(Suite de Ferrante) Le nouveau nom

Imaginez un deuxième pavé sur l’histoire de ces deux filles, L’amie prodigieuse (lien ici) qu’on avait quittées à 16 ans, durant le mariage de l’une d’elles que je ne vais citer pour ne pas spoiler la suite. Ce pavé, Le nouveau nom, est tout aussi passionnant. Je vais vous dire pourquoi. Mais avant, je me suis renseignée et j’ai appris que :
1/ l’auteure se cache sous le pseudo d’Elsa Ferrante. Personne ne sait qui elle est même si on peut supposer que c’est une femme née en 1940, comme la narratrice appelée aussi Elena.
2/ deux autres tomes sont à venir et c’est tant mieux car ce deuxième tome s’arrête lorsque les filles ont quelque chose comme 25 ans et que l’une d’elles, ayant terminé ses études, est au seuil de la grande aventure de la vie alors que l’autre s’est emmurée vivante avec un homme qu’elle estime mais trop pauvre pour lui permettre de vivre confortablement. Elle ne couche pas avec lui mais vit avec ainsi que le petit garçon qu’elle a eu d’un homme adoré. Et elle travaille dans une répugnante usine à charcuterie, dans des conditions épouvantables.
Donc si le premier tome campait les personnages avec finesse et en profondeur, celui-ci, même s’il continue à sonder les sentiments, revirements, nuances, trahisons etc, s’axe essentiellement sur le plafond de verre que constitue la barrière entre riches et pauvres.
L’héroïne qui poursuit, avec l’aide indéfectible des enseignants car elle est très douée, ses études se décourage très souvent car personne ne lui a donné les clés du savoir, de la rhétorique, la pratique du débat d’idées. Pourtant, elle bûche comme une tarée, mais toujours avec cette sorte de motivation d’être à la hauteur son amie, même si elle n’étudie plus — ou en cachette. Après avoir réussi au concours pour jouir d’une bourse et suivre des études supérieures à Pise — quittant enfin son milieu pourri —  elle joue à fond la réussite en se donnant des objectifs illustrées par des personnes qui lui paraissent au même niveau qu’elle. Ce qui est faux, elle s’en rendra compte à maintes reprises. Son origine sociale lui fait honte et même si elle fait tout pour gommer son accent et pallier quelques erreurs syntaxiques dues au fait que chez elle, on parle surtout le patois, les étudiants soulignent en se moquant ses failles. Elle s’en sort, encore, jusqu’à ce qu’elle rencontre un étudiant d’une famille très bourgeoise. Malgré la gentillesse de la famille, elle doit toujours se forcer pour être à la hauteur alors que chez eux, tout est naturel. Elle s’aperçoit aussi que ce qui a manqué dans l’enfance au niveau de l’éducation ne peut pas se combler, ni même le manque de relations ou de références. Allié au fait qu’elle est très pauvre et que ça se voit à ses vieux vêtements, elle reste l’éternelle complexée de sa promotion malgré les lauriers que lui tressent les enseignants. Au niveau de sa famille et de son quartier de Naples, lorsqu’elle revient avec son diplôme, elle voit que si on l’admire quelque part, ça ne va pas très loin car à quoi sert-elle dans leur petite société ultra matérielle. A rien. Mais un événement se fait jour : un roman (en fait, l’histoire de ses vacances où elle s’est fait dépuceler) écrit juste pour elle et offert à son fiancé (avec regret car elle le trouve le livre nul) atterrit chez un éditeur et va faire peut-être changer le cours de sa vie.
Pendant tout ce temps, son amie erre dans sa vie en adoptant souvent des comportements très dangereux qui la font mal voir de tas de gens et maltraiter par ses proches. Elle connaîtra aussi une passion fulgurante mais elle sait que tout se termine et semble blindée pour tout. Rien ne peut l’atteindre, c’est ce qui fait sa force mais qu’a t-elle à y gagner ? Rien.
(A suivre)

Le nouveau nom d’Elena Ferrante, 2012 en Italie, 2016 chez Gallimard, traduit par Elsa Damien. 554 pages, 23,50 €.

Trous de mémoire de fille d'Annie E.

Annie Ernaux se raconte encore. Cette fois elle fait ressurgir la fille de 18 ans, son âge en 1958, sa première séparation d’avec ses parents, petits épiciers d’Yvetot (Normandie) pour faire la mono dans une colo où, finalement, elle fera surtout des frasques. Le livre s’appelle mémoire de fille mais il semblerait qu’elle fait pas mal de confusions dans ses souvenirs. Elle a retrouvé des lettres de cette époque, elle cherche des tas d’indices mais elle raconte des choses que les filles d’alors ne pouvaient pas connaître comme les serviettes périodiques jetables (apparues en France en 63) et les vacances de février (en 72). C’est pas que je sois pointilleuse mais ça m’a frappée comme d’autres détails qui sont plus de l’ordre de son ressenti et que je ne peux vérifier, par exemple quand elle dit porter un jean en 1958, certes, ça existait mais la façon dont elle décrit sa garde-robe restreinte, portant une jupe en tweed épais avec un manteau 3/4 en plein mois d’août pour se rendre en train à la colo exclue qu’elle ait pu se mettre à la mode rock’n roll, elle qui était si sage, avec des parents si pauvres et si peu de tentations dans son village.
Pourquoi je dis ça ? Parce que la mémoire est mouvante. La sienne en particulier. Même si elle essaie d’être au plus près de ce qu’elle a été à 18 ans. Parce qu’elle essaie de récupérer sa mentalité d’alors. Mais il y a des hiatus. Ce que j’ai entendu sur ce livre par elle-même (France Inter, la Grande Librairie) est l’histoire d’une sorte d’oie blanche non pas franchement violée, mais poussée à coucher avec quelqu’un ayant autorité sur elle. Donc, victime. C’est ce qu’ont développé les interviewers et à quoi elle a répondu : un chef moniteur, la perte de la virginité puis après, longtemps après la honte.
J’ai lu le livre et ce n’est pas cela qu’elle raconte. Je pense que dans l’intervalle où elle a relu les épreuves et la promo, sa mémoire a encore joué, à oins qu’elle ait été influencée par les premiers avis, ce sont des choses qui arrivent.
Certes, elle a été embarquée le premier soir lors d’une boum par celui qu’elle trouvait beau et qui l’a d’une certaine façon possédée mais sans pénétration car il n’a pas voulu la déflorer. Et elle ? Elle était très heureuse, très fière de la nouvelle liberté de son corps, d’avoir connu un corps d’homme et elle n’a eu de cesse d’en rêver et d’en vouloir plus. Mais comme ce type a préféré sortir avec une autre fille qui couchait, elle s’est donnée à droite à gauche, se perdant dans les bras des uns et des autres au vu et au su de tous, elle buvait aussi. La vie de patachon, quoi Bref, elle a cherché encore désespérément à se faire dépuceler, elle le sera presque (sang) par lui. Enfin !
Certes, il y aura la honte. Non pas cette honte, ou la rancœur d’avoir été manipulée, mais celle de n’avoir pas su où s’arrête la morale, les bonnes mœurs des filles « bien ». Elle s’est comportée comme une garce, les autres l’ont vue comme une garce et l’année suivante, elle a été déclarée « indésirable » lorsqu’elle a voulu retourner à la colo dans l’espoir (fou) de revoir le mono.
Donc un livre pas inintéressant, pas non plus passionnant, un livre de filles si on peut dire car on a chacune au fond de nous, des histoires dont nous ne sommes pas fières parce que nous sommes des filles et que la société ne nous accorde pas le droit de nous conduire comme les garçons avec notre corps.
Il se trouve que je lis actuellement le récit d’Elena Ferrante qui se passe aussi à la fin des 50’s, avec pour héroïnes deux jeunes Napolitaines de 15/16 ans (et plus, dans la suite que j’ai entamée) où la perte de la virginité est autrement dramatique. Dans ces deux tomes épais, le moindre détail est ciselé, tout est décrit avec minutie, ce qui rend l’histoire extrêmement dense et construite.
Annie Ernaux est une écrivaine importante, c’est sûr. Mais je la trouve morne, avec tendance à ressasser, à tout vouloir justifier comme si, finalement, ce n’était pas tout à fait sa faute s’il lui arrivait de drôles de trucs. D’ailleurs elle le dit dans le livre : si elle n’écrit pas cette histoire, elle l’aura vécue pour rien. Car pour elle, apparemment, sa vie est le tissu de son art, elle vit les choses pour pouvoir les raconter, peut-être pas celles de ses 18 ans, et encore, mais certainement beaucoup d’autres. Elle se regarde vivre, elle s’écrit, elle s’analyse.
Ceci n’est pas une critique négative, du moment que ses livres ont de la tenue, qu’ils donnent à réfléchir, bien qu’ils soient assez minces.

Mémoire de fille d’Annie Ernaux chez Gallimard, 2016. 151 pages. 15 €.

Texte © dominique cozette

L'amie prodigieuse de Ferrante

Après m’être un peu ennuyée avec Les jours de mon abandon d’Elena Ferrante, j’ai été lentement mais sûrement conquise par l’écriture de l’amie prodigieuse, une histoire d’amitié ou plutôt de proximité et de rivalité amicales de deux filles élevées dans un quartier pauvre de Naples dans les années 50. Au départ, elles se testent et c’est Lila la dominante, le casse-cou, la désobéissante. Elena est une fille sage qui travaille bien. Les enfants à l’époque n’étaient pas censés faire des études, dans ces familles qui tiraient le diable par la queue. Ils aidaient très vite leurs parents dans leurs petites entreprises ou à la maison. C’étaient des épiciers, cordonniers, garagistes ou portiers de mairie (top du top). Ils ne partaient jamais de chez eux, ne connaissaient que la poussière, les commérages, les misères et les problèmes du quartier.
Or, il se trouve que la narratrice est la première de la classe. Qu’elle, donc, domine tout le monde mais surtout Lila. Jusqu’au jour où elle entend la maîtresse dire que la plus forte de tous, c’est Lila. C’est une surdouée (ça ne se dit pas à l’époque) beaucoup plus mature que les autres. Et  malgré sa mauvaise tenue, l’institutrice va la pousser aux études avec Elena. Mais les parents de Lila ne veulent pas, même si son frère, cordonnier comme le père, essaie de les convaincre. Pour Elena, il faut le soutien assidu de la maîtresse pour qu’elle puisse entrer au collège.
Ici, comme ailleurs, les petits coqs de village paradent, font les beaux, s’étrillent pour le leadership. Les filles sont interdites de les fréquenter sans être chaperonnées, ce qui n’empêche pas les sentiments, les jalousies, les envies, les désirs. Lila va continuer, en secret, à s’instruire et même à devancer les matières d’Elena, elle prend des tas de livres à la bibliothèque et son cerveau continue à progresser. Sans jamais se l’avouer, les deux filles se lancent ce genre de défi mais quand Elena a besoin d’éclaircissements sur un sujet, elle n’hésite pas à consulter Lila.
Ici, comme ailleurs à cette époque, les jeunes hommes peuvent demander la main d’une fille sans l’accord de celle-ci et les parents acceptent si le parti est bon. Durant toute leur adolescence, jusqu’au mariage de l’une d’elle à 16 ans, on va assister à l’éclosion de tous ces jeunes, leurs façons de se comporter, leur soif de gloire et d’argent ou au contraire leur besoin de s’ancrer dans la vie qu’ils ont toujours connue. C’est une analyse très fouillée des sentiments et des pulsions que développe l’auteure qui fait que le récit devient exaltant avec tous les événements inattendus de la vie, les mensonges, les trahisons, les secrets.
Mais le livre s’arrête brutalement lors du mariage alors que le début du récit promettait d’arriver jusqu’à la soixantaine de ses héroïnes. Mais ouf, le deuxième volet de la saga existe, que je vais me procurer illico presto.

 

L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante. 2011. Traduit en 2014 par Elsa Damien. Chez Folio. 430 p.

texte © dominique cozette

Le retour du beau Fargues

Au pays du p’tit dernier, opus de Nicolas Belle Gueule Fargues (voir photo hé hé) ne parle pas d’un endroit où aurait été élevé un petit garçon, pas du tout, mais de notre beau pays la France. Car ici, on ne peut s’empêcher de se basher, de tout minimiser ou critiquer et que donc, tout est vu petit : petite virée, petit café, petite bouffe etc…
Dès le départ, le livre peut laisser pantois : est-ce un bon livre, est-ce un bouquin insupportable écrit par une tête à claques prétentieux ? On ne sait pas. En tout cas le héros l’est, sacrément prétentieux. Queuteur de première et prédateur majuscule, cynique absolu ayant tout vu et connaissant sur le bout du prépuce la moindre minette, ce qu’elle va dire / faire, comment ça va se terminer. Il s’en bat les ventricules car la morale et la délicatesse sont les moindres de ses soucis. Il ne voulait pas d’enfant mais il en a un qu’il néglige, il ne veut pas d’attaches mais il a une (deuxième) femme amoureuse qu’il trompe allègrement mais à qui il envoie des SMS gentils pendant une scène de fesses. Comme on dit dans la culture télévisuelle « on ne se projette pas » dans une telle histoire.

Le bon côté du livre, c’est que le narrateur est sociologue et qu’il a décortiqué dans son livre en promo une critique terriblement acerbe et caricaturale de notre société française actuelle, avec tous ses petits et gros travers (de porc), ses tics, son auto-dénigrement qui empêchent le pays de s’en sortir, de penser positif. A le lire, on rit beaucoup et très jaune, pour le coup on s’y identifie et ça fait mal aux seins ! Il décrit tellement bien tout ça qu’on a envie que le livre existe.
Sinon, il y a aussi une histoire de sexe avec une jeune étudiante russe qu’il rencontre lors d’un colloque à Moscou et à qui il va donner une bonne leçon de séduction. Monsieur je-sais-d’avance-tout-sur-les-nanas se comporte d’une façon extrêmement calculatrice — avec les prix de tout ce qu’il dépense luxueusement pour l’épater tout en la méprisant — en même temps il s’inquiète de ses nouveaux troubles de l’érection même s’il n’a que la quarantaine, et de sa peau qui se relâche ! le bellâtre. Mais les filles les plus connes ne sont pas plus connes que les mecs les plus nases et elle ne lui envoie pas dire. Aïe, ça va faire mal !
C’est du Nicolas Fargues, bien écrit, bien ficelé et même fignolé, ça se lit sans faim.
Lien sur un autre texte sur Fargues ici.

Au pays du p’tit de Nicolas Fargues, 2015 chez P.O.L. 233 pages, 16 €.

Texte © dominique cozette

 

Du Woody Allen en bande dessinée…

C’est pas le livre le plus gai du monde puisqu’il s’agit du vieillissement puis de la mort des parents de l’auteure mais ça ne manque pas d’humour, de sel et de piquant. C’est assez touchant aussi de voir comment ces deux personnes ont vécu collées l’une à l’autre depuis des siècles, mais poignant quand l’un des deux se retrouve à l’hosto.
Roz Chast, illustratrice, raconte ici la lente chute de ses parents vers le dernier voyage  dont ils n’ont jamais voulu parler. Ils ont habité le même vieil appartement dans le Brooklyn le plus pourri (sa description en dessins est très drôle) et y ont entassé des tonnes de saloperies qu’il lui faudra trier. Ce sont des juifs encroûtés dans leur routine adorée. Tous les efforts de Roz pour  faire accepter à sa mère — femme dominante — une simple aide ménagère sont voués à l’échec. Alors, leur proposer une maison médicalisée est hors de question.
Pourtant, il faudra bien trouver une solution quand ils, ou du moins elle, ne pourra plus rien faire seule. Roz habite dans la lointaine banlieue de New York et ne veut pas conduire jusqu’à chez eux. Ça lui prend un temps fou, tout ça.
Parfois, elle est obligée de prendre son père chez elle (elle a un mari et une fille qu’on ne voit jamais), un père atteint d’alzheimer qui ne comprend rien d’autre que la vie avec sa femme (hospitalisée après fracture de la hanche) ou lorsqu’elle accueille brièvement sa mère. Ça se passe assez mal.
Puis enfin, elle raconte sa mère dans une maison médicale très confortable, pas loin de chez elle, qui leur coûte les yeux de la tête. Sa mère qui, bien que ne vivant plus rien, s’accroche et s’accroche pour éviter le grand saut, à la surprise de tous les soignants de l’unité de soins palliatifs où elle s’éternise.

C’est une histoire d’aujourd’hui, réaliste, avec tous les problèmes que rencontrent les enfants de parents très âgés qui partent doucement à la dérive. Non, ce n’est pas très gai mais c’est bien fichu, bien raconté, avec les sentiments de culpabilité de la fille, la barrière d’incompréhension mère-fille, les obsessions de son père pour ses livrets (des livrets d’épargne hors d’usage) qu’il craint de se faire voler. Ça permet de relativiser, de se sentir moins seul face à cet énorme problème de la fin de vie.

Est-ce qu’on pourrait parler d’autre chose ? par Roz Chast chez Gallimard bande dessinée. 2015. Traduit par Alice Marchand. 238 pages, 25 €. (Can’t we  talk about something more pleasant ? 2014)

Texte © dominique cozette

Ici (et pas que maintenant)


Meilleur album de BD d’Angoulême, Ici de Richard Mc Guire, est sacrément déconcertant. C’est une vaste épopée dans le temps, sans histoire à proprement parler mais qui raconte, d’un seul point de vue, des siècles d’évènements : l’image, toujours positionnée de la même façon en double page, nous laisse voir deux murs dont l’un est percé d’une fenêtre et l’autre agrémenté d’une cheminée. Mais pas toujours car il montre aussi « l’avant », à des époques où la maison n’existait pas, où la nature préhistorique dominait puis que des maisons se sont construites en face. Ou « l’après » sa destruction. Dans la prospective, donc.
Tout est déstructuré bien qu’il y ait toujours les dates. On y trouve quelques saynètes, par exemple avec son grand père obligé de dormir sur le canapé, d’autres où des gens disent ou font des choses très pointues de la vie quotidiennes, ou des scènes de fêtes, de veillée d’un mort, d’arrivée d’un bébé, d’une femme en 1957 qui ouvre un livre en disant « ça y est, ça me revient », des petites choses devenues importantes par la magie du dessin et des mots.
C’est très beau, déjà, tous ces décors qui changent, les meubles, la construction même du lieu, c’est très bizarre ensuite cette façon de poser sur le dessin d’ensemble des vignettes d’autres temps. Et puis on se dit que tout va se dénouer à la fin. Mais non, rien du tout, c’est comme si on avait rêvé, comme si, pour une fois, on était devenu(e) une petite souris pour observer la vie des gens dans un même endroit. 300 pages de toute beauté !

Ici par Richard Mc Guire, aux éditions Gallimard, 2014, et 2015 pour la version française assurée par Isabelle Troin. 300 pages.

Nick Hornby en V.O

Sur France Inter, dans remède à la mélancolie, j’entends Chiara Mastroiani et Eva Berster évoquer les bouquins de Nick Hornby. Il se trouve que je l’ai découvert il y a peu, grâce à un conseiller de chez Joseph Gibert à qui j’avais demandé des romans pas trop compliqués à lire pour quelqu’un qui se remet à l’anglais sans jamais l’avoir parlé couramment. Donc Hornby. Et me voilà embarquée dans des histoires bien développées, pas forcément drôles, mais pleines de rebondissements, de questionnements intimes, de suppositions (les héros n’arrêtent pas de se demander « et si j’avais fait ci ou ça… ») de possibilités, de dialogues  et de personnages bien définis. Et aussi d’une certaine propension à critiquer la société. Je ne pensais pas vous en parler dans ma rubrique, mais après tout, pourquoi pas, si ça en intéresse quelques-uns. Nick Hornby, outre ses nombreux romans, écrit aussi des scénarios. Et ça se sent car les scènes qu’il décrit sont très imagées.

A LONG WAY DOWN. 2005  (Titre français : Vous descendez ?)
Un homme de télé très célèbre a décidé de se suicider lors de la nuit de la Saint-Sylvestre, du haut d’un immeuble connu pour son côté pratique à se jeter de son sommet.  Son avenir est compromis : scandale à cause d’une coucherie avec une mineure, puis prison, perte de son emploi, de sa femme, de sa famille. Mais, sur le toit, alors qu’il s’apprête à sauter, arrive une dame, Maureen, qui veut aussi en finir car elle n’en peut plus de passer 100% de son temps à s’occuper de son fils lourdement handicapé, un légume, alors que le père les a abandonnés. Puis arrive encore Jess, une ado rebello-punk de 16 qui veut mourir car son amoureux lui a posé un lapin et que, comme sa sœur a disparu, ses parents détestent. Puis c’est JJ qui apparaît enfin, un jeune Américain viré de son groupe de rock et dont la nana sort avec le leader. Du coup, leur projet commun devient impossible et s’annule. Alors ils décident de former une sorte de groupe des gens qui veulent se suicider. Ils calent une date et se revoient pour en reparler. Que va-t-il se passer entre ces quatre personnes qui ne présentent aucune affinité ?

JULIET, NAKED 2009 (Juliet, naked)
Duncan, fan absolu de Tucker Crowe, un chanteur planétaire qui a arrêté brutalement sa carrière depuis 25 ou 30 ans, a créé un site où se retrouvent les fans absolus. Il a entraîné Annie, aux USA pour visiter tous les endroits où Tucker est passé, et il réussit à s’introduire dans la maison où vit sa fille cachée. Mais il s’y passe quelque chose, on se sait pas quoi. De retour dans leur petite bourgade anglaise, il reçoit un paquet, c’est Annie qui l’ouvre : un CD du dernier disque de Tucker, sans les voix (d’où le titre : Julet, nacked). Elle l’écoute mais quand Duncan rentre, il est furieux : elle a commis un crime de lèse-majesté. D’autant plus qu’elle trouve l’album vraiment nul et qu’elle va en faire part aux fans sur le site. Et c’est là que leur vie va splitter, par une réaction inattendue à ce courrier. S’ensuivent toutes sortes d’aventures dans ce petit bled paumé au bord de la Manche, puis à Londres avec les rencontres que notre héroïne va faire.

ABOUT A BOY 1998 (A propos d’un gamin)
Marcus, 12 ans, arrive à Londres avec sa mère, ses parents ayant divorcé. Mais rien ne va. On se moque de lui au collège parce qu’il ne connaît rien de rien, sa mère ne veut pas entendre parler de la culture des jeunes, TV, jeux vidéo, musique etc. Elle lui achète des vêtements ringards car elle n’est pas au courant de ce qui se porte. Pour couronner le tout, il est atteint d’un trouble qui suscite encore plus de moqueries : il fredonne sans s’en rendre compte. Il devient le souffre-douleur de sa classe. Et voilà que sa mère tente de se suicider !  Elle sera sauvée in extremis par une amie et un mec, Will. Will a 35 ans, il fait mine d’avoir un gosse pour entrer dans une sorte de club de parents célibataires dans le but de rencontrer des mères seules, femmes idéales pour coucher avec sans qu’elles ou qu’il s’attachent. Il est riche car son père a écrit un tube, il ne travaille pas, n’a pas de passion sauf les séries, ou sortir avec ses potes. Ce jour de suicide raté va le mettre en présence de Marcus qui s’entiche de lui et va pratiquement le harceler pour en faire son ami. Ils se feront grandir et mûrir l’un et l’autre, sans vraiment s’en apercevoir.

(Livres en édition poche ou parfois en solde chez Gibert)

Texte © dominique cozette

 

Delphine de Vigan nous mène en (beau) bateau

Le titre D’après une histoire vraie est le début de l’arnaque — une arnaque consentie et très plaisante — car en nous racontant brillamment sa prise en otage par une amie, c’est nous, la lectrice et le lecteur, qu’elle prend en otage. Car tout semble vrai, elle utilise son nom, sa vie, son compagnon François Busnel, évoque son métier d’écrivain qui est le motif central du livre, quelques écrivains réels, son succès en librairie  Rien ne s’oppose à la nuit qui l’a complètement asséchée et lui vaut d’infâmes lettres anonymes, menaçantes, lui reprochant d’avoir dévoilé les horreurs de sa famille.
Dans une soirée, elle rencontre L., une femme qui lui plaît bien, même âge, même profil, beaucoup de goûts communs. Delphine est dans une phase d’impossibilité d’écrire, tétanisée par l’écran blanc de l’ordinateur. L., qui est nègre pour de grandes personnalités, tente de la ramener à l’écriture, non d’une fiction, mais d’un livre encore plus intime. Peu à peu, cette femme courtoise, ouverte, douce, qui sait s’y prendre avec le blues de l’écrivain, entre dans l’intimité de Delphine. Elle se fait aussi inviter à vivre avec elle quelques temps mais refuse de rencontrer ses grands enfants partis faire leurs études ailleurs, ou François ou d’autres amis. Plus ça va, moins ça va, Delphine est atteinte d’une grave dépression, ne peut plus ouvrir son ordinateur, son courrier, sa porte. C’est L. qui s’occupe de tout, ses mails, ses contacts professionnels (mais aussi personnels), ses courses, elle va même jusqu’à la remplacer pour une rencontre dans un lycée impossible à annuler. L. s’est emparée de tous les outils de Delphine.
Mais l’écrivaine semble parfois se poser des questions. Jusqu’à entraîner une brouille. Mais L. revient le jour où Delphine se casse le pied et ne peut plus rien faire seule. François tourne ses reportages littéraires aux Etats-Unis et ses amies sont en province. Elles décident d’aller dans la maison de campagne de François, seules toutes les deux pour travailler. L. a un livre top secret à écrire et alors, Delphine a une idée. Une bonne idée ?
En tout cas le suspense est mené jusqu’au bout. C’est une écriture classique et efficace, avec suffisamment de détails personnels (ou pas, on ne sait pas) pour qu’on y croie. C’est aussi un livre sur la difficulté d’écrire autre chose quand on a l’impression d’avoir enfin écrit LE livre, dans la douleur et la transgression et qu’on sait qu’on n’a rien de plus fort à dire. Jusqu’au bout, Delphine de Vigan sait nous tenir en haleine, chapeau ! Elle cite volontiers Misery de Stephen King où, là aussi, un écrivain est pris en otage par une déséquilibrée hyper dangereuse.
Ce livre a obtenu le prix Renaudot.

D’après une histoire vraie de Delphine le Vigan aux éditions JCLattès. 2015. 480 pages. 20€.

Texte © dominique cozette

L'attente infinie de Julia W

Julia Wertz est une drôle de petite nana. D’abord oui, elle est petite et elle ne fait pas son âge, ce qui l’emmerde souvent, car on la traite comme une gamine. De plus, elle ne s’est jamais sentie à sa place dans le monde, elle n’aime pas les gens, c’est une sorte de handicapée sociale qui n’est jamais aussi bien que peinarde chez elle à picoler. Seulement il faut gagner sa croûte, il faut se plier à certaines injonctions, il faut parfois faire avec. C’est ce que raconte ce roman graphique, le deuxième paru en France. C’est hilarant, plutôt grinçant, drôle. Singulier.
Julia a d’abord quitté son bled vers Napa Valley pour être dans une grande ville. Le choix se porte alors sur San Francisco, où vit déjà son grand frère avec qui elle est très complice. Mais elle ne va pas habiter chez lui, surtout pas. Elle se trouve une coloc dans une sorte de baraque où sont déjà deux mecs, un commercial pénible et un geek sympa. Elle cherche alors un job et prend le premier qu’elle trouve, dans un resto. C’est toujours dans des restos ou des bars qu’elle va bosser. Julia a besoin de trois choses : la solitude, des tonnes de livres à avaler, de l’alcool. Et puis un jour, badaboum, elle apprend qu’elle a une maladie auto-immune qui peut être très grave : un lupus.

Cette BD raconte les premières années de sa vie « d’adulte » bien qu’elle ne le soit pas vraiment, c’est plutôt une ado attardée qui laisse tout traîner, ne fait aucun effort, aucun projet, se fout de tout. Même de l’amour…
Le dessin est naïf, elle est autodidacte, mais les textes sont cash, saugrenus, drôles.
Bizarrement, le premier tome paru en France est la suite de celui-ci : son départ pour la grosse pomme où elle ne connaît personne. Ça vaut le coup pour voir la vie bohème qu’on y mène quand on ne gagne un cacahuète : Whiskey and New-York.
Elle a d’abord compilé des BD qu’elle a postées sur son  site ici, et qui s’appellent fart party !…Je ne sais pas si on trouve ces parties de prout en France.

L’attente infinie de Julia Wertz aux éditions de l’Agrume 2015, traduit par Aude Pasquier. 2012 pour la VO.  234 pages, 20 €. C’est donné !

Texte © dominique cozette

Viol d'homme par Edouard Louis

Vous savez, Edouard Louis c’est cet auteur qui avait fait un tabac avec Eddie Bellegueule, le récit de son enfance pauvre et douloureuse dans le nord de la France, mais que je n’avais pas lu. Je n’avais pas plus envie de lire Histoire de la violence où l’auteur raconte sa nuit de noël à Paris où, ayant fait monter  un inconnu dans son studio, avait passé la nuit avec lui, puis s’était retrouvé victime de violences, viol et tentatives de meurtre. Je craignais que ce soit très cru, très hard, comme les bouquins de Dustan par exemple et ça ne me disait rien.
Comme il n’y avait pas grand chose sur le présentoir de la médiathèque, j’ai fini par le prendre et le lire. Et là, surprise ! Ce livre m’a carrément accrochée. Pas de détails scabreux sur des pratiques intimes, mais la dissection très fine des sentiments que ressent l’auteur (apparemment tout est vrai et même le nom — connu — de ses amis ).
A partir de la rencontre à la République avec Reda, tout y est passé au laser de ses émotions, les réticences à le recevoir chez lui, le désir qui s’éveille, la pudeur des épisodes sexuels, puis le soupçon de vol de son téléphone et le début de la peur, la naissance de la violence, les agressions, la douleur, la honte, la réaction de soumission, puis la fuite. Le réconfort de ses amis, la compréhension des policiers, la crainte d’avoir été contaminé, la honte encore au moment des soins.
Pour parler de ça, Edouard Louis nous donne deux récits : le sien, de longues phrases analytiques, et celui de sa sœur, par la voix de sa sœur à qui il a tout raconté et qui le relate à son mari, sans savoir qu’Edouard entend tout, derrière la porte. Sa sœur, l’aînée de la fratrie, restée pauvre et provinciale, dont le langage basique et populaire manque terriblement de recul et de conceptualisation. Cette sœur, bien qu’elle aime son petit frère suffisamment pour qu’il se confie à elle, est la voix du peuple, elle n’a pas eu la chance ou le courage de partir, d’étudier, d’évoluer, de diversifier les nuances de sa pensée. Son récit est comme une autre violence qui renforce celle qu’il porte en lui, dont on sent qu’il aura du mal à se remettre.
Tout le talent d’Edouard Louis est dans la nuance, dans la précision, dans la recherche de l’exactitude. Parfois, je me disais OK, il s’est fait violer par celui avec qui il a baisé, il a eu très peur que l’autre le tue, ce ne sont que des faits divers comme il en arrive tellement souvent aux femmes, c’est très grave, bien sûr, mais comment peut-il faire tout un livre dessus ? Un récit aussi bouleversant ? Comment peut-il nous intéresser durant 230 pages sur un événement aussi court ?
Il y arrive très bien, c’est tout le talent de l’écrivain. L’écriture est puissante même si on peut  lui reprocher les faiblesses caricaturales du langage populaire, ça tient. On est pris par ce qui se passe dans le cerveau du narrateur, ses réactions, ses réflexions. Du grand art !

Histoire de la violence par Edouard Louis au Seuil. 230 pages. 18 €

Texte © dominique cozette

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