Les salutations révolutionnaires de Carlos

Bien sûr, pas le chanteur, le terroriste officiellement nommé Ilitch Ramirez Sanchez, qui sema la terreur dans les années 70/80 avec de très nombreux attentats qui firent énormément de victimes dont celles du Drugstore Publicis et de la gare Saint Charles, et lui valurent le surnom d’ennemi public numéro un. Salutations révolutionnaires est écrit par la journaliste Sophie Bonnet qui, un beau jour, eut la curiosité de voir ce qu’il pouvait bien y avoir dans la tête d’un terroriste. Condamné à perpétuité sans aucune chance de sortir – lui est persuadé du contraire, il sera un jour président du Venezuela, son pays – il croupit à la centrale de Poissy.
Sophie est d’abord étonnée de voir que cet homme, devenu un vieillard mais toujours élégamment vêtu, croit encore à son influence et à son aura. Il n’a pas intégré sa chute. Beaucoup de femmes lui rendent visite, il en a « baisé » de nombreuses, car dans cette centrale, les parloirs possèdent des boxes individuels où l’on peut s’isoler. Il a d’ailleurs épousé une de ses avocates. Lors de chaque visite, chaque mois durant quatre ans, Carlos tentera sa chance avec Sophie qui ne lui laissera jamais d’espoir mais il la manipulera sans relâche pour créer une sorte d’empathie. Elle, ce qu’elle voudrait, c’est qu’il se confie, qu’il avoue, qu’il brise sa carapace. Peine perdue, cet homme a une parfaite maîtrise de lui-même. Il parle beaucoup, il possède une vaste culture, adore vanter ses relations avec les dictateurs, présidents, services secrets du monde entier, les fabuleuses sommes d’argent qu’il a reçues pour exécuter certaines mission. Jusqu’alors, il n’a avoué officiellement que peu d’attentats et se voit uniquement comme un révolutionnaire. Il confiera cependant à Sophie que c’est lui qui a envoyé la grenade au Drugstore, en sachant que cet aveu ne vaut rien, c’est juste une des nombreuses façons de se vanter. Et il égrenera d’autres actions.
Dans cette centrale, il est admiré des jeunes des cités, souvent radicalisés, entre autre pour sa haine des Juifs sionistes et pour ses crimes, bien entendu. Il est soutenu par Dieudonné, des groupuscules lointains, des militants turcs d’extrême-gauche, des groupes Facebook  et d’anciens nazis bien que la plupart de ses « collègues » ou riches bienfaiteurs l’aient oublié. Carlos, alias Ilitch (ses frères s’appellent Lénine et Vladimir) est sobre, pas de tabac ni de H qui circule librement. Il ne se sert pas de mobile mais pique une crise quand il n’a plus d’imprimante. Il souffre de diabète mais consomme énormément de saletés sucrées des distributeurs, il est gros.
Pour la journaliste, ces visites deviennent vite pénibles car Carlos joue toujours son numéro de claquettes du mec important, tombeur et au pouvoir démesuré. Il est simplement pathétique. Elle assistera au procès du Drugstore où il se comporte avec elle de façon tellement familière que cela lui interdit tout rapprochement avec les victimes. Enfin, elle doit remettre son manuscrit et le documentaire sur lesquels elle travaille. Elle ne sait pas trop comment annoncer son départ à Carlos mais il n’en est pas plus affecté que ça. Elle sait qu’il la balaiera de sa mémoire immédiatement alors qu’elle gardera de lui un poids de souvenirs tenaces. Et qu’elle n’aura rien appris sur ce qui fait d’un homme un monstrueux terroriste.
Livre passionnant bourré d’anecdotes intimes, familiales, géopolitiques, très instructif sur les conditions carcérales effroyables eu égard à la simple hygiène, au laisser aller de l’administration par rapport aux drogues et aux substances médicamenteuses mais aussi aux simples relations humaines.

Salutations révolutionnaires de Sophie Bonnet, 2018 aux Editions Grasset. 314 pages, 19 €.

Texte © dominique Cozette

Au grand lavoir…brrrr

Sophie Daull a connu deux drames épouvantables. Le premier qu’elle ait mis en mots fut la mort de sa fille de seize ans, d’une maladie foudroyante, appelé Camille, mon envolée. Que je n’ai pas lu. Le second fut bien antérieur puisqu’il s’agit du meurtre abominable et du viol instrumentalisé de sa mère alors qu’elle avait 19 ans. Elle n’a pas raconté le meurtre, même si c’est elle qui a découvert le corps au petit matin, mais narré son enquête pour retrouver des traces de sa mère dont elle ne savait pas grand chose parce qu’elle ne s’épanchait pas, et de son père qu’elle ignorait. C’était dans La suture dont j’ai écrit un article.
Cette fois, pour ce troisième livre, elle revient sur le meurtre de sa mère par le biais de son assassin qui serait sorti de prison au bout de 18 ans pour bonne conduite. Il a fallu que je regarde ce qu’elle en disait dans La Grande Librairie (lien ici) pour comprendre ce qui était vrai. En fait, elle invente l’assassin, il devient sa marionnette. Elle le fait s’exprimer : il est suivi dans sa réinsertion, accepté par une institution qui lui fait confiance à savoir la mairie de Nogent-le-Rotrou où il est jardinier. Il est sobre, travaille correctement, ne fait pas grand chose, hébété qu’il est par la mort de son compagnon de cellule avec qui il était en couple et qui lui a appris les raffinements de la vie. Il était très riche. Il le protégeait, le gâtait, ils se sont éclatés en prison.
L’assassin est un beau garçon, c’est comme ça qu’il a joué de son charme jadis. Mais brusquement, il est confronté à son passé : une femme écrivaine va venir à Nogent signer le livre sur sa fille morte et il reconnaît la fille de sa victime. Alors il est déstabilisé. Tout lui revient, sa tête s’emplit de sons, ça devient invivable.
Dans le même temps, dans une police de caractère autre, s’exprime l’écrivaine. Elle ne sait rien de la rencontre qui va avoir lieu, elle ne pense pas à cet assassin, elle se prépare pour sa tournée des librairies.
C’est un livre extrêmement dense, court, avec un style très sophistiqué et métaphorique lorsque c’est elle qui parle, plutôt cru et terre à terre lorsque c’est lui qui s’exprime. C’est très très fort.

Au grand lavoir de Sophie Daull, 2018 aux éditions Philippe Rey. 160 pages, 16 €.

Texte © dominique cozette

Une vie de dingue … et de patachon !

Ça s’appelle Rock, c’est Philippe Manœuve qui y raconte des tranches de sa vie dont on suppose qu’il doit y en avoir tellement plus depuis ses 18 ans. Là, c’est déjà énorme. Oui, Manœuvre c’est son vrai nom. Il s’ennuyait comme un rat mort dans son bled près de Chalons/Marne alors il est « descendu » à Paris pour y faire ce qu’il savait qu’il ferait : du rock. Pas forcément comme musicien, principalement comme souteneur de la cause où il a tout fait, critique, rédac chef à Rock&Folk  mais jamais aux Inrocks comme le croient beaucoup, créateur de magazine, de collections bédé, émissions de radio, de télé, juré dans téléréalités musicales, collectionneur invétéré de disques et documents sur le sujet et surtout, copain /ami avec les plus grands rockeurs. Il a tourné partout dans le monde avec eux, les Stones en premier, Iggy Pop, (la simple liste de toutes ses relations prend deux pages pleines !), les punks, JoeyStarr… il a surtout tout bu avec eux, des nuits entières avec Gainsbourg avec qui il était d’une extrême proximité, Johnny, épaté que ce dernier supporte encore plus d’alcools variés que Gainsbarre. Il raconte ses folles nuits avec ces monstres de la musique, et c’est quelque chose ! C’est encore plus drôle que de lire la bio d’un artiste puisque ici, c’est une pléiade d’artistes qu’il nous donne à connaître sous leurs jours les plus dingues. Mais pas que ça. Il lâche quelques moments d’intimité comme d’avoir vécu plusieurs années avec Virginie Despentes – ils ont écrit énormément à cette époque –, ou comment est née Manon, sa première fille issue d’une actrice anglaise farfelue, puis aujourd’hui sa retraite en Picardie avec la jeune femme qui lui a donné deux petits. Il a arrêté la dope et l’alcool depuis des années, il boit maintenant des cocktails fruités.
Un livre comme ça, ça n’a pas de pitch. Tout est à lire quand on aime cet univers. D’ailleurs Manoeuvre n’a-t-il pas été surnommé l’homme qui connaît le mieux le rock en France ? C’est furieusement bien, c’est divinement rock, c’est diablement stone !

Rock de Philippe Manœuve, 2018 aux éditions Harper Collins. 284 pages, 19 €.

Texte © dominique cozette

Fabcaro s'écrivanise

Si vous ne connaissez pas Fabcaro, humoriste BD, précipitez-vous sur Zaï Zaï Zaï Zaï, ou Amour, passion et CX diesel écrit à trois (voir lien ici) et quelques autres à tomber de rire. De son vrai nom Fabrice Caro, beau mec sympa que j’ai croisé à une convention et qui m’a fait un beau dessin, il a écrit un premier roman en 2006 que je ne connais pas, mais viens de sortir celui-ci, Le discours, un chef-d’œuvre d’humour modeste, un humour feutré qui avance à pas de chat et fait rire intérieurement.
Son héros Adrien est un loser, un vrai, quadra, qui rate tout et ne la ramène pas. Ça se passe chez ses parents pour un dîner familial sans surprise, avec sa sœur et son futur beau-frère, sosie de Jean Ferrat, qui lui demande … un beau discours pour le mariage ! Lui timide, introverti, sans audace, un discours ! Comment convaincre le beauf que c’est une très mauvaise idée ? Comment déjà aller jusqu’au bout de ce dîner ordinaire avec gratin dauphinois et dessert convenu alors qu’on vient d’envoyer à son ex un message  et qu’on n’ose pas regarder si réponse il y a. Alors qu’on a absolument besoin d’une clope, objet tabou dans cet appartement où rien ne change, où le porte-torchons fabriqué à l’école pour la fête des mères, en contreplaqué, s’est mué au fil des retouches en espèce de bite indécente que personne ne voit, que sa chambre d’ado est restée telle quelle. Et que sa mère tente de savoir si une fille se profile dans la vie de ce fils sans ambition…
Tout au long du repas interminable, il va élaborer mentalement des discours tous plus tordus les uns que les autres avec la même conclusion : non, ce n’est pas possible. Et se remémorer les soirées loupées où ses déguisements n’allaient jamais, où ses maladresses engendraient un tas de petits problèmes, où un guitareux lui a piqué sa nana sous le nez…
Comme dans sa page des Inrocks où, avec un dessin reproduit plusieurs fois presque à l’identique, il fait dialoguer ses personnages de façon totalement absurde, il nous amuse avec les terribles petits problèmes ordinaires d’une vie sans relief mais pas sans humour.
Le discours de Fabrice Caro. 2018 chez Gallimard, collection Sygne. 200 pages, 16 €.

Texte © dominique cozette

Le Tango maudit de Maria

Tu t’appelais Maria Schneider n’est pas la biographie à proprement parler de cette merveilleuse actrice à visage d’angelot et corps de diablesse, c’est ce dont se souvient Vanessa Schneider, sa cousine, ses apparitions, ses rencontres, ce qu’en dit la famille, ce qu’elle en sait. Elle n’est pas allée farfouiller sur Internet, ou peut-être, mais elle a surtout interrogé ses propres archives, les bouts de journaux découpés, des pages de magazines arrachées, un amas de photos, des dessins etc. très précieusement gardés. Vanessa était une petite fille, pas naïve puisque chez ses parents – famille de foldingues avec une rigueur issue d’une grande bourgeoisie tombée dans le hippy – on disait tout, rien n’était caché aux enfants. Donc forcément, les histoires de drogues, de manque. Maria fut recueillie chez eux car sa mère, mal-aimante et brindezingue, l’avait fichue dehors, à l’âge de quinze, là où tout se forme ou se déforme. Tout le monde sait que le père de Maria était le séduisant Daniel Gélin, papillon de la nuit, amateur de femmes et d’ivresses jusqu’à la dope aussi. C’est pas qu’il reniait la belle enfant, c’est que la loi interdisait aux hommes mariés de reconnaître les enfants adultérins, comme on disait. Mais très vite, il l’a emmenée chez Castel où, jusqu’au bout de la nuit, ils faisaient les fous. Pas d’école le lendemain, bien sûr.
Ce livre est impressionniste, un puzzle d’émotions et de bulles du passé qui remontent en produisant parfois d’indigestes vapeurs. On sait moins que les deux plus grosses stars et beautés du cinéma lui ont servi de parrain et marraine jusqu’à ses obsèques; Brigitte Bardot chez qui elle a vécu deux ans, et Alain Delon, qui a lu la lettre que BB a écrite pour la dernière cérémonie.
La petite fille, puis la jeune fille n’a vu que les naufrages de Maria puisqu’elle venait lorsqu’elle n’avait plus où aller. Elle l’a accompagnée dans la dernière épreuve, celle du cancer où elle ne se nourrissait que de champagne, rien d’autre ne passait, où elle ne ressemblait plus à elle-même avec ses cheveux coupés et blancs et son beau visage disparu sous les baffes de l’héro, des joints, de l’alcool et de la clope. Pauvre âme.
On apprend que le grand Marlon soi-même resta en contact, abusé lui même par ce que Bertolucci lui fit jouer. Qui a fini par s’excuser de ce viol assassin trop tard, après sa mort de l’actrice.
Livre sensible et tendrement brodé. Souvenons-nous de la sublime Maria dans Profession : reporter d’Antonioni que j’ai revu l’autre jour, toujours sidérée par le charme irracontable de cette femme-enfant et la magie toujours prégnante du film.

Tu t’appelais Maria Schneider de Vanessa Schneider, 2018 aux éditions Grasset. 252 pages, 19 €

Texte © dominique cozette

L'Arabe du futur 4 à lire d'urgence !

Riad Sattouf nous raconte la suite de son enfance dans ce quatrième tome, mais pas la fin car il nous laisse sur un suspense insoutenable, un très lourd épisode familial. Mais avant que ça n’arrive, on voit la fissure entre ses deux cultures se creuser irrémédiablement. Pour ceux qui ne connaissent pas : Riad est le fils d’une Bretonne libérée et d’un Syrien universitaire « moderne ». Ils se sont rencontrés au resto U de la Sorbonne, se sont mariés et ont fait trois garçons. Le hic, c’est que les deux cultures sont difficilement compatibles. Voir les tomes précédents. Mais en plus, le garçon est tout blond, angélique, rien d’un Syrien donc une risée pour ses cousins quand ils vont là-bas.
Dans ce tome 4, l’écartèlement s’intensifie. La mère suit parfois son mari dans leur « trou » syrien où elle s’ennuie comme un rat mort et Riad, qui a perdu l’usage de l’arabe, régresse de deux classes. De plus il se fait traiter de juif et maltraiter. Sa mère ne veut plus vivre ici. Revenus en Bretagne, le père travaillant comme prof en Arabie Saoudite, le garçon retrouve une bonne classe mais se fait traiter de pédé. Il a une voix haut perchée, une silhouette malingre, pas confiance en lui bien sûr. Ne parlons pas de son nom qui provoque des quolibets humiliants. Aucun ami. Toujours seul. Heureusement qu’il dessine. D’un côté, son grand-père breton le pousse à regarder le cul des filles, de l’autre son père, devenant de plus en plus religieux, voit d’un très mauvais œil la vie occidentale avec toutes ces femmes indécentes, dont la sienne qu’il tente de faire surveiller par son fils tellement il devient con. Quand elle tombe malade, elle ne l’en informe pas de peur de le voir revenir.
Tout est dur pour ce pauvre gosse, l’adolescence ingrate avec son acné, les attaques et la haine que lui prodiguent les autres. Bien que s’étant fait faire une coupe à la Tom Cruise pour lui ressembler, il ne suscite aucun intérêt de la part des filles. C’est un amoureux frustré. Son père au téléphone le charge du poids de la religion, le stresse avec des obligations de résultats alors que sa mère se débat avec le peu de fric qu’il envoie. Son père est raciste, pour la peine de mort, sexiste, intolérant. Quand il débarque en France, ou qu’eux vont en Syrie pour voir leur famille, ce sont des scènes et des violences verbales sans fin entre sa mère et son père. Jusqu’à ce qu’un événement tragique arrive.
Mais il y a beaucoup d’humour aussi. Ce livre très épais est poignant et irrésistible. Formidable, même. A lire absolument et à faire lire aux enfants.

L’Arabe du futur 4 de Riad Sattouf aux éditions Allary. 2018. 280 pages. 25,90 €

Texte © dominique cozette

Oh, les joyeuses birkinades !

Quel phénomène, cette nana ! Vous n’avez sans doute pas échappé à quelques promos sur son journal intime, donc vous savez de quoi il retourne. Ah, vous ne savez pas ? Ce sont des fragments du journal qu’elle a commencé à 11 ans et stoppé lors de la mort de Kate. Elle l’a écrit en anglais et traduit elle-même en français. Ce n’est pas Proust, c’est du Birkin. Elle écrit comme elle cause, avec accent, tournures de phrases bizarres, mignonneries mais surtout beaucoup de franc-parler, si ça peut se dire pour une Anglaise, qui frôle parfois l’indécence.
Une vie extravagante, où rien ne se censure malgré une éducation très soignée, son daddy chéri la destinait à être une deb et trouver le mari à 18 ans. C’est elle qui l’a trouvé, petite oie blanche complexée face à John Barry, ce grand séducteur (le mot est faible) riche et célèbre qui ne célèbrera pas beaucoup son adorable épouse, lui préférant d’autres romances. Il la rend tellement malheureuse ! Elle s’ennuie tellement ! Elle divorce très vite, leur fille Kate a trois mois ! Puis après, c’est Serge, on connaît l’histoire, mais racontée autrement, ça prend une autre tournure. C’est que le tendre Serge a parfois la main lourde et le verbe assassin. Que de scènes et de violences parfois. Mais elle l’aime tellement ! Et puis les sorties insensées qui se finissent fréquemment dans un bain de … vomi. Ah oui, ça gerbe énormément, du côté de chez eux, même les petites, quand elles sont malades, ou en voiture. Et ça pleure énormément, et ça « rigole » sans arrêt. Les sentiments sont de sortie à toutes les pages.
Chez Serge, c’est pas le paradis. Pas le droit d’aller dans le salon, ne rien toucher de ses affaires à lui, tabou total, alors, Jane et ses filles restent dans la cuisine à regarder la télé. Jane négocie un »boudoir » pour avoir un coin à elle. C’est dingue ! Douze ans passés chez lui, elle n’a jamais été chez elle. C’est pour cela qu’elle a acheté une petite baraque en Normandie.
Il y a des passages très touchants, très tendres lorsqu’elle fait les portraits détaillés de ses filles, très nuancés, très profonds. Et bien d’autres pages délicates sur ses amitiés, ses parents, son frère et sa sœur.
En fait,  un livre comme celui-ci ne se raconte pas, il faut le lire si Jane et Serge vous intéressent. La fin du volume, c’est une sorte de Jules et Jim où Jane oscille entre Serge et Doillon qui bave devant elle. Elle réussit à faire qu’ils deviennent amis, ils se revoient plus tard, lorsqu’elle a Lou et lui Lulu avec Bambou. Elle annonce tout ceci à la fin du livre, mais ça sera raconté dans le tome 2.
En attendant, en voilà une qui n’a pas froid aux yeux pour publier des choses aussi personnelles, voire honteuses. Pour notre plus grande curiosité. Sacrée Jane b. !

Munkey Diaries de Jane Birkin, 2018 aux éditions Fayard. 352 pages. 22,50 €.

Texte © dominique cozette

Courir avec des ciseaux, drôle de titre pour drôle de livre

Il s’appelle Augustin Burroughs mais n’est pas de la famille de William. Courir avec des ciseaux est un « récit autobiographique » comme écrit en petit sur la couverture de l’édition du Marais. Quelle drôle de vie ! Complètement décousue, trash, bizarroïde, déjantée, sans l’once d’une éducation bourgeoise. Son père est un prof de maths alcoolo et sa mère une poétesse psychotique qui s’est fixée sur un psychiatre chez qui elle passe la plupart de son temps. Le garçon adore tout ce qui brille, il aime être nickel, lisser ses cheveux, astiquer les pièces de monnaie mais il est allergique à l’école, ça le rend malade. Il se sait gay depuis tout petit et ça le met mal à l’aise. Ses parents se chiquent la gueule sans arrêt alors ils se séparent et elle, incapable d’élever ce garçon, et sans désir de le faire, elle le file à son psy qui va l’intégrer à ses autres enfants, adoptifs ou non.
Cette maison, c’est un vrai bordel, tout est jeté par terre, entamé sur les canapés, le chien fait ses besoins dans le living, les enfants bouffent les croquettes, n’ont aucune discipline selon la vision du psy qui prétend que chaque être sait ce qui est bien pour lui. Dérangé un premier temps par la crasse qui règne partout, il se fait à cette vie fantasque sans contraintes, pas d’école car le psy lui a indiqué comment se suicider pour de faux donc en être exonéré, on fume, on mange n’importe quoi à n’importe quelle heure. A treize ans, il va faire connaissance avec un fils adoptif du psy de 34 ans, gay aussi, qui va lui montrer par la force ce que sont les rapports gay. Ouch ! Quand il rentre chez sa mère, il la trouve au pieu d’abord avec la femme prude du pasteur puis ensuite avec une grosse black qui s’occupe bien d’elle.
Grosse question : que va-t-il faire de sa vie ? Il aimerait être médecin mais il faut aller à l’école ou alors coiffeur mondialement célèbre grâce à ses produits, comme Max Factor.
Sa vie est complètement farfelue. Est-ce réellement réel ? Le film qui en a été tiré dont j’ai regardé la bande-annonce est tout propret par rapport aux descriptions qu’il nous donne.
En même temps, l’écriture est vivante, cinématographique, très américaine. Drôle donc.

Courir avec des ciseaux d’Augusten Burroughs, 2002 en VO, 2005 en VF aux éditions passage du Marais, traduit par Christine Barbaste. 290 pages, 21€. Et chez 10-18.

Texte © dominique cozette

Je me suis tue (ou tuée ?)

Je me suis tue est le premier roman de Mathieu Ménégaud, dont le dernier est-ce ainsi que les hommes jugent ? m’a beaucoup plu (voir ici). L’univers est toujours très dur. Très très dur. Claire est en cellule, elle sait l’avoir bien mérité mais comme elle n’a rien expliqué à personne, elle décide de prendre la plume pour se confesser. Elle est victime d’un viol, un soir qu’elle rentrait seule. Le violeur la frappe et l’humilie, la blesse. Mais elle ne dit rien à personne, même pas à son mari chéri, elle pense que c’est la meilleure façon de gommer ce crime. C’est une femme qui mène une vie agréable, bon job, mari aimant et aimé, bel appartement, tout bien sauf qu’elle n’a pas d’enfant car son mari a un problème. Elle en souffre, elle jalouse ses amies qui pouponnent. Puis un jour, elle se retrouve enceinte. Formidable ! Le futur papa fait d’elle une princesse, rien n’est trop beau. Il sacrifie son magnifique bureau pour en faire une superbe chambre, il surveille la santé de Claire. L’enfant naît, c’est un superbe petit être qui ne pleure pas beaucoup, qui mange bien, qui les comble d’amour. Mais peu à peu, ses yeux foncent et deviennent noirs alors que tous les deux ont les yeux bleus et que les lois de Mendel sont strictes : il devrait avoir les yeux bleus. Elle n’en fait pas une histoire mais son mari commence à trouver ça louche, plus que louche. Pourtant, elle ne dit rien sur ce qu’elle a subi. Elle ne dira rien jusqu’à cette lettre qu’elle rédige du fond de sa prison…
Très dur, très sombre. Ménégaux joue avec les malentendus, le hasard, l’inconcevable.

 

Je me suis tue de Mathieu Ménégaud, 2015 aux Editions Grasset. 194 pages, 16,50 €.

Texte ©dominique cozette

Un service rendu rend-il service ?

Pour services rendus est le dernier libre de Iain Levinson, un écrivain d’origine écossaise, installé aux Etats-Unis, très critique avec les institutions américaines. C’est un persifleur caustique et chacun de ses romans s’attaque à un pan du rêve américain. Cette fois, c’est la politique et son univers délétère. En 1969, Fremantle, le héros, se retrouve au Viêtnam, embourbé avec les siens dans les marécages, les peurs, la mort. Il reste néanmoins un bon soldat engagé pour l’honneur face à certains tricheurs ou d’autres, très maladroits, tuant des civils dans les rizières. Une horreur. Mais il sauve ses collègues du mieux qu’il peut.
En 2016, l’un des siens qu’il n’a jamais revu (il n’a revu personne, préférant oublier cet épisode foireux), l’interpelle pour lui demander un « petit » service car il a besoin de son témoignage pour son élection au sénat. Fremantle, honnête homme, répugne à faire un faux témoignage surtout que le politicien a réellement commis la faute, une vraie bavure, révélée par un autre vétéran. Fremantle dirige un petit commissariat, il a peu de moyens, le mec lui propose des subsides pour aider sa boutique. Après tout, ce n’est pas grand chose et puis cet argent empêchera la suppression de trois emplois.
Voilà comment les emmerdements commencent. Mais après tout, ne les aurait-il pas cherchés ?
Petit roman bien fichu qui nous emmène au pays des merveilles de la guerre et des puissants.

Pour services rendus de Iain Levinson, 2017. Titre anglais : Version of events. Traduit par Fancita Gonzales Battle. Aux éditions Liana Levi. 222 pages, 18 €

Texte © dominique cozette

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial
Twitter