New York côté pauvres

Un journaliste, John Freeman, a eu l’idée de réunir trente écrivains, la plus jeune a 15 ans, pour parler de New York, et montrer comment le fossé entre riches et pauvres ne cesse de se creuser. Ce phénomène a pour nom gentrification, il sévit partout dans le monde mais il est flagrant ici, avec l’aide des syndicats de propriétaires qui s’entendent pour virer les locataires pauvres ou appartenant aux classes moyennes afin d’augmenter leurs revenus après travaux. Car ce qu’on lit ici, c’est la difficulté, voire l’impossibilité, à se loger, décemment ou non. Les travaux ne sont jamais effectués par le propriétaire, les petits boulots sont monnaie courante, la misère envahit tout, les sous-sols, les caves, les taudis sont l’ordinaire des sans grades qui vivent parmi les rats, les cafards, les menaces d’expulsion.
Heureusement, ce n’est pas que ça. On y voit la vie ordinaire des gens qui n’ont pas beaucoup de moyens mais qui aiment cette ville, qui veulent s’y creuser un trou, qui veulent la dompter. Beaucoup n’y arriveront pas mais cette expérience leur est nécessaire.
Tous ces récits ne sont pas désespérés. Ils sont réalistes, caustiques. Beaucoup évoquent les problèmes liés à la diversité et d’ailleurs, les Blancs y sont souvent cités. En France, on n’est pas habitués à parler de la population en ces termes, c’est même très mal vu.
Parmi les auteurs, citons Bill Cheng, Lydia Davis, Jonathan Dee, Junot Díaz, Valeria Luiselli, Colum Mc Cann, Dinaw Mengestu, Téa Obreht, Jonathan Safran Foer, Taiye Selasi, Zadie Smith, Edmund White…
Bref, si vous connaissez la grosse pomme, si vous l’aimez, ces trente textes vous passionneront par leur précision, leur ambiance, leurs humeurs même si tout n’est pas rose.

New York pour le meilleur et pour le pire, 2015 chez Actes Sud (plusieurs traductrices). 346 pages.

Texte © dominique cozette

La drôle de vie de Hans Fallada le buveur

Hans Fallada est le nom de plume de l’écrivain allemand Rudolf Ditzen. Né en 1893 dans une famille aisée, il a commencé ses frasques par un suicide réciproque  avec un ami étudiant. Ils se sont tous deux tiré dessus comme pour un duel et son ami est mort. Lui-même a été gravement blessé, inculpé de meurtre puis soigné en hôpital psychiatrique. Il quitte le secondaire pour faire plein de petits boulots. C’est dans cette prime jeunesse qu’il devient dangereusement addict à la morphine et à l’alcool. Grâce ou à cause de cela, il ne sera pas enrôlé pour la guerre de 14 mais connaîtra plusieurs séjours en prison ou en cures de désintoxication.

Peu à peu, il se met à l’écrire. Romancier, journaliste, il commet deux best-sellers parmi une flopée de bouquins dont plusieurs posthumes. Pour autant il ne se range pas des voitures. Après avoir divorcé de la mère de ses enfants, dans les années 40, il lui tire dessus sans l’atteindre ce qui lui vaut sa dernière incarcération où il doit gérer seul son gros problème de manque. Il meurt d’un arrêt cardiaque en 1947.

Le superbe roman graphique qu’en a tiré Jakob Hinrichs (site illustrations ici) tord la vie de l’auteur (lire ici ses aventures et sa production sur Wiki) de façon à y condenser, comme dans les rêves et sans trop de logique, les épisodes marquants de sa vie. On y voit le fameux  suicide, l’alcoolisme et les problèmes qui y sont liés, les troubles de l’addiction à la morphine, les sursauts de vie où il désire réellement s’en sortir, les séjours en prison, les étapes de son écriture etc. C’est dense et magnifique, les couleurs, le trait, les perspectives sont d’une grande originalité, le papier est très beau, c’est un livre arty. Super cadeau à (s’) offrir.

Hans Fallada, vie et mort du buveur par Jakob Hinrichs chez Denoël Graphic, 2015. 176 p. (prix ?)

Texte © dominique cozette

Erskine Caldwell, le Steinbeck des pauvres

Cet auteur d’un paquet de romans, jusque là inconnu de moi est, selon Belfond qui le réédite dans sa collection « Vintage », un portraitiste à l’égal des plus grands, spécialisé dans les « pauvres blancs ». La lecture du livre Haute-tension à Palmetto est assez troublante car on se demande si on n’est pas dans la littérature de gare tellement c’est explicité au niveau la psychologie, du sentimental, des motivations, des pulsions. Les phrases comme les dialogues redondent de façon étrange mais ce n’est pas du tout désagréable à lire, je dirais même assez palpitant vu que le suspense est bel et bien là et qu’on se fait du mauvais sang pour l’héroïne.
L’héroïne ? Une superbe jeune femme avec des formes de rêve qui font craquer hommes et femmes du bled où elle est acceptée comme institutrice. Palmetto, donc, un peu plus de 500 habitants peu aisés et même plutôt rustiques. Sa couleur de cheveux, chocolat, ses pulls moulants (particulièrement un jaune) ajoutent à son sex-appeal et brusquement, le village devient chaud comme une cocotte Seb.
C’est d’abord un élève de 16 ans, beau, bien bâti, qui réussit à lui soutirer un baiser et lui confesse qu’elle ne sera qu’à lui et qu’il tuera les hommes qui la lui prendront tellement il est fou d’elle. Voyez l’ambiance. C’est une jeune élève aussi qui la veut pour elle seule et la harcèle, c’est un impuissant qui, tous les ans, fait une cour interrupta à toutes les nouvelles enseignantes. C’est un paysan, veuf avec cinq enfants, qui a besoin d’une bonne femelle pour faire les travaux à la ferme, s’occuper des gosses et donner des envies à son mari. Il la harcèle aussi avec empressement. Ainsi qu’un superbe beau mâle dominant, politicien véreux mais lubrique et magnétique. Puis viennent les cortèges des femmes jalouses qui font des scènes à leurs maris, qui la menacent des pires choses si elle ne quitte pas la ville etc… Tout cela en même temps, quelques 6 jours sans répit pour elle ni pour personne.
Bref,  c’est l’ébullition générale au village et on sent que ça va exploser en faisant bien des dégâts.
Donc, un bon roman de plage ou de gare ou de dodo mais on s’en fout, c’est distrayant comme tout. Point.

Haute-tension à Palmetto par Erskine Caldwell, écrit en 1950, réédité en 2015 chez Belfond. Traduit par Anne Villelaur. 297 pages. 15 €.

Texte © dominique cozette

 

Des sacrés insoumis !

Je ne sais pas si le bandeau rouge « prix Vaudeville 2009 » n’a pas nui au succès de ce livre qui n’a rien de tel à revendiquer. Il s’appelle les insoumis. Son auteur, Eric Neuhoff, nous conte non pas l’histoire, mais la gangue de sulfure attachée à cinq personnages hénaurmes, tous morts avant l’heure mais sans suicide. Il s’agit de Maurice Ronet, Jean-Pierre-le-rastaquouère-Rassam, Pascal Jardin, Paul Gégauff et Dominique de Roux. Je ne connais pas ce dernier qui était dans l’édition. Tous les autres étaient dans le cinéma et/ou le livre. Signalons que Jardin a écrit plus de 100 films (en plus de ses livres) et Gegauff un certain nombre que l’on a vus et revus dont beaucoup de Chabrol. Que la bête meure, il l’a adapté de Nicholas Blake et le trouve nul. Bon.
Les insoumis ne révèle rien de scandaleux, le scandale est ailleurs, c’est eux, c’est leur folie, leurs excès, leur mépris des codes de toutes sortes. Leur talent étant bien sûr indissociable de leur vie de patachons. On connaît toutes le beau Ronet, on se serait toutes damnées pour lui mais on aurait eu tort, car, passé le premier émerveillement, on aurait été forcément très malheureuses. Gégauff, lui,  a inventé le dîner de cons et plein d’autres jeux à la con. Doué pour se foutre de la gueule des autres.
Pour tous, c’était les bitures avec les mêmes bandes de complices, les bons vivants du cinoche, les éternels fêtards, bourlingueurs, baroudeurs de la nuit, cyniques de l’amour, bouffeurs de la vie et assoiffés de sensations. La drogue aussi, pas tous, et les femmes dangereuses, comme Gegauff qui mourut lardé de coups de couteau le soir de noël par sa très jeune femme, ou des femmes uniques comme Jardin, d’autres plus nombreuses comme Ronet ou plus éclatantes comme Rassam avec Carole Bouquet. Tous se fichant pas mal du reste. Jouir d’abord, jouir c’est tout. Claquant tout le fric qu’ils avaient su faite couler de leur source fertile, par la grâce d’un don. Êtres exceptionnels, littéralement.
Ce bouquin, court, en cinq chapitres, m’a plu par son explosion de formules et de saillies qui, si elles ne racontent rien de l’ordinaire de ces bougres-là, en dessinent l’ambiance générale, le spectre, l’aura. De façon brillante. C’est un livre qui me file la nostalgie de quelque chose que je n’aurais jamais pu vivre car ce n’était pas mon époque, ni mon tempérament. Et puis je ne suis qu’une simple femme. Les femmes ne vivent pas comme ça.
Des portraits brillants, pressés, denses, de mecs fêlés, excellente compagnie pour passer gaiment une poignée d’heures. Remettez-nous ça, patron.

Les insoumis par Eric Neuhoff chez Fayard. 2009. 170 pages, 16 €. (Pas facile à trouver, par ailleurs.)

Texte © dominique cozette

 

Cécile Reyboz raconte Cécile : magistral.

Je ne connaissais pas cette auteure. Le titre Pouvoirs magiques ne m’emballait pas mais j’ai senti quelque chose d’intéressant en grappillant quelques paragraphes et j’ai eu bien raison : j’ai adoré ce livre. C’est une superbe auto-psy de sa famille, plus particulièrement de ses liens avec sa grande sœur. Ce n’est pas un règlement de compte, c’est plutôt une sorte de procès verbal net et détaillé d’une complicité qui s’étiole sans qu’elle n’en comprenne la cause. Mais c’est aussi l’admirable portrait d’une famille atypique avec ce qu’on appelait en pub « un mood board », c’est à dire un tableau avec des photos de personnages, de décors et d’ambiance pour bien définir ce qu’on va nous raconter. Elle cite les comédiens, les politiques et plein de petits faits qui ont jalonné notre vie depuis les années 70. C’est un bain de jouvence teinté de nostalgie mais aussi un film qui se déroule dans notre tête tellement on s’y voit. C’est assez saisissant.
Sinon, il se passe quoi ? Des vies. Un père qui me fait penser à Montand dans Max et les Ferrailleurs, une mère qui ne travaille pas et deux filles dont l’aînée, sitôt marié avec un cynique sympa, mais cynique, et très critique, s’éloigne de façon très palpable de sa sœur qui ne réussit pas à traverser sa croûte de femme-mariée-mère-et-le-reste-ne-m’intéresse-pas. Elle en souffre. Elle a beau faire des choses remarquables, boulot, rencontres, écriture, théâtre, rien ne fait revenir sa chère soeur  au centre de leur complicité d’antan. Gonflé !
Les plus : le portrait des époques traversées, celui des gens dans différents milieux professionnels, patrons, lèche-cul, esclaves, celui des ambiances familiales en évolution.
Le mieux : à la fin du livre, on arrive à la fin de la période où Cécile l’a écrit, l’a vécu, avec son vrai nom, l’évocation de ses parutions, le prix de la Closerie des Lilas et celui du Prince de Monaco. Tout ça est très pince sans rire et, comme elle l’exprime si bien, d’une vacuité totale.
En bref, c’est un bijou.

Pouvoirs magiques de Cécile Reyboz chez Actes Sud. 2015. 363 pages. 21,80 €.

Texte © dominique cozette

Polar austère d'Oster Christian

« Le coeur du problème » (quel titre bateau !) est un polar « next door », mettant en présence des gens ordinaires à qui ce genre d’aventure peut arriver. Voyez plutôt (comme on dit à la télé).
Simon, conférencier, rentre chez lui  — une maison de village en province — et découvre le corps d’un homme tout habillé, chu de la mezzanine dont il a brisé la balustrade. Cherchant une explication en parcourant les pièces car sa femme ne répond pas à ses appels (normalement, elle bosse, elle est chirurgien), il la trouve dans son bain, plutôt absente et surtout, ne désirant pas parler de ça. Il ne peut rien tirer d’elle. Il manque de conviction, de persuasion, de volonté. Je pars, dit-elle, en faisant un sac. Et le laisse là, avec le macchabée. Il peut même appeler la police, dit-elle, ça lui est égal. Il « faut » (du verbe faillir) appeler son ami puis non. Mais cet ami passe quand même lui filer un DVD — en attendant, Simon a fait disparaître le corps anonyme (pas de papiers, pas de téléphone) dans son coffre de voiture— . L’ami remarque la balustrade brisée, sans plus.
Ne réussissant pas à savoir où est sa femme, sa belle-sœur s’inquiétant autant que lui, il va à la police. Mais la jeune fonctionnaire, sans amabilité, lui annonce qu’on ne fait pas de recherches pour un adulte. Un flic plus vieux, plus bonhomme, tend une oreille plus attentive. Il lui proposera plus tard de jouer avec lui au tennis et de fil en aiguille, ils passeront quelques jours ensemble. Simon semble persuadé que c’est pour le confondre, que le flic à la retraite sait qu’il a fait disparaître le corps.
Il s’agit d’un polar sans violence, propre, sobre, morne même tant le héros l’est, sans ressort, sans désir, assombri du fait que sa femme l’ait quitté après l’avoir trompé, mais voulant la préserver de la prison. Les phrases sont longues et alambiquées comme des pensées entre deux eaux où on ne sait où elles vont se terminer, si elles ont raisons d’être, si elles méritent d’exister. Le flic ne délivre aucun indice de soupçon. La disparition du mort, médecin, rendent les choses plus tendues pour notre receleur. Un roman totalement pince sans rire.

Le cœur du problème de Christian Oster, 2015, aux éditions de l’Olivier. 188 pages, 17 €.

Texte © dominique cozette

Pour les mohicans, le cow-boy s'appelle Val.

Denis Robert est un de mes héros préférés. Son courage dans sa lutte contre Clearstream qu’il a fini par gagner après 10 ans de misères, saisies, pressions, mensonges, procès etc… m’a bluffée. Et ses livres, je les déguste.
Voici le dernier, un récit, Mohicans. C’est quoi ça ? Les derniers des Mohicans de l’épopée Hara-Kiri/ Charlie. Un jour, Denis Robert s’est pris de nostalgie en constatant que les jeunes journalistes ne savaient pas qui était Cavanna, au pire le confondaient avec Kavannagh, l’humoriste canadien.  Ignoraient  que l’auteur des Ritals, avec son pote Choron, avait créé l’organe de presse le plus subversif, le plus fort de notre (de ma) génération. Aucun journal ne ressemble à ce qu’a été le journal bête et méchant — interdit plusieurs fois —  aucun dessinateur de presse aujourd’hui ne peut dénier l’influence de cette bande de purs farfelus plus ou moins anars dans leur inspiration.
Moi qui ai connu la naissance de cette feuille jubilatoire, à la quelle je n’ai pas toujours adhéré car il faut bien dire que l’humour potache ou misogyne n’est pas ma tasse, ça me désole tout autant.
C’est ça, la nostalgie de Denis Robert, affligé par ce qu’est devenue cette entreprise qui a toujours   défendu bel et ongles la liberté d’expression, puis dévastée par des imposteurs, des vautours, des charognard (c’est moi qui dis ça, pas Denis Robert), des gens sans vergogne qui ont sucé le sang de ces créateurs de génie pour ensuite écraser leur coquille vide. Ces gens qui, à force de faire le tour des plateaux télé ont fini par s’approprier ce qui a été créé, alors qu’ils n’étaient même pas nés. Ces arrivistes, petits marquis, suceurs de potentats pour devenir potentats.
Denis Robert, qui a réalisé un film sur Cavanna juste avant sa mort trouve ça injuste. Cavanna, super écrivain, bricoleur de génie, gentil géant gaulois,  et Choron, un peu plus filou, un peu plus marlou, qui s’est sabré tout seul, escroqués par des profiteurs !!! Comme ça arrive tout le temps, notez. Parce qu’ils sont des poètes, qu’ils ont l’esprit ailleurs que dans la raie du porte-monnaie, parce qu’en signant des papiers à la con, ils font confiance à un avocat qui se prétend leur ami. Et qui joue double jeu.
Denis Robert est un écrivain de confiance. Il cite ses sources, il explique pourquoi, il raconte par le menu, il donne des liens pour qu’on puisse vérifier. C’est un journaliste de fond. C’est pourquoi son livre est passionnant. C’est pourquoi celui qui se sera élevé sur les cadavres des moribonds, en se faisant un pognon fou, terriblement obscène (ah, mais bien sûr, pas illégal…), on ne peut pas lui pardonner. Pourtant, c’était un comique à ses débuts. Un drôle. Beaucoup moins drôle lorsqu’il a pris la tête du journal (un patron assez pourri, avec sa garde-chiourme, ses interdictions, ses humiliations qui a viré Siné, ne l’oublions pas). Et encore moins drôle lorsqu’il a dirigé France Inter. Et vous savez quoi ? C’est Cabu, le gentil, qui a fait rentrer ce loup dans la bergerie.
Denis Robert n’aura jamais réussi à comprendre comment le gentil Cabu (et bien d’autres) a pu se rallier aveuglément à Val contre ses amis. Et pourquoi tous (à part Charb et Riss qui étaient actionnaires) lui ont laissé la plus grosse part du gâteau.
Et surtout pourquoi  Cavanna s’est laissé faire, ne gagnant plus que des nèfles, une maigre pitance limite charité en se faisant tondre (il touchait 0,44% sur les ventes contre 60% pour Val. Cherchez l’horreur).
Val vient de sortir aussi un bouquin sur Charlie. A votre avis, qui, de Denis Robert ou de Philippe Val voit-on tourner en boucle sur les plateaux ?
A la fin de l’article en lien ici 6 minutes de radio avec d’une côté Denis Robert et de l’autre Philippe Val.

Texte © dominique cozette.

Mohicans de Denis Robert aux éditions Julliard. 2015. 303 pages, 19,50 €

Brigitte Giraud et son petit héros

Le dernier opus de Brigitte Giraud, Nous serons des héros, met en en scène un jeune garçon, Olivio, qui vit entre son père et sa mère au Portugal. Puis on lui raconte que son père est parti travailler loin. En fait, il est emprisonné par le gouvernement Salazar puis exécuté, comme opposant au régime. Le garçon l’apprendra plus tard. Pour l’instant, il s’agit de fuir avec sa mère et un tout petit chat, en France, du côté de Lyon, chez sa soeur qui vit en couple. L’installation, provisoire et précaire, s’étire car, sans papiers, elle ne peut pas travailler. C’est pesant pour tout le monde.
Ça s’arrange enfin quand sa mère rencontre un homme. Elle se remet à vivre, à sourire, à exister. Ils s’installent chez lui, Olivio aura sa chambre, mais le chat est interdit, il doit rester dehors. Ce beau-père, rapatrié d’Algérie, plein d’amertume auprès de son ex-femme qui a le pouvoir sur lui puisqu’elle a la garde de son fils, n’aime pas Olivio. Il le brime de façon discrète, non violente mais pénible. Il est parfois violent aussi lorsqu’il boit et la mère le craint. Elle n’ose pas intervenir lorsqu’il est injuste.
Olivio s’est fait un ami à l’école, Ahmed, un rapatrié algérien mais n’a pas le droit de le recevoir. Olivio n’a pas d’autres amis parce qu’il ne fait le le poids, pas assez sportif, casse-cou.
En 74, c’est la révolution des œillets au Portugal. D’un seul coup, la mère devient plus forte, cesse de s’effacer. Elle demande à l’homme de passer les vacances au Portugal l’été suivant, mais il ne veut pas, son garçon ne peut pas être loin de sa mère. Olivio va y aller avec sa tante et son oncle. Il va découvrir enfin les lieux de son père, mais, curieusement, il ne ressent rien. Rien de ce qu’il espérait ne se produit dans son pays. Il va revenir à Lyon, plus fort, mieux armé, et décide de ne plus se plier aux exigences d’un homme qui ne l’aime pas.
Ce n’est pas un livre à suspense mais plutôt à ambiance. On s’attache à ce gamin qui n’est pas martyrisé mais lourdement méprisé. Ses relations avec Ahmed sont assez équivoques, c’est son seul ami. Le livre se termine brutalement, on aurait aimé une page de plus. C’est un récit âpre et bien construit, qui ne gnangnantise pas sur l’enfance.

Nous serons des héros de Brigitte Giraud aux éditions Stock. 2015. 197 p. 17,50 €.

Texte © dominique cozette

Crans-Montana, attention, poudreuse !

Monica Sabolo raconte la jeunesse dorée que ses parents ont connue puisqu’ils y ont passé leurs vacances, été et hiver, dans cette station sulfureuse des années glorieuses, celles où le fric n’est pas l’important quand on en a plein et où rien ne semble d’ailleurs important. Crans-Montana, lieu de rencontre entre jeunes nantis, snobs, méprisants mais méprisés aussi par plus snobs qu’eux. Quel drame. C’est le portrait de trois filles divines, les trois C, Claudia, Charlie, Chris, qu’aucun de la bande des garçons n’osent aborder, écrasés par la nonchalance classieuse des Italiens de Milan, de purs mecs irradiant leur micro-société.
Un superbe autre Italien, le fils du traiteur, fait aussi des ravages dans le cœur des femmes et, curieusement, dans l’estime des play-boys puisque tout le monde l’accueille à bras ouverts lorsqu’il débarque dans les boîtes et les fêtes. C’est une sorte de lien entre tout ce petit monde qui se jalouse, s’épie, s’ignore, se sépare puis se retrouve, les mêmes, pour les vacances.
Les trois C ont du mal à grandir, la vie de folie qu’elles mènent ne leur aura rien appris, l’une d’elles se fera tristement engrosser et, plus tard, son sosie de fille voudra demander aux deux C rescapées de l’accident qui a tué la mère, demander si elle a un jour été aimée d’elle. Les années 80 prendront la suite avec sa flamboyance, ses excès, ses indécences, dans les mêmes lieux…avec plus d’alcool, de fric, de poudre, d’esbrouffe.
L’histoire — un peu complexe vu le nombre de personnages — n’est pas l’essentiel. C’est le feeling, le ressenti, les ambiances, l’impalpable qui sont brillantissimes dans ce livre des jeunesses perdues, des rêves jamais vécus, des rancœurs mal digérés. Une petite photo, à la fin, où l’on voit des amis des parents de l’auteure dans la boîte. Comme si elle était nostalgique pour avoir loupé quelque chose de terriblement excitant et que ce livre lui permettrait de combler le retard de sa naissance. Vu comme ça, c’est réussi.

Crans-Montana par Monica Sabolo, 2015, aux éditions jclattès. 250 pages, 19 €.

Texte © dominique cozette

 

Un livre à l'eau de rose, la bonne

L’Islandaise Audur Ava Olafsdottir (j’ai simplifié au niveau des petites barres ou accents sur les lettres !) nous tient en suspens avec une histoire toute simple et toute charmante dans son dernier opus traduit en français : rosa candida. Oui, bon, c’est du latin mais on ne le perd pas en se plongeant dans ce récit car, pour une fois, les prénoms sont sexués. La fille s’appelle Anna, la petite fille Flora Sol.
Le héros est un jeune homme orphelin d’une mère aimée, qui vit harmonieusement avec son père et partage ses week-ends avec son jumeau (faux), sorte d’autiste sage.
Un soir de fête, il couche avec Anna et l’histoire s’arrêterait là si Anna venait lui annoncer, dans pathos, qu’elle est enceinte. C’est une petite fille tout ce qu’il y a de chouette, qui fait ses nuits et sourit tout le temps. Le jeune homme lui rend parfois visite. Sans plus. Puis il décide de ne pas faire les études que son père lui préconise. Il adore les jardins et les fleurs alors il part dans un autre pays s’occuper du jardin célèbre d’un monastère dont personne ne s’occupe. A part le fait qu’il n’a pas l’occasion de la moindre sexualité, il s’adapte à merveille et, avec le moine cinéphile, dévore des cassettes en VO sans sous-titres chaque soir. La façon qu’a trouvée le moine d’apprendre la vie.
Puis un jour, Anna se pointe avec la petite qui a 9 mois. Elle demande au garçon de la garder un mois le temps qu’elle rédige son mémoire sur la génétique. Et elle reste chez lui, finalement. Et entre eux se tissent des liens dont il ne sait pas quoi penser. C’est toute l’histoire du livre. C’est joliment écrit, le jeune père se prend les pieds dans ses sentiments et son désir, la petite fille, surdouée, nous enchante et Anna, dans ses livres, regarde tout ça distraitement. Que pense-t-elle ?
Beaucoup de questions sur la vie, l’amour, la mort, la religion jalonnent le livre qui n’est en fait qu’une longue interrogation sur le sens des choses. Mais c’est  ce n’est pour autant pas une prise de tête, chacun peut y cueillir sa fleur.
Un livre tendre comme ça, ça fait du bien, c’est moi qui vous le dis.

Rosa Candida de Audur Ava Olafsdottir chez Zulma.  2010 pour la traduction française, 2007 pour la VO. 264 p. 8,95 €

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