de la vie qui en connaît le sens et sait comment le transmettre aux autres. Quant à l’autre, la mystérieuse, elle pourrait faire penser au rat d’un hôtel de Monte-Carlo (dont je ne retrouve pas le nom du film, il me semble que c’est Audrey Hepburn pourtant) et on a envie d’en savoir beaucoup plus sur elle, qui est-elle, d’où vient-elle, qu’a-t-elle de commun avec le couple. Mais l’auteur nous en dira-t-il un peu plus ?

Federica Ber de Mark Greene, 2018 aux éditions Grasset. 208 pages, 18 €.

Texte © dominique cozette

Souriez, vous lisez Smile !

Smile est le dernier bébé de Roddy Doyle, écrivain irlandais de Dublin, qui avait déjà connu un grand succès avec The Commitments ou The Van. Smile nous raconte l’histoire assez complexe de Victor, la cinquantaine, qui revient au pays et essaie sans succès de renouer avec les vieux copains du collège catho, beaucoup sont morts ou partis. Et lui était plutôt un souffre-douleur. Il vient de rompre avec une superbe femme, célèbre car elle travaille à la télé, plutôt, c’est elle qui a rompu. Il se retrouve dans un immeuble genre habitat social où vivent les réfugiés, essaie d’écrire enfin son livre, et passe ses soirées au pub où il tente de se faire accepter par une bande d’habitués, ceux qui boivent de la bière et flirtent gentiment avec les femmes mûres. Mais un type, esseulé et arrogant, lui met le grappin dessus. Il s’appelle Ed et semble bien connaître Victor puisque, soi-disant, il était au collège. Dans ce collège, les garçons ont tous subi les agressions sexuelles des « frères », plus ou moins fréquentes ou sérieuses. Ed lui rappelle que le petit Victor avait un sourire (d’où le titre du livre)qui plaisait à l’un des frère et qu’il fut longtemps surnommé le pédé à cause de ça. Et puis il lui rappelle que sa sœur (la sœur d’Ed) était très amoureuse de lui. Victor tente de rappeler ce passé, ça revient petit à petit, chaque jour un peu plus.
Dans ce livre, on passe beaucoup de temps au pub, on les écoute parler, faire des blagues de plus ou moins bon goût, parler des femmes. Il devient un peu la vedette depuis qu’on sait qu’il vivait avec la fameuse Rachel. Ça pose son homme. On revit aussi les années scolaires très désagréables, la tension créée par les frères, la honte. Puis on l’écoute évoquer sa superbe femme, leur belle entente sur tous les plans, sexuel en particulier. Puis on revient au présent où il n’est plus grand chose et où il semble avoir loupé quelque chose. Le fameux Ed continue à le harceler, il ne peut pas s’en débarrasser. Et pour cause ! On le comprendra à la fin.
On redécouvre aussi au long de ce roman comment les cathos mènent le jeu, comment l’interdiction d’avorter colle à la vie quotidienne, comment les femmes, comme les petits garçons face aux curés pédophiles, ne sont que quantités négligeable quand il est question  du plaisir des hommes.
Un livre très vivant, très riche en tout petits détails de la vie intime et des pensées, un peu amer aussi, forcément.

Smile de Roddy Doyle, 2018 aux éditions Joëlle Losfeld. Traduit par Christophe Mercier. 250 pages, 19,50 €

texte © dominique cozette

 

Trois fois la fin du monde

C’est le titre du livre de Sophie Divry qui, comme son nom l’indique, est de Montpellier. Livre extrêmement sinistre mais pas désespéré ! Le jeune homme, Joseph,  qui est notre héros tombe lors d’un braquage où son frère est tué sous ses yeux par les flics. Lui-même a juste voulu aidé son frère Tonio alors qu’il n’a pas une mentalité de voyou. Il n’a plus personne dans la vie, plus de parents ni de nana quand il est envoyé en prison. Et pour lui apprendre à bien se tenir, et aussi parce que son frère avait fait de la tôle et sûrement laissé aux matons un sale souvenir, on le place dans des cellules ultra-cauchemardesques et là, l’on comprend comment un jeune qui peut être repêché sera impitoyablement détruit pas la grosse machine et perdra toute humanité.
Mais, après un accident nucléaire gigantesque, il s’échappe de cet enfer qui a tué la plupart des populations entières. Il apprend qu’il fait partie des rares humains à posséder un ADN résistant et qu’à ce titre, il est recherché pour études scientifiques. Mais il ne peut plus blairer l’humain, il refuse de se rendre dans la zone protégée, commet un acte irréparable et s’en va vivre comme un ermite (débutant) dans un endroit, un hameau déserté, où il n’y a plus d’êtres vivants. Il va redevenir Robinson, apprendre à vivre sans aucun confort ni information ni contact puisque toutes les communications, l’eau et l’électricité ont été coupées. cette solitude absolue, dans un premier temps, lui convient bien. Mais ne risque-t-il pas la folie ? Heureusement pour son mental, il rencontre un mouton qu’il va apprivoiser puis, plus tard, une petite chatte qu’il lui faut aussi amadouer. Ces deux bêtes deviennent sa raison de vivre, il se doit de les nourrir et de les protéger. Mais…
Livre très fort mais il vaut mieux avoir le moral pour en apprécier pleinement le style.

Trois fois la fin du monde de Sophie Divry, 2018,  aux éditions Notabilia. 236 pages, 16 €

Texte © dominique cozette

La grand-mère de Frédéric Pommier

Vous le connaissez, Frédéric, super sympa, qui fait sa revue de presse sur France Inter. Il écrit des livres ou des traités et cette fois, il nous offre un récit plus intime, Suzanne, sur sa grand-mère, cloîtrée dans un EHPAD car, vu son grand-âge et son état de dépendance, impossible de faire autrement. C’est poignant. Dans le premier établissement, Suzanne n’était pas bien traitée, c’est le moins qu’on puisse dire, manque de soin, manque d’empathie, manque de temps, infantilisation, bouffe dégueulasse… jusqu’à ce qu’on lui trouve une autre résidence, plus humaine, plus confortable. On est rassuré.
Mais le livre n’est pas qu’une charge contre cette façon de traiter nos vieux. C’est aussi, à 80%, l’histoire reconstruite de sa grand-mère bien aimée depuis sa naissance en 1922, et même avant, une bien  jolie façon de l’ancrer dans cette presque centaine d’années qu’elle a traversées avec plaisir, amour, enthousiasme, énergie. Et liberté. Car elle a été une femme libre, plutôt casse-cou, cash, pleine d’allant et de force, de projets. Elle a connu le grand amour, le seul, le vrai mais dont le cœur a lâché trop tôt. Ils ont eu quatre filles qui portent toutes un nom de fleur, Iris, Rose, Violette et Marguerite, et un petit garçon, Paul, rêve du papa, mort hélas juste quelques jours après être né. Elle a connu la solitude, ne voulant pas « refaire » sa vie mais a repris goût aux activités professionnelles, travaillant dans des cabinets d’avocats, le domaine de feu son époux.
L’histoire bien sûr importe mais le plus beau du livre, c’est la façon dont Frédéric Pommier nous restitue les couleurs des années traversées, en touches expressionnistes qui les rendent fleuries, odorantes, sonnantes et parfois trébuchantes. La poésie du temps passé nous attrape par la main quand d’un seul coup, bim ! quelques lignes sur ce foutu EHPAD vient interrompre le charme. Qu’à cela ne tienne, on le retrouve au chapitre suivant, on retrouve la Suzanne bien vivante et sa manière « virile » de conduire sa voiture, le récit de ses innombrables voyages, l’achat ou la revente de ses maisons avec les beaux arbres dont elle tombait amoureuse, les années noires de la guerre, l’occupation, les « Boches », puis les incursions à Paris, concerts et théâtre qu’elle adorait.
C’est un très joli livre, un très bel hommage à une grande dame, c’est ainsi que je l’imagine, qui peu à peu, sombre dans le brouillard d’une vieillesse ingrate. Mais une femme qu’on n’oublie pas lorsque le livre est refermé. Ce matin, les amis de radio de Frédéric ont évoqué le livre car il figure dans le Parisien. Alors, j’ai appris que Suzanne vit toujours, mais en est-elle encore consciente et doit-on s’en réjouir ? Question délicate.

Suzanne de Frédéric Pommier, 2018 aux Editions Equateur. 236 pages, 19 €

Texte © dominique cozette

Nicolas Fargues nous encameroune

Attache le coeur est un petit livre vite lu mais bien lu car il relate, par de courtes anecdotes bien senties, les clichés d’une françafrique camerounaise souvent mal embouchée, le racisme petit-blanc ou l’inverse, comment se vit-on quand on est de là-bas ou qu’on vient d’ici (de Paris, d’Europe), universitaire ou pas, femme ou homme, blanc ou noir, vieux ou jeune, bosseur ou branleur, riche ou pauvre, con ou pas, naïf ou cynique… C’est toute une galerie de portraits criants de vérité, enfin je n’en sais rien mais ça le semble, qui nous interpellent parfois de leurs voix chantantes si africaines, avec un glossaire au début du livre pour mieux comprendre.
Entre les expats, les ex-expats, les missionnés français qui viennent au Cameroun pour de vagues collaborations qui ne servent à rien, les tatas et tontons qui conseillent les plus jeunes, ce gros répugnant de petit blanc qui vit là parce que les petites putes noires sont enthousiastes et pas chères, ce grand beau black si différent mais qui devient aussi macho que les autres quand il s’installe avec une nana, cette mère et ces filles qui se font belles pour retourner au pays, ces voyageurs bloqués à Roissy une semaine parce que la compagnie du Cameroun n’a pas payé sa taxe d’aéroport… c’est un régal de situations qu’on ne lit pas ailleurs, surtout que Nicolas Fargues passe facilement d’un côté à l’autre avec talent et ironie.
Réjouissant.

Attache le coeur de Nicolas Fargues, 2018 chez P.O.L. 150 pages, 16 €.

Texte © dominique cozette

Ça raconte Sarah

Pauline Delabroy-Allard, pour son premier livre, s’offre le luxe d’être éditée par Minuit. Et c’est mérité, ce roman est une bombe. Elle éclate par fragmentations sans jamais cesser de te toucher. Pas de répit. C’est aussi le principe de cette histoire d’amour : pas de répit…
Ça raconte Sarah c’est la rencontre de deux femmes, jusque là hétéro, qui sont d’abord séduites sur un mode amical et très vite, tombent follement amoureuses. C’est la première fois pour chacune d’adorer une femme. Elles n’en peuvent plus. Celle qui raconte menait sa petite vie simple de prof et mère d’une fillette qu’elle partage plus ou moins avec le père. Sarah, c’est le tsunami qui débarque, l’embarque, la noie dans un tourbillon d’inextinguible passion. Elle est premier violon d’un quatuor, très souvent en tournée au province ou à l’étranger. Loin l’une de l’autre, elles deviennent folles, elles sont complètement obnubilées, habitées, manipulées par ce besoin de l’autre. Rien d’autre n’existe, ou du moins n’a d’importance. Cette passion dévorante finit pas être invivable, terrifiante, impossible.
Et puis Sarah a un cancer du sein qui la tue. On l’apprend dès le début. Que va devenir la narratrice ? C’est l’objet de la deuxième partie du roman, tout aussi dense, intenable, invivable que l’amour. C’est l’horreur, la fuite en avant, la perdition, l’horreur. Mais raconté avec une telle urgence, comme l’amour, qu’on est sonné. Ce qu’elle vit, c’est comme un cancer, impossible à soigner, rien ne peut plus exister après Sarah, même si Sarah avait rompu avec elle avant sa maladie. Loin de tout, ayant coupé les ponts, tous les ponts, comment peut-on s’en sortir lorsqu’on est atteint une affection aussi sauvage ?
Très très fort !

Ça raconte Sarah par Pauline Delabroy-Allard. 2018 aux éditions de Minuit. 190 pages, 15 €

texte © dominique cozette

"Pascale Ogier ma sœur" naissance d'un livre.

Emeraude (ma fille) a adoré sa grande sœur Pascale Ogier, et c’était réciproque. Quand celle-ci a disparu, le chagrin a été immense, et le manque toujours cruel. Plus tard, lorsqu’elle a pensé faire un livre, elle a longtemps hésité à en parler à Bulle, craignant de la choquer avec ce projet en réactivant sa blessure. Et puis, en août 2011, elle a envoyé une lettre touchante à Bulle, la lettre qui ouvre le livre.

Bulle travaille beaucoup, théâtre, cinéma, déplacements divers. Bulle est une bulle de gentillesse, d’attentions aux autres, d’ouverture. Ce projet l’a emballée. Que  la « renaissance » de Pascale soit faite par quelqu’un de proche, en qui elle a confiance et avec qui elle peut échanger, lui a paru comme idéal. Et à partir de là, elles ont échangé sur ce projet, Bulle a ouvert les cartons de l’enfance et de l’adolescence de sa fille, a re(découvert) toutes sortes d’objets qu’on lui avait remis, ses collections, ses écrits, ses photos…

Et le 13 janvier 2013, elle en a emporté une bonne partie chez Emeraude, des centaines de petits trésors qui constituent une vie et qu’elles ont découverts ensemble. J’étais là aussi par amitié pour Bulle et en souvenir de Pascale que j’avais tellement aimée. J’y ai découvert ses talents littéraires, ses notes de tournages, ses listes… J’ai fait quelques photos. L’émotion était palpable, comme disent les journalistes, l’étonnement surgissait parfois, les sourires jaillissaient quand des petites choses touchantes, naïves, enfantines sortaient des boîtes.

Ensuite, la conception-même a pu commencer. Emeraude, graphiste et DA, pouvait avancer seule dans la fabrication. Elle a interviewé ceux qu’elle connaissait déjà, ami.e.s, cousins et cousines, et avec le soutien permanent de Bulle, a pu contacter les personnes qui avaient compté pour Pascale, artistes, photographes, gens de théâtre et de cinéma, journalistes. Les trouver, via Linkedin, via FaceBook, via Bulle, réussir à les contacter, réussir à obtenir un rendez-vous quand on n’est pas connu, les interviewer etc, puis organiser le fil du livre, tenter un ordre anti-chronologique, puis non, puis si, s’apercevoir que Pascale a vécu énormément de vies, que les documents sont d’une richesse incroyable pour une jeune femme disparue si jeune, accommoder l’image sage qu’on a souvent d’une grande sœur à celle d’une guerrière très souvent citée –  les photos en témoignent – sélectionner les lettres, fragments d’écrits ou de carnets, cartes postales, bouts de listes – Pascale faisait énormément de listes – tout cela l’a habitée pendant des mois et des mois.

Sans parler de la recherche d’un éditeur, mince affaire, et de quelques mécènes, bienfaiteurs ou soutiens de ce projet ambitieux.  Des larmes d’impuissance parfois face aux refus justifiés par le manque d’audace des éditeurs, du découragement, mais toujours ce besoin d’y arriver. Pour Bulle, pour Pascale, pour elle-même. Et la joie lorsqu’une étape était franchie, ou qu’une personne importante avait donné son accord, ouvrant la voie à d’autres.
Puis enfin, la rencontre avec un éditeur audacieux, Patrick le Bescont, créateur de Filigranes Editions, spécialisé dans l’édition photographique et l’édition d’artistes, soignant la fabrication, l’impression, beau papier, tranche tamponnée, pour un superbe résultat de 352 pages, trois cent quarante et une images, et contributions précieuses de nombreuses personnalités, de figures incontournables des années Palace. Un trésor pour ceux qui voulaient en savoir plus sur une jeune actrice devenue une icône.


Pascale Ogier ma sœur
par Emeraude Nicolas, novembre 2018 aux éditions Filigranes. 352 pages. 1,7 kg. 40 €.

Deux superbes article dans Vanity Fair du mois dernier
: clic ici et Libé du 16 novembre : clic ici.

Texte © dominique cozette. Photo 1 DR. Autres photos © dominique cozette

La symphonie du hasard 1, 2 et 3.

J’ai pris le tome 2 de la Symphonie du hasard de Douglas Kennedy à la médiathèque sans savoir qu’il y avait un tome 1 mais il se laisse parfaitement lire même quand on ne connaît pas les tenants et aboutissants du premier livre. Le thème de la trilogie : suivre le parcours d’une jeune Américaine , de 16 ans,  jusqu’à la trentaine, de sa famille, ses névroses, ses dissensions, ses trahisons, ses bons moments aussi. Passionnant.

Le tome un commence par la fin : Alice est devenue éditrice à New-York. Tout n’est pas rose, notamment concernant sa famille : elle doit rendre visite à son frère Adam, au parloir de la prison à où il purge une peine de 8 ans. Elle revoit sa jeunesse des années 70. Le livre commence par « toutes les familles sont des sociétés secrètes » et va le démontrer car chez elle, comme chez tout le monde, il y a des non-dits, des règles implicites, des intrigues, des secrets. Elle est née des amours jamais manifestes d’une mère juive, autoritaire et dépressive et d’un père catho irlandais, tous deux peu tolérants, étroits d’esprit. L’histoire commence quand elle est en fin de secondaire, les petites guéguerres entre clans des terminales, humiliations, lois du plus fort. Son amie principale se fait maltraiter, vraiment violemment, probablement jusqu’au viol et on ne la revoit plus. On retrouve juste son vélo et plus rien. Le petit copain d’Alice décide d’agir et révèle cette violence à la presse. Scandale ! Il y a des exclus, des condamnés. Plus tard, Alice rejoint l’université, un campus plutôt artistique et elle y est heureuse, il y a tant de personnalités intéressantes ! Elle devient fan d’un super prof, elle se fait des amis, elle pense même y rencontrer l’amour solide en la personne d’un footballeur … très fin et cultivé.  Mais, là, ça continue : les violences contre les homos, les Noirs, les faibles ne désarment pas, des vies se jouent à ce moment de jeunesse. Pour ceux qui, comme moi, ne connaissent pas le mode d’emploi des campus, c’est très instructif. Très descriptif avec des scènes de vie ordinaires et beaucoup de théories de l’époque bien visualisées. On y retrouve la presque insouciance de la période post-hippy, les excès nouveaux, les soûleries, la dope, la musique aussi, le besoin d’expression.
Mais les secrets de famille continuent à fissurer l’édifice. Alice apprend ce qu’il s’est passé exactement lorsque son frère Adam a eu son accident où son ami noir est mort. Ce qu’elle trouve horrible, c’est qu’elle devient, par le fait, complice d’une sale histoire qu’elle ne peut dénoncer. Parallèlement, elle soupçonne son père, toujours parti au Chili où il gère « sa » mine, d’avoir largement participé au coup d’état de Pinochet et d’y avoir mêlé son frère Adam. Quant à Peter, son frère pro-Allende, il estaussi  au Chili, mais dans l’autre camp, là où on risque dorénavant sa vie. Un grand froid s’est glissé entre elle et lui lorsqu’elle l’a surpris au lit avec une pétasse du campus alors qu’elle l’attendait.
L’année scolaire n’en est qu’à son premier tiers lorsque des événements gravissimes se produisent au campus, réduisant à zéro tous les plans qu’elle tirait déjà. c’est pourquoi, elle prend la décision de finir son année scolaire en Irlande.

Le tome 2 respecte l’unité de lieu : il ne se situe qu’en Irlande, par l’arrivée de l’héroïne, Alice, à Dublin où elle ne connaît personne et où elle doit passer son master. Venue des Etats-Unis, elle a voulu mettre un océan entre sa famille et elle. On saura pourquoi au long du livre, trahisons, haines, divergences politiques profondes… On assiste à son installation dans ce lieu où les « Amerloques » sont mal vus et où l’IRA est omniprésente. Ce sont les années 70, encore vaguement idéalistes, elle n’a pas beaucoup d’argent, son père avec qui elle est fâchée lui en donne peu, sa mère ne l’aime pas, ses frères sont au Chili, l’un suit son père pro-Pinochet, l’autre fait la guerilla. Puis une revenante frappe à sa porte et là, les très gros ennuis commencent.
En même temps, grâce à quelques amitiés, quelques coups d’un soir et un coup de foudre, elle commence à apprécier ce petit pays sans confort, ses bières et autres breuvages dont elle s’enivre, ses magnifiques paysages. Et elle bosse, c’est une amoureuse des lettres, de la culture, des grandes idées de gauche de ces années d’après guerre. Un moment, elle doit filer à Paris où se planque son frère qui aurait tué quelqu’un, pour le revoir, savoir…
Puis l’amour. Puis un attentat. Fin du tome deux.

Le tome 3 la retrouve aux Etats-Unis, broyée, blessée. Après une rééducation face à une mère redevenue sympa, puis non, de nouveau agressive, elle va s’enterrer dans un bled où elle donne des cours. Elle ne se lie à personne, évite les réunions, bref, se replie sur le boulot, les livres la littérature. Et, miracle, rencontre un homme qui la fait vibrer sexuellement, mais déjà avec quelqu’un. Comme lui, elle ne veut pas se fixer, ils ne se voient donc que pour ça, clandestinement. Puis quelqu’un la convainc de venir à New-York où elle va travailler dans l’édition. Elle va se donner à fond dans cette activité passionnante, y rencontrer des personnes qui lui veulent du bien et se remettre doucement à vivre. L’alcool réunit tous ces gens. Son amant, qui vit là avec sa juliette voit son installation si proche de chez lui d’un mauvais oeil. Coup de théâtre : il tombe amoureux de la nana de Peter, le frère d’Alice, son frère qui écrit un livre très personnel où il démolit père, mère et société américaine. Ce succès le rend méprisant pour l’autre frère, Adam. Par réaction, celui-ci va se démener et deviendra un trader richissime et brillant qui lui donne même de l’argent pour le dépanner. Alice grimpe dans la société, elle est seule, mais a un super ami du temps de la fac qui ne réussit jamais à garder ses conquêtes, un loser de l’amour quoi. Elle sort aussi avec ses amis homos mais hélas, ils commencent à mourir de ce mal terrible qu’est le sida. Peter ne réussit pas à écrire son deuxième livre, il se fait jeter de son édition. Mais plus tard,  trouve l’idée qui va scandaleusement faire reparler de lui  avec, à la clé, l’explosion de sa famille. En même temps, l’ami homo très proche d’Alice la convainc de se mettre en couple avec son ami « loser »,  ce type formidable avec qui elle s’entend si bien en dehors de toute relation sexuelle, qui a tout pour plaire et sera un compagnon solide. Cette bonne idée arrive juste le soir où il doit partir barouder dans le vaste monde pendant des mois… Ce suspense « insoutenable » nous emmènera à la fin de la trilogie.

Ces trois livres ont chacun leur saveur. On s’attache aux personnages, ils sont bien construits et très ancrés dans des années que nous avons aimées ou détestées, qu’il nous est très plaisant de revivre. C’est une épopée forte et diversifiée, une belle lecture.

la Symphonie du hasard par Douglas Kennedy, trois tomes de 2017 et 2018, traduits par Chloé Royer. Aux Editions Belfond. Et pocket pour les premiers.

Texte © dominique cozette

 

 

Avec toutes mes sympathies

Le titre du livre d’Olivia de Lamberterie Avec toutes mes sympathies ne révèle en rien le sujet de son livre si ce n’est que, traduit de l’anglais, il signifie avec toutes mes condoléances.  Elle l’a écrit pour pallier le vide qu’a laissé son frère, suicidé à 46 ans, il y a trois ans, jetant sa famille abasourdie dans un abîme de chagrin. Sa famille qui s’attendait au pire car cet adorable garçon, jeune-homme puis homme souffrait de dépression chronique, appelé dysthymie. Il n’y arrivait pas. Sa vie était un boulet. Elle ne lui servait à rien. Il se forçait pour toutes choses bien que de commerce très agréable, trop poli pour être pénible, élevé dans une « vieille » famille conservatrice style never complain et, comme beaucoup d’hommes, mutique sur son ressenti. Mais parfois, il faisait le clown, dépassait même les bornes de la rigolade. Un des plaisirs du récit est de pénétrer dans le monde chic et bien pensant de l’autrice, dont elle ne se sent pas solidaire.
Alexandre avait déjà fait des tentatives, dont une à l’hôpital où justement il était soigné pour une TS. Il avait laissé une lettre d’adieu à sa femme avant de disparaître dans la nuit canadienne, où il fut retrouvé hagard. Il fut interné. A Montréal étaient nés ses deux enfants. Sa sœur Olivia avait déploré cet éloignement tout en se félicitant qu’il parte pour la bonne cause : l’amour. Mais c’était plus compliqué que ça. Chez lui, c’était compliqué. Et s’il faisait des adieux un peu appuyés avant de s’éclipser quelque part, ses proches s’inquiétaient. Et puis, cette maladie, ce mal être le rendait fragile. Il avait des problèmes avec son travail. Alors il se consola dans l’alcool, ce qui faisait dire aux toubibs que le problème était là. Alors que c’était juste un symptôme.
C’est ainsi que sa sœur, journaliste, s’est décidée à prendre sa plume. Pour lui rendre sa vie, son humour, son originalité, son innocence. Pour faire rejaillir tous leurs bons moments, raconter les autres sœurs, les parents, les ex, toute cette famille recomposée pleine de joie de vivre dans des beaux endroits au bord de la mer, souvenirs de vacances dans les maisons joyeuses.
Je ne dis pas que le livre est gai, je l’ai même trouvé morne au départ. Mais après,  fort du portrait taillé par son adoratrice de sœur, Alexandre est devenu un personnage tellement attachant qu’on en demande encore, qu’on n’a pas envie de le voir s’envoler. Ce livre a reçu le prix Renaudot essai 2018.

Avec toutes mes sympathies d’Olivia de Lamberterie, 2018 chez Stock. 254 pages, 18,50 €

Texte © dominique cozette

Sexe & rage, pas trop finalement

Eva Babitz fut une égérie californienne issue d’un milieu bohème et artie. Filleule de Stravinsky, elle connut sa prime notoriété grâce à une photo d’elle à poil jouant aux échecs avec Marcel Duchamp. Comme je suis sympa, je vous offre la photo à la fin de l’article, ça vaut le coup d’œil ! En France, un premier livre d’elle est sorti il y a peu, très chouette, une compil de chroniques très vivantes, très people et très classe au niveau de l’écriture, cinglante et drôle – comme pour ce livre – intitulé Jours tranquilles, brèves rencontres, écrit dans les années 70. Sexe & Rage publié en 79 conte la vie dévergondée d’une jeune fille surfeuse, qui n’a peur de rien et pense qu’on n’est sur terre que pour s’amuser. Le sous-titre intérieur est d’ailleurs Conseils aux jeunes demoiselles avides de prendre du bon temps. Elle tombe amoureuse de charmants bellâtres, ou richissimes dandies ou gays lurons et fait la fête sans arrêt. Parfois, elle envoie un texte à un magazine, c’est comme ça qu’elle est repérée par THE agent littéraire de New-York qui la harcèle pour qu’elle écrive enfin son livre et surtout qu’elle vienne à New-York. Mais elle traîne, elle boit, le temps passe, elle s’envoie en l’air, se drogue et perd sa fraîcheur physique à 28 ans. Néanmoins, elle envoie ses bouts d’écrits à l’agent qui lui dégotte un éditeur qui raffole d’elle. Sans la connaître. Elle va finalement à New-York, stoppe net l’alcool et le reste. Mais Los Angeles lui manque terriblement.
Ce n’est pas tant l’histoire qui passionne que sa façon de l’exprimer. Outre une écriture habile et souvent hilarante, elle pratique le name-dropping et étale la culture qu’il fait bon d’étaler ses années-là : littérature marginale ou française, Paris, musiciens de jazz etc. C’est assez chic et snob mais elle est tellement désabusée que ça n’a pas d’importance. Quant au sexe, il est plutôt discret et la rage fugace. Si vous aimez ce que représente la mythologie défonce, bitures et bringues à L.A dans les seventies, ce livre est pour vous. Une petite citation en bonus : « Elle avait entendu dire qu’un artiste, c’était n’importe quel blanc de plus de 25 ans, sans mutuelle »

Sexe & rage de Eve Babitz, 1979 pour la version originelle. Traduit pas Jakuta Alikavazovic, 2018 aux Editions du Seuil. 240 pages, 20 €

Texte © dominique cozette

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