Nick Hornby en V.O

Sur France Inter, dans remède à la mélancolie, j’entends Chiara Mastroiani et Eva Berster évoquer les bouquins de Nick Hornby. Il se trouve que je l’ai découvert il y a peu, grâce à un conseiller de chez Joseph Gibert à qui j’avais demandé des romans pas trop compliqués à lire pour quelqu’un qui se remet à l’anglais sans jamais l’avoir parlé couramment. Donc Hornby. Et me voilà embarquée dans des histoires bien développées, pas forcément drôles, mais pleines de rebondissements, de questionnements intimes, de suppositions (les héros n’arrêtent pas de se demander « et si j’avais fait ci ou ça… ») de possibilités, de dialogues  et de personnages bien définis. Et aussi d’une certaine propension à critiquer la société. Je ne pensais pas vous en parler dans ma rubrique, mais après tout, pourquoi pas, si ça en intéresse quelques-uns. Nick Hornby, outre ses nombreux romans, écrit aussi des scénarios. Et ça se sent car les scènes qu’il décrit sont très imagées.

A LONG WAY DOWN. 2005  (Titre français : Vous descendez ?)
Un homme de télé très célèbre a décidé de se suicider lors de la nuit de la Saint-Sylvestre, du haut d’un immeuble connu pour son côté pratique à se jeter de son sommet.  Son avenir est compromis : scandale à cause d’une coucherie avec une mineure, puis prison, perte de son emploi, de sa femme, de sa famille. Mais, sur le toit, alors qu’il s’apprête à sauter, arrive une dame, Maureen, qui veut aussi en finir car elle n’en peut plus de passer 100% de son temps à s’occuper de son fils lourdement handicapé, un légume, alors que le père les a abandonnés. Puis arrive encore Jess, une ado rebello-punk de 16 qui veut mourir car son amoureux lui a posé un lapin et que, comme sa sœur a disparu, ses parents détestent. Puis c’est JJ qui apparaît enfin, un jeune Américain viré de son groupe de rock et dont la nana sort avec le leader. Du coup, leur projet commun devient impossible et s’annule. Alors ils décident de former une sorte de groupe des gens qui veulent se suicider. Ils calent une date et se revoient pour en reparler. Que va-t-il se passer entre ces quatre personnes qui ne présentent aucune affinité ?

JULIET, NAKED 2009 (Juliet, naked)
Duncan, fan absolu de Tucker Crowe, un chanteur planétaire qui a arrêté brutalement sa carrière depuis 25 ou 30 ans, a créé un site où se retrouvent les fans absolus. Il a entraîné Annie, aux USA pour visiter tous les endroits où Tucker est passé, et il réussit à s’introduire dans la maison où vit sa fille cachée. Mais il s’y passe quelque chose, on se sait pas quoi. De retour dans leur petite bourgade anglaise, il reçoit un paquet, c’est Annie qui l’ouvre : un CD du dernier disque de Tucker, sans les voix (d’où le titre : Julet, nacked). Elle l’écoute mais quand Duncan rentre, il est furieux : elle a commis un crime de lèse-majesté. D’autant plus qu’elle trouve l’album vraiment nul et qu’elle va en faire part aux fans sur le site. Et c’est là que leur vie va splitter, par une réaction inattendue à ce courrier. S’ensuivent toutes sortes d’aventures dans ce petit bled paumé au bord de la Manche, puis à Londres avec les rencontres que notre héroïne va faire.

ABOUT A BOY 1998 (A propos d’un gamin)
Marcus, 12 ans, arrive à Londres avec sa mère, ses parents ayant divorcé. Mais rien ne va. On se moque de lui au collège parce qu’il ne connaît rien de rien, sa mère ne veut pas entendre parler de la culture des jeunes, TV, jeux vidéo, musique etc. Elle lui achète des vêtements ringards car elle n’est pas au courant de ce qui se porte. Pour couronner le tout, il est atteint d’un trouble qui suscite encore plus de moqueries : il fredonne sans s’en rendre compte. Il devient le souffre-douleur de sa classe. Et voilà que sa mère tente de se suicider !  Elle sera sauvée in extremis par une amie et un mec, Will. Will a 35 ans, il fait mine d’avoir un gosse pour entrer dans une sorte de club de parents célibataires dans le but de rencontrer des mères seules, femmes idéales pour coucher avec sans qu’elles ou qu’il s’attachent. Il est riche car son père a écrit un tube, il ne travaille pas, n’a pas de passion sauf les séries, ou sortir avec ses potes. Ce jour de suicide raté va le mettre en présence de Marcus qui s’entiche de lui et va pratiquement le harceler pour en faire son ami. Ils se feront grandir et mûrir l’un et l’autre, sans vraiment s’en apercevoir.

(Livres en édition poche ou parfois en solde chez Gibert)

Texte © dominique cozette

 

Delphine de Vigan nous mène en (beau) bateau

Le titre D’après une histoire vraie est le début de l’arnaque — une arnaque consentie et très plaisante — car en nous racontant brillamment sa prise en otage par une amie, c’est nous, la lectrice et le lecteur, qu’elle prend en otage. Car tout semble vrai, elle utilise son nom, sa vie, son compagnon François Busnel, évoque son métier d’écrivain qui est le motif central du livre, quelques écrivains réels, son succès en librairie  Rien ne s’oppose à la nuit qui l’a complètement asséchée et lui vaut d’infâmes lettres anonymes, menaçantes, lui reprochant d’avoir dévoilé les horreurs de sa famille.
Dans une soirée, elle rencontre L., une femme qui lui plaît bien, même âge, même profil, beaucoup de goûts communs. Delphine est dans une phase d’impossibilité d’écrire, tétanisée par l’écran blanc de l’ordinateur. L., qui est nègre pour de grandes personnalités, tente de la ramener à l’écriture, non d’une fiction, mais d’un livre encore plus intime. Peu à peu, cette femme courtoise, ouverte, douce, qui sait s’y prendre avec le blues de l’écrivain, entre dans l’intimité de Delphine. Elle se fait aussi inviter à vivre avec elle quelques temps mais refuse de rencontrer ses grands enfants partis faire leurs études ailleurs, ou François ou d’autres amis. Plus ça va, moins ça va, Delphine est atteinte d’une grave dépression, ne peut plus ouvrir son ordinateur, son courrier, sa porte. C’est L. qui s’occupe de tout, ses mails, ses contacts professionnels (mais aussi personnels), ses courses, elle va même jusqu’à la remplacer pour une rencontre dans un lycée impossible à annuler. L. s’est emparée de tous les outils de Delphine.
Mais l’écrivaine semble parfois se poser des questions. Jusqu’à entraîner une brouille. Mais L. revient le jour où Delphine se casse le pied et ne peut plus rien faire seule. François tourne ses reportages littéraires aux Etats-Unis et ses amies sont en province. Elles décident d’aller dans la maison de campagne de François, seules toutes les deux pour travailler. L. a un livre top secret à écrire et alors, Delphine a une idée. Une bonne idée ?
En tout cas le suspense est mené jusqu’au bout. C’est une écriture classique et efficace, avec suffisamment de détails personnels (ou pas, on ne sait pas) pour qu’on y croie. C’est aussi un livre sur la difficulté d’écrire autre chose quand on a l’impression d’avoir enfin écrit LE livre, dans la douleur et la transgression et qu’on sait qu’on n’a rien de plus fort à dire. Jusqu’au bout, Delphine de Vigan sait nous tenir en haleine, chapeau ! Elle cite volontiers Misery de Stephen King où, là aussi, un écrivain est pris en otage par une déséquilibrée hyper dangereuse.
Ce livre a obtenu le prix Renaudot.

D’après une histoire vraie de Delphine le Vigan aux éditions JCLattès. 2015. 480 pages. 20€.

Texte © dominique cozette

L'attente infinie de Julia W

Julia Wertz est une drôle de petite nana. D’abord oui, elle est petite et elle ne fait pas son âge, ce qui l’emmerde souvent, car on la traite comme une gamine. De plus, elle ne s’est jamais sentie à sa place dans le monde, elle n’aime pas les gens, c’est une sorte de handicapée sociale qui n’est jamais aussi bien que peinarde chez elle à picoler. Seulement il faut gagner sa croûte, il faut se plier à certaines injonctions, il faut parfois faire avec. C’est ce que raconte ce roman graphique, le deuxième paru en France. C’est hilarant, plutôt grinçant, drôle. Singulier.
Julia a d’abord quitté son bled vers Napa Valley pour être dans une grande ville. Le choix se porte alors sur San Francisco, où vit déjà son grand frère avec qui elle est très complice. Mais elle ne va pas habiter chez lui, surtout pas. Elle se trouve une coloc dans une sorte de baraque où sont déjà deux mecs, un commercial pénible et un geek sympa. Elle cherche alors un job et prend le premier qu’elle trouve, dans un resto. C’est toujours dans des restos ou des bars qu’elle va bosser. Julia a besoin de trois choses : la solitude, des tonnes de livres à avaler, de l’alcool. Et puis un jour, badaboum, elle apprend qu’elle a une maladie auto-immune qui peut être très grave : un lupus.

Cette BD raconte les premières années de sa vie « d’adulte » bien qu’elle ne le soit pas vraiment, c’est plutôt une ado attardée qui laisse tout traîner, ne fait aucun effort, aucun projet, se fout de tout. Même de l’amour…
Le dessin est naïf, elle est autodidacte, mais les textes sont cash, saugrenus, drôles.
Bizarrement, le premier tome paru en France est la suite de celui-ci : son départ pour la grosse pomme où elle ne connaît personne. Ça vaut le coup pour voir la vie bohème qu’on y mène quand on ne gagne un cacahuète : Whiskey and New-York.
Elle a d’abord compilé des BD qu’elle a postées sur son  site ici, et qui s’appellent fart party !…Je ne sais pas si on trouve ces parties de prout en France.

L’attente infinie de Julia Wertz aux éditions de l’Agrume 2015, traduit par Aude Pasquier. 2012 pour la VO.  234 pages, 20 €. C’est donné !

Texte © dominique cozette

Viol d'homme par Edouard Louis

Vous savez, Edouard Louis c’est cet auteur qui avait fait un tabac avec Eddie Bellegueule, le récit de son enfance pauvre et douloureuse dans le nord de la France, mais que je n’avais pas lu. Je n’avais pas plus envie de lire Histoire de la violence où l’auteur raconte sa nuit de noël à Paris où, ayant fait monter  un inconnu dans son studio, avait passé la nuit avec lui, puis s’était retrouvé victime de violences, viol et tentatives de meurtre. Je craignais que ce soit très cru, très hard, comme les bouquins de Dustan par exemple et ça ne me disait rien.
Comme il n’y avait pas grand chose sur le présentoir de la médiathèque, j’ai fini par le prendre et le lire. Et là, surprise ! Ce livre m’a carrément accrochée. Pas de détails scabreux sur des pratiques intimes, mais la dissection très fine des sentiments que ressent l’auteur (apparemment tout est vrai et même le nom — connu — de ses amis ).
A partir de la rencontre à la République avec Reda, tout y est passé au laser de ses émotions, les réticences à le recevoir chez lui, le désir qui s’éveille, la pudeur des épisodes sexuels, puis le soupçon de vol de son téléphone et le début de la peur, la naissance de la violence, les agressions, la douleur, la honte, la réaction de soumission, puis la fuite. Le réconfort de ses amis, la compréhension des policiers, la crainte d’avoir été contaminé, la honte encore au moment des soins.
Pour parler de ça, Edouard Louis nous donne deux récits : le sien, de longues phrases analytiques, et celui de sa sœur, par la voix de sa sœur à qui il a tout raconté et qui le relate à son mari, sans savoir qu’Edouard entend tout, derrière la porte. Sa sœur, l’aînée de la fratrie, restée pauvre et provinciale, dont le langage basique et populaire manque terriblement de recul et de conceptualisation. Cette sœur, bien qu’elle aime son petit frère suffisamment pour qu’il se confie à elle, est la voix du peuple, elle n’a pas eu la chance ou le courage de partir, d’étudier, d’évoluer, de diversifier les nuances de sa pensée. Son récit est comme une autre violence qui renforce celle qu’il porte en lui, dont on sent qu’il aura du mal à se remettre.
Tout le talent d’Edouard Louis est dans la nuance, dans la précision, dans la recherche de l’exactitude. Parfois, je me disais OK, il s’est fait violer par celui avec qui il a baisé, il a eu très peur que l’autre le tue, ce ne sont que des faits divers comme il en arrive tellement souvent aux femmes, c’est très grave, bien sûr, mais comment peut-il faire tout un livre dessus ? Un récit aussi bouleversant ? Comment peut-il nous intéresser durant 230 pages sur un événement aussi court ?
Il y arrive très bien, c’est tout le talent de l’écrivain. L’écriture est puissante même si on peut  lui reprocher les faiblesses caricaturales du langage populaire, ça tient. On est pris par ce qui se passe dans le cerveau du narrateur, ses réactions, ses réflexions. Du grand art !

Histoire de la violence par Edouard Louis au Seuil. 230 pages. 18 €

Texte © dominique cozette

New York côté pauvres

Un journaliste, John Freeman, a eu l’idée de réunir trente écrivains, la plus jeune a 15 ans, pour parler de New York, et montrer comment le fossé entre riches et pauvres ne cesse de se creuser. Ce phénomène a pour nom gentrification, il sévit partout dans le monde mais il est flagrant ici, avec l’aide des syndicats de propriétaires qui s’entendent pour virer les locataires pauvres ou appartenant aux classes moyennes afin d’augmenter leurs revenus après travaux. Car ce qu’on lit ici, c’est la difficulté, voire l’impossibilité, à se loger, décemment ou non. Les travaux ne sont jamais effectués par le propriétaire, les petits boulots sont monnaie courante, la misère envahit tout, les sous-sols, les caves, les taudis sont l’ordinaire des sans grades qui vivent parmi les rats, les cafards, les menaces d’expulsion.
Heureusement, ce n’est pas que ça. On y voit la vie ordinaire des gens qui n’ont pas beaucoup de moyens mais qui aiment cette ville, qui veulent s’y creuser un trou, qui veulent la dompter. Beaucoup n’y arriveront pas mais cette expérience leur est nécessaire.
Tous ces récits ne sont pas désespérés. Ils sont réalistes, caustiques. Beaucoup évoquent les problèmes liés à la diversité et d’ailleurs, les Blancs y sont souvent cités. En France, on n’est pas habitués à parler de la population en ces termes, c’est même très mal vu.
Parmi les auteurs, citons Bill Cheng, Lydia Davis, Jonathan Dee, Junot Díaz, Valeria Luiselli, Colum Mc Cann, Dinaw Mengestu, Téa Obreht, Jonathan Safran Foer, Taiye Selasi, Zadie Smith, Edmund White…
Bref, si vous connaissez la grosse pomme, si vous l’aimez, ces trente textes vous passionneront par leur précision, leur ambiance, leurs humeurs même si tout n’est pas rose.

New York pour le meilleur et pour le pire, 2015 chez Actes Sud (plusieurs traductrices). 346 pages.

Texte © dominique cozette

La drôle de vie de Hans Fallada le buveur

Hans Fallada est le nom de plume de l’écrivain allemand Rudolf Ditzen. Né en 1893 dans une famille aisée, il a commencé ses frasques par un suicide réciproque  avec un ami étudiant. Ils se sont tous deux tiré dessus comme pour un duel et son ami est mort. Lui-même a été gravement blessé, inculpé de meurtre puis soigné en hôpital psychiatrique. Il quitte le secondaire pour faire plein de petits boulots. C’est dans cette prime jeunesse qu’il devient dangereusement addict à la morphine et à l’alcool. Grâce ou à cause de cela, il ne sera pas enrôlé pour la guerre de 14 mais connaîtra plusieurs séjours en prison ou en cures de désintoxication.

Peu à peu, il se met à l’écrire. Romancier, journaliste, il commet deux best-sellers parmi une flopée de bouquins dont plusieurs posthumes. Pour autant il ne se range pas des voitures. Après avoir divorcé de la mère de ses enfants, dans les années 40, il lui tire dessus sans l’atteindre ce qui lui vaut sa dernière incarcération où il doit gérer seul son gros problème de manque. Il meurt d’un arrêt cardiaque en 1947.

Le superbe roman graphique qu’en a tiré Jakob Hinrichs (site illustrations ici) tord la vie de l’auteur (lire ici ses aventures et sa production sur Wiki) de façon à y condenser, comme dans les rêves et sans trop de logique, les épisodes marquants de sa vie. On y voit le fameux  suicide, l’alcoolisme et les problèmes qui y sont liés, les troubles de l’addiction à la morphine, les sursauts de vie où il désire réellement s’en sortir, les séjours en prison, les étapes de son écriture etc. C’est dense et magnifique, les couleurs, le trait, les perspectives sont d’une grande originalité, le papier est très beau, c’est un livre arty. Super cadeau à (s’) offrir.

Hans Fallada, vie et mort du buveur par Jakob Hinrichs chez Denoël Graphic, 2015. 176 p. (prix ?)

Texte © dominique cozette

Erskine Caldwell, le Steinbeck des pauvres

Cet auteur d’un paquet de romans, jusque là inconnu de moi est, selon Belfond qui le réédite dans sa collection « Vintage », un portraitiste à l’égal des plus grands, spécialisé dans les « pauvres blancs ». La lecture du livre Haute-tension à Palmetto est assez troublante car on se demande si on n’est pas dans la littérature de gare tellement c’est explicité au niveau la psychologie, du sentimental, des motivations, des pulsions. Les phrases comme les dialogues redondent de façon étrange mais ce n’est pas du tout désagréable à lire, je dirais même assez palpitant vu que le suspense est bel et bien là et qu’on se fait du mauvais sang pour l’héroïne.
L’héroïne ? Une superbe jeune femme avec des formes de rêve qui font craquer hommes et femmes du bled où elle est acceptée comme institutrice. Palmetto, donc, un peu plus de 500 habitants peu aisés et même plutôt rustiques. Sa couleur de cheveux, chocolat, ses pulls moulants (particulièrement un jaune) ajoutent à son sex-appeal et brusquement, le village devient chaud comme une cocotte Seb.
C’est d’abord un élève de 16 ans, beau, bien bâti, qui réussit à lui soutirer un baiser et lui confesse qu’elle ne sera qu’à lui et qu’il tuera les hommes qui la lui prendront tellement il est fou d’elle. Voyez l’ambiance. C’est une jeune élève aussi qui la veut pour elle seule et la harcèle, c’est un impuissant qui, tous les ans, fait une cour interrupta à toutes les nouvelles enseignantes. C’est un paysan, veuf avec cinq enfants, qui a besoin d’une bonne femelle pour faire les travaux à la ferme, s’occuper des gosses et donner des envies à son mari. Il la harcèle aussi avec empressement. Ainsi qu’un superbe beau mâle dominant, politicien véreux mais lubrique et magnétique. Puis viennent les cortèges des femmes jalouses qui font des scènes à leurs maris, qui la menacent des pires choses si elle ne quitte pas la ville etc… Tout cela en même temps, quelques 6 jours sans répit pour elle ni pour personne.
Bref,  c’est l’ébullition générale au village et on sent que ça va exploser en faisant bien des dégâts.
Donc, un bon roman de plage ou de gare ou de dodo mais on s’en fout, c’est distrayant comme tout. Point.

Haute-tension à Palmetto par Erskine Caldwell, écrit en 1950, réédité en 2015 chez Belfond. Traduit par Anne Villelaur. 297 pages. 15 €.

Texte © dominique cozette

 

Des sacrés insoumis !

Je ne sais pas si le bandeau rouge « prix Vaudeville 2009 » n’a pas nui au succès de ce livre qui n’a rien de tel à revendiquer. Il s’appelle les insoumis. Son auteur, Eric Neuhoff, nous conte non pas l’histoire, mais la gangue de sulfure attachée à cinq personnages hénaurmes, tous morts avant l’heure mais sans suicide. Il s’agit de Maurice Ronet, Jean-Pierre-le-rastaquouère-Rassam, Pascal Jardin, Paul Gégauff et Dominique de Roux. Je ne connais pas ce dernier qui était dans l’édition. Tous les autres étaient dans le cinéma et/ou le livre. Signalons que Jardin a écrit plus de 100 films (en plus de ses livres) et Gegauff un certain nombre que l’on a vus et revus dont beaucoup de Chabrol. Que la bête meure, il l’a adapté de Nicholas Blake et le trouve nul. Bon.
Les insoumis ne révèle rien de scandaleux, le scandale est ailleurs, c’est eux, c’est leur folie, leurs excès, leur mépris des codes de toutes sortes. Leur talent étant bien sûr indissociable de leur vie de patachons. On connaît toutes le beau Ronet, on se serait toutes damnées pour lui mais on aurait eu tort, car, passé le premier émerveillement, on aurait été forcément très malheureuses. Gégauff, lui,  a inventé le dîner de cons et plein d’autres jeux à la con. Doué pour se foutre de la gueule des autres.
Pour tous, c’était les bitures avec les mêmes bandes de complices, les bons vivants du cinoche, les éternels fêtards, bourlingueurs, baroudeurs de la nuit, cyniques de l’amour, bouffeurs de la vie et assoiffés de sensations. La drogue aussi, pas tous, et les femmes dangereuses, comme Gegauff qui mourut lardé de coups de couteau le soir de noël par sa très jeune femme, ou des femmes uniques comme Jardin, d’autres plus nombreuses comme Ronet ou plus éclatantes comme Rassam avec Carole Bouquet. Tous se fichant pas mal du reste. Jouir d’abord, jouir c’est tout. Claquant tout le fric qu’ils avaient su faite couler de leur source fertile, par la grâce d’un don. Êtres exceptionnels, littéralement.
Ce bouquin, court, en cinq chapitres, m’a plu par son explosion de formules et de saillies qui, si elles ne racontent rien de l’ordinaire de ces bougres-là, en dessinent l’ambiance générale, le spectre, l’aura. De façon brillante. C’est un livre qui me file la nostalgie de quelque chose que je n’aurais jamais pu vivre car ce n’était pas mon époque, ni mon tempérament. Et puis je ne suis qu’une simple femme. Les femmes ne vivent pas comme ça.
Des portraits brillants, pressés, denses, de mecs fêlés, excellente compagnie pour passer gaiment une poignée d’heures. Remettez-nous ça, patron.

Les insoumis par Eric Neuhoff chez Fayard. 2009. 170 pages, 16 €. (Pas facile à trouver, par ailleurs.)

Texte © dominique cozette

 

Cécile Reyboz raconte Cécile : magistral.

Je ne connaissais pas cette auteure. Le titre Pouvoirs magiques ne m’emballait pas mais j’ai senti quelque chose d’intéressant en grappillant quelques paragraphes et j’ai eu bien raison : j’ai adoré ce livre. C’est une superbe auto-psy de sa famille, plus particulièrement de ses liens avec sa grande sœur. Ce n’est pas un règlement de compte, c’est plutôt une sorte de procès verbal net et détaillé d’une complicité qui s’étiole sans qu’elle n’en comprenne la cause. Mais c’est aussi l’admirable portrait d’une famille atypique avec ce qu’on appelait en pub « un mood board », c’est à dire un tableau avec des photos de personnages, de décors et d’ambiance pour bien définir ce qu’on va nous raconter. Elle cite les comédiens, les politiques et plein de petits faits qui ont jalonné notre vie depuis les années 70. C’est un bain de jouvence teinté de nostalgie mais aussi un film qui se déroule dans notre tête tellement on s’y voit. C’est assez saisissant.
Sinon, il se passe quoi ? Des vies. Un père qui me fait penser à Montand dans Max et les Ferrailleurs, une mère qui ne travaille pas et deux filles dont l’aînée, sitôt marié avec un cynique sympa, mais cynique, et très critique, s’éloigne de façon très palpable de sa sœur qui ne réussit pas à traverser sa croûte de femme-mariée-mère-et-le-reste-ne-m’intéresse-pas. Elle en souffre. Elle a beau faire des choses remarquables, boulot, rencontres, écriture, théâtre, rien ne fait revenir sa chère soeur  au centre de leur complicité d’antan. Gonflé !
Les plus : le portrait des époques traversées, celui des gens dans différents milieux professionnels, patrons, lèche-cul, esclaves, celui des ambiances familiales en évolution.
Le mieux : à la fin du livre, on arrive à la fin de la période où Cécile l’a écrit, l’a vécu, avec son vrai nom, l’évocation de ses parutions, le prix de la Closerie des Lilas et celui du Prince de Monaco. Tout ça est très pince sans rire et, comme elle l’exprime si bien, d’une vacuité totale.
En bref, c’est un bijou.

Pouvoirs magiques de Cécile Reyboz chez Actes Sud. 2015. 363 pages. 21,80 €.

Texte © dominique cozette

Polar austère d'Oster Christian

« Le coeur du problème » (quel titre bateau !) est un polar « next door », mettant en présence des gens ordinaires à qui ce genre d’aventure peut arriver. Voyez plutôt (comme on dit à la télé).
Simon, conférencier, rentre chez lui  — une maison de village en province — et découvre le corps d’un homme tout habillé, chu de la mezzanine dont il a brisé la balustrade. Cherchant une explication en parcourant les pièces car sa femme ne répond pas à ses appels (normalement, elle bosse, elle est chirurgien), il la trouve dans son bain, plutôt absente et surtout, ne désirant pas parler de ça. Il ne peut rien tirer d’elle. Il manque de conviction, de persuasion, de volonté. Je pars, dit-elle, en faisant un sac. Et le laisse là, avec le macchabée. Il peut même appeler la police, dit-elle, ça lui est égal. Il « faut » (du verbe faillir) appeler son ami puis non. Mais cet ami passe quand même lui filer un DVD — en attendant, Simon a fait disparaître le corps anonyme (pas de papiers, pas de téléphone) dans son coffre de voiture— . L’ami remarque la balustrade brisée, sans plus.
Ne réussissant pas à savoir où est sa femme, sa belle-sœur s’inquiétant autant que lui, il va à la police. Mais la jeune fonctionnaire, sans amabilité, lui annonce qu’on ne fait pas de recherches pour un adulte. Un flic plus vieux, plus bonhomme, tend une oreille plus attentive. Il lui proposera plus tard de jouer avec lui au tennis et de fil en aiguille, ils passeront quelques jours ensemble. Simon semble persuadé que c’est pour le confondre, que le flic à la retraite sait qu’il a fait disparaître le corps.
Il s’agit d’un polar sans violence, propre, sobre, morne même tant le héros l’est, sans ressort, sans désir, assombri du fait que sa femme l’ait quitté après l’avoir trompé, mais voulant la préserver de la prison. Les phrases sont longues et alambiquées comme des pensées entre deux eaux où on ne sait où elles vont se terminer, si elles ont raisons d’être, si elles méritent d’exister. Le flic ne délivre aucun indice de soupçon. La disparition du mort, médecin, rendent les choses plus tendues pour notre receleur. Un roman totalement pince sans rire.

Le cœur du problème de Christian Oster, 2015, aux éditions de l’Olivier. 188 pages, 17 €.

Texte © dominique cozette

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