Le retour du beau Fargues

Au pays du p’tit dernier, opus de Nicolas Belle Gueule Fargues (voir photo hé hé) ne parle pas d’un endroit où aurait été élevé un petit garçon, pas du tout, mais de notre beau pays la France. Car ici, on ne peut s’empêcher de se basher, de tout minimiser ou critiquer et que donc, tout est vu petit : petite virée, petit café, petite bouffe etc…
Dès le départ, le livre peut laisser pantois : est-ce un bon livre, est-ce un bouquin insupportable écrit par une tête à claques prétentieux ? On ne sait pas. En tout cas le héros l’est, sacrément prétentieux. Queuteur de première et prédateur majuscule, cynique absolu ayant tout vu et connaissant sur le bout du prépuce la moindre minette, ce qu’elle va dire / faire, comment ça va se terminer. Il s’en bat les ventricules car la morale et la délicatesse sont les moindres de ses soucis. Il ne voulait pas d’enfant mais il en a un qu’il néglige, il ne veut pas d’attaches mais il a une (deuxième) femme amoureuse qu’il trompe allègrement mais à qui il envoie des SMS gentils pendant une scène de fesses. Comme on dit dans la culture télévisuelle « on ne se projette pas » dans une telle histoire.

Le bon côté du livre, c’est que le narrateur est sociologue et qu’il a décortiqué dans son livre en promo une critique terriblement acerbe et caricaturale de notre société française actuelle, avec tous ses petits et gros travers (de porc), ses tics, son auto-dénigrement qui empêchent le pays de s’en sortir, de penser positif. A le lire, on rit beaucoup et très jaune, pour le coup on s’y identifie et ça fait mal aux seins ! Il décrit tellement bien tout ça qu’on a envie que le livre existe.
Sinon, il y a aussi une histoire de sexe avec une jeune étudiante russe qu’il rencontre lors d’un colloque à Moscou et à qui il va donner une bonne leçon de séduction. Monsieur je-sais-d’avance-tout-sur-les-nanas se comporte d’une façon extrêmement calculatrice — avec les prix de tout ce qu’il dépense luxueusement pour l’épater tout en la méprisant — en même temps il s’inquiète de ses nouveaux troubles de l’érection même s’il n’a que la quarantaine, et de sa peau qui se relâche ! le bellâtre. Mais les filles les plus connes ne sont pas plus connes que les mecs les plus nases et elle ne lui envoie pas dire. Aïe, ça va faire mal !
C’est du Nicolas Fargues, bien écrit, bien ficelé et même fignolé, ça se lit sans faim.
Lien sur un autre texte sur Fargues ici.

Au pays du p’tit de Nicolas Fargues, 2015 chez P.O.L. 233 pages, 16 €.

Texte © dominique cozette

 

Du Woody Allen en bande dessinée…

C’est pas le livre le plus gai du monde puisqu’il s’agit du vieillissement puis de la mort des parents de l’auteure mais ça ne manque pas d’humour, de sel et de piquant. C’est assez touchant aussi de voir comment ces deux personnes ont vécu collées l’une à l’autre depuis des siècles, mais poignant quand l’un des deux se retrouve à l’hosto.
Roz Chast, illustratrice, raconte ici la lente chute de ses parents vers le dernier voyage  dont ils n’ont jamais voulu parler. Ils ont habité le même vieil appartement dans le Brooklyn le plus pourri (sa description en dessins est très drôle) et y ont entassé des tonnes de saloperies qu’il lui faudra trier. Ce sont des juifs encroûtés dans leur routine adorée. Tous les efforts de Roz pour  faire accepter à sa mère — femme dominante — une simple aide ménagère sont voués à l’échec. Alors, leur proposer une maison médicalisée est hors de question.
Pourtant, il faudra bien trouver une solution quand ils, ou du moins elle, ne pourra plus rien faire seule. Roz habite dans la lointaine banlieue de New York et ne veut pas conduire jusqu’à chez eux. Ça lui prend un temps fou, tout ça.
Parfois, elle est obligée de prendre son père chez elle (elle a un mari et une fille qu’on ne voit jamais), un père atteint d’alzheimer qui ne comprend rien d’autre que la vie avec sa femme (hospitalisée après fracture de la hanche) ou lorsqu’elle accueille brièvement sa mère. Ça se passe assez mal.
Puis enfin, elle raconte sa mère dans une maison médicale très confortable, pas loin de chez elle, qui leur coûte les yeux de la tête. Sa mère qui, bien que ne vivant plus rien, s’accroche et s’accroche pour éviter le grand saut, à la surprise de tous les soignants de l’unité de soins palliatifs où elle s’éternise.

C’est une histoire d’aujourd’hui, réaliste, avec tous les problèmes que rencontrent les enfants de parents très âgés qui partent doucement à la dérive. Non, ce n’est pas très gai mais c’est bien fichu, bien raconté, avec les sentiments de culpabilité de la fille, la barrière d’incompréhension mère-fille, les obsessions de son père pour ses livrets (des livrets d’épargne hors d’usage) qu’il craint de se faire voler. Ça permet de relativiser, de se sentir moins seul face à cet énorme problème de la fin de vie.

Est-ce qu’on pourrait parler d’autre chose ? par Roz Chast chez Gallimard bande dessinée. 2015. Traduit par Alice Marchand. 238 pages, 25 €. (Can’t we  talk about something more pleasant ? 2014)

Texte © dominique cozette

Ici (et pas que maintenant)


Meilleur album de BD d’Angoulême, Ici de Richard Mc Guire, est sacrément déconcertant. C’est une vaste épopée dans le temps, sans histoire à proprement parler mais qui raconte, d’un seul point de vue, des siècles d’évènements : l’image, toujours positionnée de la même façon en double page, nous laisse voir deux murs dont l’un est percé d’une fenêtre et l’autre agrémenté d’une cheminée. Mais pas toujours car il montre aussi « l’avant », à des époques où la maison n’existait pas, où la nature préhistorique dominait puis que des maisons se sont construites en face. Ou « l’après » sa destruction. Dans la prospective, donc.
Tout est déstructuré bien qu’il y ait toujours les dates. On y trouve quelques saynètes, par exemple avec son grand père obligé de dormir sur le canapé, d’autres où des gens disent ou font des choses très pointues de la vie quotidiennes, ou des scènes de fêtes, de veillée d’un mort, d’arrivée d’un bébé, d’une femme en 1957 qui ouvre un livre en disant « ça y est, ça me revient », des petites choses devenues importantes par la magie du dessin et des mots.
C’est très beau, déjà, tous ces décors qui changent, les meubles, la construction même du lieu, c’est très bizarre ensuite cette façon de poser sur le dessin d’ensemble des vignettes d’autres temps. Et puis on se dit que tout va se dénouer à la fin. Mais non, rien du tout, c’est comme si on avait rêvé, comme si, pour une fois, on était devenu(e) une petite souris pour observer la vie des gens dans un même endroit. 300 pages de toute beauté !

Ici par Richard Mc Guire, aux éditions Gallimard, 2014, et 2015 pour la version française assurée par Isabelle Troin. 300 pages.

Nick Hornby en V.O

Sur France Inter, dans remède à la mélancolie, j’entends Chiara Mastroiani et Eva Berster évoquer les bouquins de Nick Hornby. Il se trouve que je l’ai découvert il y a peu, grâce à un conseiller de chez Joseph Gibert à qui j’avais demandé des romans pas trop compliqués à lire pour quelqu’un qui se remet à l’anglais sans jamais l’avoir parlé couramment. Donc Hornby. Et me voilà embarquée dans des histoires bien développées, pas forcément drôles, mais pleines de rebondissements, de questionnements intimes, de suppositions (les héros n’arrêtent pas de se demander « et si j’avais fait ci ou ça… ») de possibilités, de dialogues  et de personnages bien définis. Et aussi d’une certaine propension à critiquer la société. Je ne pensais pas vous en parler dans ma rubrique, mais après tout, pourquoi pas, si ça en intéresse quelques-uns. Nick Hornby, outre ses nombreux romans, écrit aussi des scénarios. Et ça se sent car les scènes qu’il décrit sont très imagées.

A LONG WAY DOWN. 2005  (Titre français : Vous descendez ?)
Un homme de télé très célèbre a décidé de se suicider lors de la nuit de la Saint-Sylvestre, du haut d’un immeuble connu pour son côté pratique à se jeter de son sommet.  Son avenir est compromis : scandale à cause d’une coucherie avec une mineure, puis prison, perte de son emploi, de sa femme, de sa famille. Mais, sur le toit, alors qu’il s’apprête à sauter, arrive une dame, Maureen, qui veut aussi en finir car elle n’en peut plus de passer 100% de son temps à s’occuper de son fils lourdement handicapé, un légume, alors que le père les a abandonnés. Puis arrive encore Jess, une ado rebello-punk de 16 qui veut mourir car son amoureux lui a posé un lapin et que, comme sa sœur a disparu, ses parents détestent. Puis c’est JJ qui apparaît enfin, un jeune Américain viré de son groupe de rock et dont la nana sort avec le leader. Du coup, leur projet commun devient impossible et s’annule. Alors ils décident de former une sorte de groupe des gens qui veulent se suicider. Ils calent une date et se revoient pour en reparler. Que va-t-il se passer entre ces quatre personnes qui ne présentent aucune affinité ?

JULIET, NAKED 2009 (Juliet, naked)
Duncan, fan absolu de Tucker Crowe, un chanteur planétaire qui a arrêté brutalement sa carrière depuis 25 ou 30 ans, a créé un site où se retrouvent les fans absolus. Il a entraîné Annie, aux USA pour visiter tous les endroits où Tucker est passé, et il réussit à s’introduire dans la maison où vit sa fille cachée. Mais il s’y passe quelque chose, on se sait pas quoi. De retour dans leur petite bourgade anglaise, il reçoit un paquet, c’est Annie qui l’ouvre : un CD du dernier disque de Tucker, sans les voix (d’où le titre : Julet, nacked). Elle l’écoute mais quand Duncan rentre, il est furieux : elle a commis un crime de lèse-majesté. D’autant plus qu’elle trouve l’album vraiment nul et qu’elle va en faire part aux fans sur le site. Et c’est là que leur vie va splitter, par une réaction inattendue à ce courrier. S’ensuivent toutes sortes d’aventures dans ce petit bled paumé au bord de la Manche, puis à Londres avec les rencontres que notre héroïne va faire.

ABOUT A BOY 1998 (A propos d’un gamin)
Marcus, 12 ans, arrive à Londres avec sa mère, ses parents ayant divorcé. Mais rien ne va. On se moque de lui au collège parce qu’il ne connaît rien de rien, sa mère ne veut pas entendre parler de la culture des jeunes, TV, jeux vidéo, musique etc. Elle lui achète des vêtements ringards car elle n’est pas au courant de ce qui se porte. Pour couronner le tout, il est atteint d’un trouble qui suscite encore plus de moqueries : il fredonne sans s’en rendre compte. Il devient le souffre-douleur de sa classe. Et voilà que sa mère tente de se suicider !  Elle sera sauvée in extremis par une amie et un mec, Will. Will a 35 ans, il fait mine d’avoir un gosse pour entrer dans une sorte de club de parents célibataires dans le but de rencontrer des mères seules, femmes idéales pour coucher avec sans qu’elles ou qu’il s’attachent. Il est riche car son père a écrit un tube, il ne travaille pas, n’a pas de passion sauf les séries, ou sortir avec ses potes. Ce jour de suicide raté va le mettre en présence de Marcus qui s’entiche de lui et va pratiquement le harceler pour en faire son ami. Ils se feront grandir et mûrir l’un et l’autre, sans vraiment s’en apercevoir.

(Livres en édition poche ou parfois en solde chez Gibert)

Texte © dominique cozette

 

Delphine de Vigan nous mène en (beau) bateau

Le titre D’après une histoire vraie est le début de l’arnaque — une arnaque consentie et très plaisante — car en nous racontant brillamment sa prise en otage par une amie, c’est nous, la lectrice et le lecteur, qu’elle prend en otage. Car tout semble vrai, elle utilise son nom, sa vie, son compagnon François Busnel, évoque son métier d’écrivain qui est le motif central du livre, quelques écrivains réels, son succès en librairie  Rien ne s’oppose à la nuit qui l’a complètement asséchée et lui vaut d’infâmes lettres anonymes, menaçantes, lui reprochant d’avoir dévoilé les horreurs de sa famille.
Dans une soirée, elle rencontre L., une femme qui lui plaît bien, même âge, même profil, beaucoup de goûts communs. Delphine est dans une phase d’impossibilité d’écrire, tétanisée par l’écran blanc de l’ordinateur. L., qui est nègre pour de grandes personnalités, tente de la ramener à l’écriture, non d’une fiction, mais d’un livre encore plus intime. Peu à peu, cette femme courtoise, ouverte, douce, qui sait s’y prendre avec le blues de l’écrivain, entre dans l’intimité de Delphine. Elle se fait aussi inviter à vivre avec elle quelques temps mais refuse de rencontrer ses grands enfants partis faire leurs études ailleurs, ou François ou d’autres amis. Plus ça va, moins ça va, Delphine est atteinte d’une grave dépression, ne peut plus ouvrir son ordinateur, son courrier, sa porte. C’est L. qui s’occupe de tout, ses mails, ses contacts professionnels (mais aussi personnels), ses courses, elle va même jusqu’à la remplacer pour une rencontre dans un lycée impossible à annuler. L. s’est emparée de tous les outils de Delphine.
Mais l’écrivaine semble parfois se poser des questions. Jusqu’à entraîner une brouille. Mais L. revient le jour où Delphine se casse le pied et ne peut plus rien faire seule. François tourne ses reportages littéraires aux Etats-Unis et ses amies sont en province. Elles décident d’aller dans la maison de campagne de François, seules toutes les deux pour travailler. L. a un livre top secret à écrire et alors, Delphine a une idée. Une bonne idée ?
En tout cas le suspense est mené jusqu’au bout. C’est une écriture classique et efficace, avec suffisamment de détails personnels (ou pas, on ne sait pas) pour qu’on y croie. C’est aussi un livre sur la difficulté d’écrire autre chose quand on a l’impression d’avoir enfin écrit LE livre, dans la douleur et la transgression et qu’on sait qu’on n’a rien de plus fort à dire. Jusqu’au bout, Delphine de Vigan sait nous tenir en haleine, chapeau ! Elle cite volontiers Misery de Stephen King où, là aussi, un écrivain est pris en otage par une déséquilibrée hyper dangereuse.
Ce livre a obtenu le prix Renaudot.

D’après une histoire vraie de Delphine le Vigan aux éditions JCLattès. 2015. 480 pages. 20€.

Texte © dominique cozette

L'attente infinie de Julia W

Julia Wertz est une drôle de petite nana. D’abord oui, elle est petite et elle ne fait pas son âge, ce qui l’emmerde souvent, car on la traite comme une gamine. De plus, elle ne s’est jamais sentie à sa place dans le monde, elle n’aime pas les gens, c’est une sorte de handicapée sociale qui n’est jamais aussi bien que peinarde chez elle à picoler. Seulement il faut gagner sa croûte, il faut se plier à certaines injonctions, il faut parfois faire avec. C’est ce que raconte ce roman graphique, le deuxième paru en France. C’est hilarant, plutôt grinçant, drôle. Singulier.
Julia a d’abord quitté son bled vers Napa Valley pour être dans une grande ville. Le choix se porte alors sur San Francisco, où vit déjà son grand frère avec qui elle est très complice. Mais elle ne va pas habiter chez lui, surtout pas. Elle se trouve une coloc dans une sorte de baraque où sont déjà deux mecs, un commercial pénible et un geek sympa. Elle cherche alors un job et prend le premier qu’elle trouve, dans un resto. C’est toujours dans des restos ou des bars qu’elle va bosser. Julia a besoin de trois choses : la solitude, des tonnes de livres à avaler, de l’alcool. Et puis un jour, badaboum, elle apprend qu’elle a une maladie auto-immune qui peut être très grave : un lupus.

Cette BD raconte les premières années de sa vie « d’adulte » bien qu’elle ne le soit pas vraiment, c’est plutôt une ado attardée qui laisse tout traîner, ne fait aucun effort, aucun projet, se fout de tout. Même de l’amour…
Le dessin est naïf, elle est autodidacte, mais les textes sont cash, saugrenus, drôles.
Bizarrement, le premier tome paru en France est la suite de celui-ci : son départ pour la grosse pomme où elle ne connaît personne. Ça vaut le coup pour voir la vie bohème qu’on y mène quand on ne gagne un cacahuète : Whiskey and New-York.
Elle a d’abord compilé des BD qu’elle a postées sur son  site ici, et qui s’appellent fart party !…Je ne sais pas si on trouve ces parties de prout en France.

L’attente infinie de Julia Wertz aux éditions de l’Agrume 2015, traduit par Aude Pasquier. 2012 pour la VO.  234 pages, 20 €. C’est donné !

Texte © dominique cozette

Viol d'homme par Edouard Louis

Vous savez, Edouard Louis c’est cet auteur qui avait fait un tabac avec Eddie Bellegueule, le récit de son enfance pauvre et douloureuse dans le nord de la France, mais que je n’avais pas lu. Je n’avais pas plus envie de lire Histoire de la violence où l’auteur raconte sa nuit de noël à Paris où, ayant fait monter  un inconnu dans son studio, avait passé la nuit avec lui, puis s’était retrouvé victime de violences, viol et tentatives de meurtre. Je craignais que ce soit très cru, très hard, comme les bouquins de Dustan par exemple et ça ne me disait rien.
Comme il n’y avait pas grand chose sur le présentoir de la médiathèque, j’ai fini par le prendre et le lire. Et là, surprise ! Ce livre m’a carrément accrochée. Pas de détails scabreux sur des pratiques intimes, mais la dissection très fine des sentiments que ressent l’auteur (apparemment tout est vrai et même le nom — connu — de ses amis ).
A partir de la rencontre à la République avec Reda, tout y est passé au laser de ses émotions, les réticences à le recevoir chez lui, le désir qui s’éveille, la pudeur des épisodes sexuels, puis le soupçon de vol de son téléphone et le début de la peur, la naissance de la violence, les agressions, la douleur, la honte, la réaction de soumission, puis la fuite. Le réconfort de ses amis, la compréhension des policiers, la crainte d’avoir été contaminé, la honte encore au moment des soins.
Pour parler de ça, Edouard Louis nous donne deux récits : le sien, de longues phrases analytiques, et celui de sa sœur, par la voix de sa sœur à qui il a tout raconté et qui le relate à son mari, sans savoir qu’Edouard entend tout, derrière la porte. Sa sœur, l’aînée de la fratrie, restée pauvre et provinciale, dont le langage basique et populaire manque terriblement de recul et de conceptualisation. Cette sœur, bien qu’elle aime son petit frère suffisamment pour qu’il se confie à elle, est la voix du peuple, elle n’a pas eu la chance ou le courage de partir, d’étudier, d’évoluer, de diversifier les nuances de sa pensée. Son récit est comme une autre violence qui renforce celle qu’il porte en lui, dont on sent qu’il aura du mal à se remettre.
Tout le talent d’Edouard Louis est dans la nuance, dans la précision, dans la recherche de l’exactitude. Parfois, je me disais OK, il s’est fait violer par celui avec qui il a baisé, il a eu très peur que l’autre le tue, ce ne sont que des faits divers comme il en arrive tellement souvent aux femmes, c’est très grave, bien sûr, mais comment peut-il faire tout un livre dessus ? Un récit aussi bouleversant ? Comment peut-il nous intéresser durant 230 pages sur un événement aussi court ?
Il y arrive très bien, c’est tout le talent de l’écrivain. L’écriture est puissante même si on peut  lui reprocher les faiblesses caricaturales du langage populaire, ça tient. On est pris par ce qui se passe dans le cerveau du narrateur, ses réactions, ses réflexions. Du grand art !

Histoire de la violence par Edouard Louis au Seuil. 230 pages. 18 €

Texte © dominique cozette

New York côté pauvres

Un journaliste, John Freeman, a eu l’idée de réunir trente écrivains, la plus jeune a 15 ans, pour parler de New York, et montrer comment le fossé entre riches et pauvres ne cesse de se creuser. Ce phénomène a pour nom gentrification, il sévit partout dans le monde mais il est flagrant ici, avec l’aide des syndicats de propriétaires qui s’entendent pour virer les locataires pauvres ou appartenant aux classes moyennes afin d’augmenter leurs revenus après travaux. Car ce qu’on lit ici, c’est la difficulté, voire l’impossibilité, à se loger, décemment ou non. Les travaux ne sont jamais effectués par le propriétaire, les petits boulots sont monnaie courante, la misère envahit tout, les sous-sols, les caves, les taudis sont l’ordinaire des sans grades qui vivent parmi les rats, les cafards, les menaces d’expulsion.
Heureusement, ce n’est pas que ça. On y voit la vie ordinaire des gens qui n’ont pas beaucoup de moyens mais qui aiment cette ville, qui veulent s’y creuser un trou, qui veulent la dompter. Beaucoup n’y arriveront pas mais cette expérience leur est nécessaire.
Tous ces récits ne sont pas désespérés. Ils sont réalistes, caustiques. Beaucoup évoquent les problèmes liés à la diversité et d’ailleurs, les Blancs y sont souvent cités. En France, on n’est pas habitués à parler de la population en ces termes, c’est même très mal vu.
Parmi les auteurs, citons Bill Cheng, Lydia Davis, Jonathan Dee, Junot Díaz, Valeria Luiselli, Colum Mc Cann, Dinaw Mengestu, Téa Obreht, Jonathan Safran Foer, Taiye Selasi, Zadie Smith, Edmund White…
Bref, si vous connaissez la grosse pomme, si vous l’aimez, ces trente textes vous passionneront par leur précision, leur ambiance, leurs humeurs même si tout n’est pas rose.

New York pour le meilleur et pour le pire, 2015 chez Actes Sud (plusieurs traductrices). 346 pages.

Texte © dominique cozette

La drôle de vie de Hans Fallada le buveur

Hans Fallada est le nom de plume de l’écrivain allemand Rudolf Ditzen. Né en 1893 dans une famille aisée, il a commencé ses frasques par un suicide réciproque  avec un ami étudiant. Ils se sont tous deux tiré dessus comme pour un duel et son ami est mort. Lui-même a été gravement blessé, inculpé de meurtre puis soigné en hôpital psychiatrique. Il quitte le secondaire pour faire plein de petits boulots. C’est dans cette prime jeunesse qu’il devient dangereusement addict à la morphine et à l’alcool. Grâce ou à cause de cela, il ne sera pas enrôlé pour la guerre de 14 mais connaîtra plusieurs séjours en prison ou en cures de désintoxication.

Peu à peu, il se met à l’écrire. Romancier, journaliste, il commet deux best-sellers parmi une flopée de bouquins dont plusieurs posthumes. Pour autant il ne se range pas des voitures. Après avoir divorcé de la mère de ses enfants, dans les années 40, il lui tire dessus sans l’atteindre ce qui lui vaut sa dernière incarcération où il doit gérer seul son gros problème de manque. Il meurt d’un arrêt cardiaque en 1947.

Le superbe roman graphique qu’en a tiré Jakob Hinrichs (site illustrations ici) tord la vie de l’auteur (lire ici ses aventures et sa production sur Wiki) de façon à y condenser, comme dans les rêves et sans trop de logique, les épisodes marquants de sa vie. On y voit le fameux  suicide, l’alcoolisme et les problèmes qui y sont liés, les troubles de l’addiction à la morphine, les sursauts de vie où il désire réellement s’en sortir, les séjours en prison, les étapes de son écriture etc. C’est dense et magnifique, les couleurs, le trait, les perspectives sont d’une grande originalité, le papier est très beau, c’est un livre arty. Super cadeau à (s’) offrir.

Hans Fallada, vie et mort du buveur par Jakob Hinrichs chez Denoël Graphic, 2015. 176 p. (prix ?)

Texte © dominique cozette

Erskine Caldwell, le Steinbeck des pauvres

Cet auteur d’un paquet de romans, jusque là inconnu de moi est, selon Belfond qui le réédite dans sa collection « Vintage », un portraitiste à l’égal des plus grands, spécialisé dans les « pauvres blancs ». La lecture du livre Haute-tension à Palmetto est assez troublante car on se demande si on n’est pas dans la littérature de gare tellement c’est explicité au niveau la psychologie, du sentimental, des motivations, des pulsions. Les phrases comme les dialogues redondent de façon étrange mais ce n’est pas du tout désagréable à lire, je dirais même assez palpitant vu que le suspense est bel et bien là et qu’on se fait du mauvais sang pour l’héroïne.
L’héroïne ? Une superbe jeune femme avec des formes de rêve qui font craquer hommes et femmes du bled où elle est acceptée comme institutrice. Palmetto, donc, un peu plus de 500 habitants peu aisés et même plutôt rustiques. Sa couleur de cheveux, chocolat, ses pulls moulants (particulièrement un jaune) ajoutent à son sex-appeal et brusquement, le village devient chaud comme une cocotte Seb.
C’est d’abord un élève de 16 ans, beau, bien bâti, qui réussit à lui soutirer un baiser et lui confesse qu’elle ne sera qu’à lui et qu’il tuera les hommes qui la lui prendront tellement il est fou d’elle. Voyez l’ambiance. C’est une jeune élève aussi qui la veut pour elle seule et la harcèle, c’est un impuissant qui, tous les ans, fait une cour interrupta à toutes les nouvelles enseignantes. C’est un paysan, veuf avec cinq enfants, qui a besoin d’une bonne femelle pour faire les travaux à la ferme, s’occuper des gosses et donner des envies à son mari. Il la harcèle aussi avec empressement. Ainsi qu’un superbe beau mâle dominant, politicien véreux mais lubrique et magnétique. Puis viennent les cortèges des femmes jalouses qui font des scènes à leurs maris, qui la menacent des pires choses si elle ne quitte pas la ville etc… Tout cela en même temps, quelques 6 jours sans répit pour elle ni pour personne.
Bref,  c’est l’ébullition générale au village et on sent que ça va exploser en faisant bien des dégâts.
Donc, un bon roman de plage ou de gare ou de dodo mais on s’en fout, c’est distrayant comme tout. Point.

Haute-tension à Palmetto par Erskine Caldwell, écrit en 1950, réédité en 2015 chez Belfond. Traduit par Anne Villelaur. 297 pages. 15 €.

Texte © dominique cozette

 

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