Courir avec des ciseaux, drôle de titre pour drôle de livre

Il s’appelle Augustin Burroughs mais n’est pas de la famille de William. Courir avec des ciseaux est un « récit autobiographique » comme écrit en petit sur la couverture de l’édition du Marais. Quelle drôle de vie ! Complètement décousue, trash, bizarroïde, déjantée, sans l’once d’une éducation bourgeoise. Son père est un prof de maths alcoolo et sa mère une poétesse psychotique qui s’est fixée sur un psychiatre chez qui elle passe la plupart de son temps. Le garçon adore tout ce qui brille, il aime être nickel, lisser ses cheveux, astiquer les pièces de monnaie mais il est allergique à l’école, ça le rend malade. Il se sait gay depuis tout petit et ça le met mal à l’aise. Ses parents se chiquent la gueule sans arrêt alors ils se séparent et elle, incapable d’élever ce garçon, et sans désir de le faire, elle le file à son psy qui va l’intégrer à ses autres enfants, adoptifs ou non.
Cette maison, c’est un vrai bordel, tout est jeté par terre, entamé sur les canapés, le chien fait ses besoins dans le living, les enfants bouffent les croquettes, n’ont aucune discipline selon la vision du psy qui prétend que chaque être sait ce qui est bien pour lui. Dérangé un premier temps par la crasse qui règne partout, il se fait à cette vie fantasque sans contraintes, pas d’école car le psy lui a indiqué comment se suicider pour de faux donc en être exonéré, on fume, on mange n’importe quoi à n’importe quelle heure. A treize ans, il va faire connaissance avec un fils adoptif du psy de 34 ans, gay aussi, qui va lui montrer par la force ce que sont les rapports gay. Ouch ! Quand il rentre chez sa mère, il la trouve au pieu d’abord avec la femme prude du pasteur puis ensuite avec une grosse black qui s’occupe bien d’elle.
Grosse question : que va-t-il faire de sa vie ? Il aimerait être médecin mais il faut aller à l’école ou alors coiffeur mondialement célèbre grâce à ses produits, comme Max Factor.
Sa vie est complètement farfelue. Est-ce réellement réel ? Le film qui en a été tiré dont j’ai regardé la bande-annonce est tout propret par rapport aux descriptions qu’il nous donne.
En même temps, l’écriture est vivante, cinématographique, très américaine. Drôle donc.

Courir avec des ciseaux d’Augusten Burroughs, 2002 en VO, 2005 en VF aux éditions passage du Marais, traduit par Christine Barbaste. 290 pages, 21€. Et chez 10-18.

Texte © dominique cozette

Je me suis tue (ou tuée ?)

Je me suis tue est le premier roman de Mathieu Ménégaud, dont le dernier est-ce ainsi que les hommes jugent ? m’a beaucoup plu (voir ici). L’univers est toujours très dur. Très très dur. Claire est en cellule, elle sait l’avoir bien mérité mais comme elle n’a rien expliqué à personne, elle décide de prendre la plume pour se confesser. Elle est victime d’un viol, un soir qu’elle rentrait seule. Le violeur la frappe et l’humilie, la blesse. Mais elle ne dit rien à personne, même pas à son mari chéri, elle pense que c’est la meilleure façon de gommer ce crime. C’est une femme qui mène une vie agréable, bon job, mari aimant et aimé, bel appartement, tout bien sauf qu’elle n’a pas d’enfant car son mari a un problème. Elle en souffre, elle jalouse ses amies qui pouponnent. Puis un jour, elle se retrouve enceinte. Formidable ! Le futur papa fait d’elle une princesse, rien n’est trop beau. Il sacrifie son magnifique bureau pour en faire une superbe chambre, il surveille la santé de Claire. L’enfant naît, c’est un superbe petit être qui ne pleure pas beaucoup, qui mange bien, qui les comble d’amour. Mais peu à peu, ses yeux foncent et deviennent noirs alors que tous les deux ont les yeux bleus et que les lois de Mendel sont strictes : il devrait avoir les yeux bleus. Elle n’en fait pas une histoire mais son mari commence à trouver ça louche, plus que louche. Pourtant, elle ne dit rien sur ce qu’elle a subi. Elle ne dira rien jusqu’à cette lettre qu’elle rédige du fond de sa prison…
Très dur, très sombre. Ménégaux joue avec les malentendus, le hasard, l’inconcevable.

 

Je me suis tue de Mathieu Ménégaud, 2015 aux Editions Grasset. 194 pages, 16,50 €.

Texte ©dominique cozette

Un service rendu rend-il service ?

Pour services rendus est le dernier libre de Iain Levinson, un écrivain d’origine écossaise, installé aux Etats-Unis, très critique avec les institutions américaines. C’est un persifleur caustique et chacun de ses romans s’attaque à un pan du rêve américain. Cette fois, c’est la politique et son univers délétère. En 1969, Fremantle, le héros, se retrouve au Viêtnam, embourbé avec les siens dans les marécages, les peurs, la mort. Il reste néanmoins un bon soldat engagé pour l’honneur face à certains tricheurs ou d’autres, très maladroits, tuant des civils dans les rizières. Une horreur. Mais il sauve ses collègues du mieux qu’il peut.
En 2016, l’un des siens qu’il n’a jamais revu (il n’a revu personne, préférant oublier cet épisode foireux), l’interpelle pour lui demander un « petit » service car il a besoin de son témoignage pour son élection au sénat. Fremantle, honnête homme, répugne à faire un faux témoignage surtout que le politicien a réellement commis la faute, une vraie bavure, révélée par un autre vétéran. Fremantle dirige un petit commissariat, il a peu de moyens, le mec lui propose des subsides pour aider sa boutique. Après tout, ce n’est pas grand chose et puis cet argent empêchera la suppression de trois emplois.
Voilà comment les emmerdements commencent. Mais après tout, ne les aurait-il pas cherchés ?
Petit roman bien fichu qui nous emmène au pays des merveilles de la guerre et des puissants.

Pour services rendus de Iain Levinson, 2017. Titre anglais : Version of events. Traduit par Fancita Gonzales Battle. Aux éditions Liana Levi. 222 pages, 18 €

Texte © dominique cozette

Chien Blanc n'est pas tout blanc !

Je n’avais pas lu ce roman de Romain Gary, sorti en 1970, appelé Chien Blanc. Et au début du bouquin, je me demandais pourquoi le berger allemand, gentil comme tout, qui s’invite dans le jardin de Romain, était appelé blanc. On comprend plus loin. Les faits sont-ils réels ? En tout cas, leur base l’est puisque Romain Gary est lui-même, il rejoint sa jeune épouse Jean Seberg à Los Angeles, dans une de leurs maisons. Ils adorent les animaux, ils chérissent un chat et ont un labrador. Puis s’invite, accompagnant ce dernier, le fameux berger allemand, un amour de chien, qui fait la fête aux propriétaires et à leurs amis. Quelques jours plus tard, ce chien se transforme en fauve déchaîné lorsque l’employé à la piscine veut entrer dans le parc. Il est noir. Gary pense qu’il s’agit d’un cas isolé. Mais un livreur noir provoque la même haine. Puis un autre. Intrigué, ne voulant pas y croire, Gary va chez un éleveur dresseur de ses amis qui lui explique qu’il agit d’un Chien Blanc, un chien dressé pour agresser les Noirs, pour garder leur maison et « prévenir les viols sur leurs épouses ». Gary est désemparé, écœuré aussi. Comme ce chien est formidable à part ça, il demande à ce qu’il soit « guéri ». Mais le spécialiste, qui a toujours répondu à n’importe quel problème animal (notamment sur les serpents venimeux) affirme qu’il est trop tard, le chien a sept ans, impossible de revenir en arrière.
Ce livre qui traite principalement du problème racial, du racisme aux Etats-Unis, est particulièrement instructif. On y assiste à l’assassinat de Martin Luther King et aux réactions de l’entourage de Gary et surtout de Jean Seberg qui était une très grande défenseuse de la cause des Noirs. On y assiste aussi à des épisodes de mai 68, car Gary est allé à Paris à ce moment-là, habitant dans le quartier latin. Puis on y rencontre Ted Kennedy qui prépare sa campagne et on y apprend des tas de choses sur la politique extérieure (Gary a été ambassadeur de France à Los Angeles, entre autres) et américaine.
Et c’est tellement bien écrit !

Chien Blanc de Romain Gary, paru en 1970. Chez Folio. 220 pages, 6,60 €.

Texte © dominique cozette

J'apprends l'allemand (et l'Allemagne)

J’apprends l’allemand est le premier roman de Denis Lachaud, auteur, homme de théâtre et comédien. Depuis, il a beaucoup écrit et créé. Ce livre, on me l’a conseillé, il est formidable. Composé de phrases brèves, factuelles, sans pathos ni introspection, il nous met en présence d’un ado, Ernst Wommel, qui va entrer en 6ème. Il a un frère aîné, Max, et comme leurs parents, ils sont allemands, installées en France depuis dix ans. Mais le nom du héros est bien marqué alors qu’à la maison, on ne parle qu’en français et que tout ce qui touche au passé est tu. Les grands-parents ? Il paraîtrait qu’ils sont morts… A force de se faire traiter de boche, le môme décide d’apprendre cette langue au grand dam de son père. Puis, il va avoir un correspondant, Rolf, chez qui il va découvrir le pays des ancêtres et une certaine sexualité. Lorsqu’il revient, il apprend que ses parents vont divorcer : sa mère s’installe chez l’ophtalmo qui l’a opéré quand il était petit, avec lui et son frère. Mais lorsque le correspondant vient à son tour en France, le père interdira qu’il passe une nuit chez lui. Ernst va continuer à approfondir son goût pour cette langue, ce pays, les parents de Rolf et peu à peu va découvrir l’horrible passé des grands-parents durant la guerre.
Nous allons suivre la vie d’Ernst jusqu’à ses trente-cinq ans, ses péripéties, sa mère va finir par dire pourquoi elle est née aux Etats-Unis, et c’est tout un pan du passé révélé qui va permettre au jeune homme de s’affranchir de la pesanteur familiale. Très bon roman.

J’apprends l’allemand de Denis Lachaud aux Editions Babel, poche d’Actes Sud. 208 pages, 7,70 €

Texte © dominique cozette

Modèle vivace ?

Joann Sfar sort un livre qui s’appelle Modèle vivant. Rappelons qu’il est bédéiste prolifique (le chat du rabbin), metteur en scène (Gainsbourg), écrivain prolifique et prof aux Beaux-Arts de Paris. Entre autres. Lorsqu’il évoque les modèles, il s’agit de portraits de l’autre en dessin, en filmage, en description littéraire. Ce livre est, dit-il, une sorte de manuel d’éthique à l’usage des portraitistes de tout poil en période post me-too.  Il écrit qu’il peut être extrêmement blessant, invasif, humiliant, violent d’être le sujet de quelqu’un. Mais c’est aussi autre chose. Faire le dessin d’une femme, pour JS, c’est mettre à distance son désir pour elle. Attention de ne pas la dévorer ! Oui, tout cela est complexe et pose de terribles problèmes éthiques ou juridiques car quiconque se voit dépossédé de don image, ou trahi, peut attaquer via un avocat.
En racontant cela, j’ai conscience que ça semble chiant. Ça ne l’est pas du tout. D’abord Sfar ne l’est pas, et surtout il raconte énormément d’anecdotes personnelles pour donner des exemples. Certaines sont hilarantes. D’autres ubuesques. Ce qui nous montre que notre époque a bien changé par rapport à ce que nous disait Raiser (« on vit une époque formidable ») et que maintenant il faut être vigilant sur tout.
Le dessin est la raison de vivre de JS, il n’arrête pas de crayonner, de regarder le monde et les gens et de les mettre sur ses carnets. L’essentiel pour lui, c’est non seulement de travailler sans relâche, mais aussi de connaître à fond la morphologie. Page 112 et suivantes, il nous montre comment celle des femmes a changé à cause notamment du sport, et il évoque longuement l’articulation de la hanche dans laquelle le fémur ne s’imbrique pas du tout de la même façon que l’on soit un homme et une femme. Chez les hommes, les fémurs sont droits, parallèles, chez la femme en biais (je résume) donc leur démarche sera toujours identifiable. Trois pages édifiantes.
Il nous parle aussi du harcèlement, pas seulement sur les femmes qu’il déplore totalement, mais de la part de certaines femmes sur des hommes dans le but d’avoir un rôle par exemple. Il a été harcelé plusieurs fois, aussi par ses élèves et s’arrange pour n’être jamais seul dans une pièce avec l’une d’elle. Voilà où on en est.
C’est un livre très distrayant qui donne à réfléchir et prête à sourire. Super intéressant en tout cas. J’ai adoré. J’eusse aimé qu’il fût bien plus épais (épée ?).

Modèle vivant de Joann Sfar. 2018 chez Albin Michel. 218 pages, 18 €

Texte © dominique cozette

Foudroyé bien trop tôt

Si vous aimez ce grand peintre, cet immense peintre qu’est Nicolas de Staël, lisez ce livre qui raconte sa vie de violence avec sa peinture, de passion avec ses femmes, de plaisirs avec ses amis, de déchirures avec ses racines. Une vie dense qui se brouille avec la révolution russe, jette sa famille hors de son rang, de son sang, de son pays. Exilé maintes fois, orphelin, brûlant pour son art, il fend la vie comme une flèche tendu vers le seul but de mettre ses couleurs sur la toile. Ça ne s’est pas fait en un jour, il a bossé comme un dingue, des années avec la faim au ventre mais sans que cela n’ait d’importance, sillonnant les lieux de lumière et d’ombre, s’alliant aux tendances sans jamais s’y compromettre, toujours soutenu par les deux femmes de sa vie dont la première a sacrifié son talent pour l’aider à former le sien, et la seconde sa vie pour l’aider à lutter contre ses démons. Ses démons, la sale opinion qu’il a de lui, de ce qu’il fait. Aquoiboniste et rageur, coléreux mais éclaté de rire, ce grand bonhomme d’un mètre quatre-vingt-seize à la grosse voix et né en 1914, a impressionné les plus grands en son temps, notamment Braque. Mais l’art ne peut donner que ce qu’il a et sûrement que l’artiste lui en demandait trop. Il met fin à sa vie à 41 ans, une vie de chaos, d’espoir et de déchirures, nous laissant avec une œuvre saisissante, flamboyante, admirable. On peut actuellement voir ses ultimes réalisations à l’hôtel de Caumont à Aix en Provence jusqu’au 23 septembre : impressionnant !
Le livre est superbement écrit, notamment en ce qui concerne l’analyse de la peinture de l’artiste.

Le prince foudroyé de Laurent Greilsamer, 1998 chez Arthème Fayard. Au Livre de Poche, 444 pages, 7,90 €

Texte © dominique cozette

De l'Inde au Texas, choc des cultures

Un article rapide car je n’ai pas beaucoup de courage ni de temps. Un fils en or de Shilpi Somaya Gowda, une auteure d’origine indienne qui vit maintenant aux Etats-Unis après être passée par le Canade, conte l’histoire d’un jeune Indien doué qui veut faire carrière dans la médecine et pour cela part se perfectionner au Texas. Il est en bute évidemment à une forme de racisme passif (il est transparent) mais aussi parfois violent. C’est un garçon sage, qui déroge cependant aux desiderata de sa très respectée mère : ne pas boire, rester vegan, ne pas fréquenter de filles. Il tombe amoureux d’une voisine, une Américaine, tandis que sa mère, au loin, commence à lui chercher une épouse. Le père est mort il y a peu. La mère est une femme aisée puisqu’elle est possède des terres, qu’elle emploie des serviteurs et des paysans.
L’amie d’enfance de notre héros, sa confidente, issue d’une famille pauvre, a été mariée à un beau parti. Enfin, c’est ce qu’on croit. Jusqu’à ce qu’elle découvre la vie de cauchemar que l’homme, froid, cruel et paresseux, lui réserve. En Inde, si on fuit son mari, la famille entière est déshonorée. Alors le choix est : se laisser mourir ou infliger cette trahison à sa famille.
C’est un livre plein de suspense, très agréable à lire, parfois un peu gentillet mais qui nous apprend comment on vit dans certaines parties de la planète, comment, en 2000, les jeunes Indien(ne)s n’ont pas le droit de prendre leur destin en main, comment le respect dû aux anciens peut paralyser une vie entière. Il y aura des  rebondissements de toute sorte et surtout de vastes descriptions de l’univers médical et du pouvoir des plantes ayurvédiques. Très intéressant. Ce livre a reçu le Prix des Lycéens 2018.

Un fils en or de Shilpi Somaya Gowda, chez Folio. 2015. Traduit de l’anglais (Inde) par Josette Chicheportiche. 534 pages.

Texte © dominique cozette

Est-ce ainsi qu'on traite les hommes ?

Est-ce ainsi que les hommes jugent ? est le troisième roman de Mathieu Ménégaux, le premier que je lis. C’est caillant. Ça commence par le chapitre des victimes : une fillette et son père adoré qui vont tous les samedi fleurir la tombe de la jeune mère. Ce samedi-là, le père est d’astreinte alors il se dépêche de faire les traditionnelles courses plus l’achat des fleurs au centre commercial. Pour gagner du temps, il envoie sa fillette devant, le temps qu’il paie. Mais elle a disparu, non, elle hurle dans les bras d’un homme qui essaie de l’enlever. Le sang du père ne fait qu’un tour : il aura ce salaud. Le salaud lâche la fillette et monte dans sa Mégane. Le père tente de l’empêcher de fuir, hélas, le salaud appuie sur l’accélérateur et tue le père devant sa fille. Deux vagues témoins, c’est tout.
Puis trois ans plus tard, un cadre sup, menant une vie tranquille entre une femme parfaite et ses deux fils, prépare la réunion qui va le propulser au sommet de sa carrière. C’est ce matin-là qu’une armada de flics fait irruption dans leur maison pour perquisitionner et l’arrêter. Il ne sait pas, ne comprend pas, on ne lui dit pas pourquoi. Il est persuadé qu’en une heure, les flics vont s’apercevoir qu’ils font erreur sur sa personne et le relâcheront à temps pour la réunion. Mais non. Il est embarqué en tenue peu valorisante sous le regard du voisinage et placé en garde à vue. Et maltraité psychologiquement car le flic en chef est enfin arrivé à honorer la promesse qu’il avait faite à la fillette : trouver l’assassin de son père, cet immonde salaud. Et là, tout concorde, il est sûr de lui, les présomptions de preuves en témoignent.
La narration de la garde à vue fait froid dans le dos. Surtout quand on l’amène complètement dépenaillé sur son lieu de travail pour perquisitionner dans son bureau. Peu à peu, le lecteur se demande si après tout ce n’est pas lui le coupable, tout l’accable et on le sait, nombre de coupables savent parfaitement jouer les innocents.
Cette sombre histoire va donner lieu à des rebondissements imprévus qui mettent en jeu les réseaux sociaux et leur propension à exercer leur justice populaire. Une  force destructrice très bien racontée ici.
Ce roman est une sorte de polar avec un titre qui donne bien le ton de la narration. Et auquel on sait qu’on va répondre : oui, c’est comme ça, et ce n’est pas illégal.

Est-ce ainsi que les hommes jugent ? de Mathieu Ménégaux, 2018, aux éditions Grasset. 230 pages. 18 €

Texte © dominique cozette

Super livre (à vous dégoûter de l'Irlande)

Benoîte Groult écrivait beaucoup, beaucoup. Une de ses filles, Blandine de Caunes (fille de Georges) a pris le temps de trier ses nombreux journaux pour faire un livre assez passionnant sur ses vacances en Irlande de 1977 à 2003. Journal d’Irlande donc. Avec son mari, Paul Guimard, écrivain et conseiller-ami de Mitterrand, ils décident de faire construire une maison en Irlande, dans un endroit magnifique entouré de mer,  parce que Benoîte est une pêcheuse hors normes, elle adore ça, elle la pratique depuis son enfance, sous différentes formes : à pied, filets, nasses, casiers, etc. Elle pêche tout et l’intéressant, en Irlande, c’est qu’on ne mange pas de fruits de mer. Donc ça grouille de crabes, bouquets, crevettes, homards, coquillages. Et de poissons aussi, bien sûr.
Le problème de l’Irlande, c’est qu’on se pèle en plein été. Tout le temps. Mais ça ne rebute pas le couple qui passe, surtout elle, ses journées à ça, à poser ses casiers, remonter les casiers, démêler les bêtes des filets, vider celles qu’elle garde dans la saumure… c’est physique, c’est lourd, c’est mécanique aussi avec les fréquantes pannes, elle rentre toujours trempée, mais c’est une passion. Et c’est tellement bon.
Sauf que.
Elle n’aime plus son mari. Elle y est attachée mais c’est tout. Surtout qu’il ne fiche rien, qu’il va se laisser vieillir et décatir sans réagir.
Mais
elle a un amant, un Américain qui l’aime depuis 1945 mais dont elle n’a pas voulu alors. Il est lui-même marié à une femme riche et jalouse. Mais Benoîte et lui se ménagent des périodes où ils s’envoient en l’air à longueur de journée et de nuit, dans cette maison comme dans celle de Bretagne. Malheureusement, il est bête à manger du foin. Mais tellement amoureux qu’elle passe là-dessus. Ça lui fait tellement de bien.
Et pendant ces 25 ans, on suit les personnages du journal dans le temps toujours pourri de l’île, sa bouffe pourrie, ses maisons affreuses, on les voit vieillir, ce qui n’est pas réjouissant et recevoir des amis comme Mitterrand alors président, les Badinter, des voisins, Annie Chaplin, fille de, qui fait de la bouffe dégueulasse.
Peu à peu, Paul qui boit comme un trou, mais tout le monde ici, même l’autrice, ne supporte plus de consommer la pêche, ça devient pénible mais elle s’accroche. Sa façon de raconter est marrante parce qu’elle lance des piques à des tas de gens, elle est très cash dans ce qu’elle livre et c’est assez drôle même si je n’aimerais pas être à sa place. A la fin, ils décident de vendre la maison car elle a perdu ses forces, ça devient dangereux, tout se dégrade autour d’eux, il est souvent malade, un élevage de saumon pourrit la mer et ce perpétuel temps froid, pluvieux, venteux, finit par taper sur le système. Oui, bien sûr, il y a les paysages sublimes, mais elle s’est fait de vrais amis, elle y reviendra s’il le faut.
Vraiment intéressant, avec ce petit suspense sur cette double relation mari/amant. Que va-t-elle décider ?

Journal d’Irlande de Benoîte Groult aux Editions Grasset. 2018. 432 pages. 22 €.

Texte © dominique cozette

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