Comment réussir son exil quand on est bosniaque et illettré…

Le titre réel de ce livre plein d’esprit et de dérision est Manuel d’exil avec ce sous titre  comment réussir son exil en trente-cinq leçons, il est écrit en français par Velibor  Colic (avec des petits zigouigouis sur les C) et il est impayable, bien que dans la très sérieuse collection blanche de Gallimuche.
Ce mec est un géant d’1m95, c’est vous dire que pour passer inaperçu quand on est un sans papiers, c’est coton. La première phrase du bouquin donne le ton : « J’ai vingt-huit ans et j’arrive à Rennes avec pour tout bagages trois mots de français — Jean, Paul et Sartre. » On le traite comme un illettré sourd en lui parlant fort et simple bien qu’il avoue bac plus 5 et qu’il a déjà écrit quelques livres en serbo-croate. De plus, il se trimballe partout avec ses livres, Camus, Sartre, Cocteau, il est pétri de culture française, de références poétiques, cinématographiques, littéraires. Des humanités. Il a donc droit aux leçons de français. Mais celles-ci menacent de durer des semaines tant que tous les réfugiés n’arrivent pas à dire « où est la poste ? ». Du coup, il préfère pratiquer sur les bancs publics ou dans les bistrots où les patrons sont assez sympas pour ne pas le virer quand il n’a pas de sous. Il loge dans des refuges assez rêches et se trouve des amis de galères plutôt bruyants et portés sur la bouteille. Ses amours sont réduites à pas grand chose car c’est pas facile de séduire une jolie fille quand on est attifé chez poubelle, coiffé à la footeux, pas très clean et sans un.
Ses pérégrinations commencent à Rennes et il fera un bon tour en France dont Paris, puis Italie, Venise, et retour au pays natal où il n’y a rien à espérer. Donc retour en France.
Il apprend que pour trouver les épiceries les moins chères, il suffit de suivre les grosses mamas africaines. Ou comment gruger le système allemand avec ses Länder pour recevoir plusieurs fois les allocs. Un copain a une combine pour fabriquer des billets de 20 € mais ça coûte 24 € le billet,  etc.
Puis un jour, le voilà invité par le Parlement européen des écrivains aux côtés de célébrités tels que BHL qui ne font pas grand cas de lui. « Je me retrouve dans ma posture habituelle de hérisson mental. » Il possède une Olivetti portable et tape tout, d’un café ou de sa chambre à Clichy ou d’une piaule n’importe où ailleurs. Il mange des glouches, fume et boit quand il le peut. Il souffre de solitude, il voit bien que la vie n’a pas été sympa avec lui et malgré cela, il trouve suffisamment d’humour pour nous faire partager ses misères sans que les larmes montent aux yeux. Cerise sur le non-gâteau : son style est formidable !

Manuel d’exil. Comment réussir son exil en trente-cinq leçons de Velibor Colic chez Gallimard, 2016. 200 pages, 17 euros, même pas 10 centimes par page, ce qui est donné.

Texte © dominique cozette

Après Rosalie Blum, voici Juliette

Camille Jourdy continue ses portraits de femmes. Il y eut Rosalie Blum puis Séraphine. Juliette vient d’arriver, un peu en miettes, sur le quai de gare de sa ville d’enfance. Son père n’est pas là qui l’attend mais c’est normal, on ne l’attend jamais, elle compte pour du beurre. Juliette a pris un congé, quitté Paris dans l’espoir d’aller mieux en se replonger dans l’univers de sa famille. Sa famille ! Oui, ben non. Son père qui ne dit jamais rien, les yeux rivés sur son journal, chez qui elle s’installe. Sa soeur aînée, mariée, deux enfants, une copine toujours collée à elle. Sa soeur est le contraire de Juliette, forte, décidée, occupée. Elle a un son amant du jeudi qui doit se déguiser pour la voir. Qu’elle oublie un jour dans un placard. Sa mère, divorcée joyeuse, habillée criard, qui sort avec un hippy vintage, mais en prendra un autre bien vite. Et puis la petite vie de la ville où il ne se passe rien, son vernissage un peu pourri, et son bistro bon enfant où tout le monde se connaît. Un homme va attacher ses pas à ceux de la déprimée pour tenter de la faire sourire. Un caneton, trouvé dans un parc, va être le lien entre eux. Mais Juliette, est-ce qu’elle en a à foutre de tout ça ? Pourquoi on ne lui a jamais dit que ses parents avait perdu un bébé avant elle ?
Un livre chouette, tendre et cruel comme une famille ordinaire dont je vous offre la page d’un déjeuner tous ensemble.

Juliette par Camille Jourdy chez Actes Sud BD, plein de pages, pas de prix au dos…

Texte © dominique cozette

Petit pays : à visiter absolument

Vous avez dit Stromae ? Perdu ! Ce chanteur auteur compositeur belge métis, filiforme, au sourire doux,  né dans un pays où a sévi la guerre Hutu-Tutsi s’appelle Gaël Faye. Ils se ressemblent pas mal et je suppose que ça doit l’agacer quand on lui en rebat les oreilles. Mais il n’est pas censé lire mon blog donc pas d’offense.
Gaël Faye est un sacré talent de plume ! Quel est ce petit pays qu’il nous narre du haut de son enfance ? Ce n’est pas le Rwanda, il s’agit du Burundi, pays voisin, à l’ambiance jadis si croustillante, si charmeuse, si édénique. Un petit paradis lorsque Gaby avait 10-12 ans, un père bougon mais gentil, petit blanc qui n’avait jamais vécu en France, une mère rwandaise canon, splendide, superbe qui ne rêvait que de ça : la France.
Il nous fait revivre les doux moments d’innocence parmi les senteurs de la flore, les bains dans le lac, les vols de mangue, les pluies tropicales, la complicité avec les boys, les lettres parfumées d’une petite correspondante française. Les Hutu, les Tutsi, il ne comprend pas, son père interdit la politique à la maison, il leur explique, à lui et Ana la petite sœur, que ceux qui sont petits avec un gros nez sont des Hutu et les grands maigres avec le nez fin sont des Tutsi. Il ne faut pas avoir fait un doctorat de génétique pour comprendre que la dichotomie est grossière. Ça n’empêche pas le môme de jouer avec ses potes dans le vieux camion VW abandonné, d’y planquer leurs trésors, d’y défier leurs ennemis, quoi que notre héros n’en ait point, il est pour la paix et déteste la violence. Hélas.
Le roman est bien construit car il nous laisse beaucoup de temps pour s’acclimater avec plaisir à ce petit pays pittoresque et à ses habitants avant que ne s’ouvrent réellement les violences, avant l’explosion de l’avion des présidents des deux pays, avant l’appel à la vengeance des Tutsi sur les Hutu. Et le massacre commence, loin de lui, pas au Burundi, pas encore. Sa mère se sépare de son père et va rejoindre sa famille au Rwanda. Ce sont des familles qui s’aiment fort, ça compte là-bas. Et peu à peu, le cauchemar va s’installer d’un côté comme de l’autre, chez ceux qui sont partis et ceux qui sont restés, machettes et kalach vont semer la terreur jusque dans les maison. Nul n’est à l’abri, surtout pas Gaby auquel le chef de gang — dont il n’a  jamais voulu faire partie, préférant se plonger dans les livres que lui prête une vieille amie — demande de prendre parti pour la cause ultime : l’exécution de l’ennemi. La mise à mort de son enfance. Puis le départ pour la France.
N’empêche, ce livre est une ode à l’Afrique avec toutes les petites choses qu’en en connaît et qui font son charme : la chaleur, la sensualité, la bière, la pauvreté joyeuse, les rites, les élections, les recettes de cuisine, les colons etc. dans la dernière partie, nous sommes confrontés à l’horreur totale, celle qu’on ne peut pas gommer, qui mène sa mère à la folie.
Ce livre est une petite merveille déjà lauréat du prix du roman FNAC.

Petit Pays par Gaël Faye chez Grasset. 2016. 218 pages, 18 €.

Texte © dominique cozette

L'insouciance de la Tuil

L’insouciance est le nouveau grand  roman de Karine Tuil  — dont j’avais adoré celui d’avant, l’invention de nos vies (lien ici) —  un pavé de plus de 500 pages où l’on suit, haletant(e), les pérégrinations ahurissantes d’une poignée de personnages qui vivent des choses pas très ordinaires. On rencontre en premier le lieutenant Romain Roller, dévasté par la perte de ses hommes en Afghanistan. On y découvre les sas de décompression où nos militaires sont priés de passer quelques jours avant de retrouver leur famille. C’est là qu’il se prend d’une passion frénétique et inextinguible pour Marion, journaliste pointue et exigeante. Mais elle est mariée à un très gros et très fringant entrepreneur, Vély (anagramme de Lévy pris par son père qui ne se sentait pas juif). Romain aussi est marié à une femme super et droite mais il n’a plus envie de la voir. Romain a un ami d’enfance de sa banlieue, Osman qui, grâce à son acharnement à s’occuper des moutons égarés de la cité, a été remarqué puis choisi pour être conseiller du président de la république. Dans le cadre de la diversité, il n’en est pas dupe. Car il est noir, assume mal le fait qu’on lui balance souvent ses origines et son manque de diplômes dans ce monde d’énarques dont fait partie sa compagne, noire aussi, qui aurait préféré se marier à un blanc pour son avancement de carrière.
Ces personnages vont se croiser, s’imbriquer parfois, ils vont tous subir de monstrueuses  épreuves dont ils vont avoir peine à se remettre, si toutefois ils s’en remettent. Ils vont entrer dans des paniers de crabes, éprouver leurs forces et leurs faiblesses au contact de leur mise en lumière, voire leur pipolisation. Les chapitres sont courts, on y apprends d’horribles choses concernant la ou les guerres, on s’y vautre auprès des petits marquis de l’Elysée, on s’y noie dans les haines et les trahisons, on y côtoie les atrocités du racisme, les errements de l’amour. Ce n’est pas un livre gai mais c’est très agréable à lire car tout y est concis, parfois ça frôle le schématique, bref on y trouve son compte en suivant l’évolution des destinées des protagonistes. Et l’insouciance dans ton ça ? Pfffuittt, morte, assassinée d’un coup de lame tranchante. La vie doit continuer malgré sa chiennerie, ça ne va pas être de la tarte !

L’insouciance de Karine Tuil chez Gallimard. Rentrée 2016. 524 pages 22 €

Texte © dominique cozette

La succession qui ne se refuse pas

je suis d’une tristesse infinie quand je termine un livre que je trouve formidable. Je viens de refermer La succession de Jean-Paul Dubois. Et j’aime trop bien cette tristesse qui me fait garder ce livre en moi le plus longtemps possible avec son héros désabusé, non, pas désabusé, plutôt hyper conscient de la vanité de tout ça (la vie etc). Après seulement je lis les critiques et je vois que Télérama trouve ce livre drôle, en partie. Désolée, pas moi. Je le trouve émouvant, touchant, sombre, plein de dérision (c’est peut-être ça, l’humour), fort, dense, profond, léger, chaud froid. Drôle, non.
Dubois nous entraîne cette fois dans la folie passionnée de ce qui n’est pas la pelote basque mais qui y ressemble pour une béotienne comme moi, c’est la cesta punta, une industrie en Floride et tout ce qui va avec : le fric, les paris, le bling bling, sorte de paradis pour certains. En tout cas, le héros adore ça. Il est diplômé de médecine mais refuse la succession de son père, un médecin très apprécié qui consulte en short et ne parle pas à sa famille, sans pour autant la maltraiter. Notre héros préfèrejeter la balle de toutes ses forces sur les frontons américains.
Sa famille, ce sont tous des suicidés, des metteurs en scène de leur propre suicide. Il n’en veut pas. Il veut oublier les folies russes de son grand-père qui se trimballe avec une tranche du cerveau de Staline (qu’il a autopsié), la folie muette de sa mère qui vivait collée à son propre frère dans la maison familiale pour se tuer après qu’il l’ai fait, chacun à sa façon.
Pour lui, à Miami, tout va bien, il a ses potes, sa vieille caisse, son vieux bateau et le chien qu’il a sauvé des flots. Puis son père se suicide à Toulouse, l’univers joyeux de la cesta punta se délite et la femme qu’il aime, bien plus âgée, le plaque sans explication. Il faut retourner à Toulouse. Puis revient à Miami, repart etc…
Ça ne sert à rien de raconter tout ça. La prégnance du livre tient dans la façon de Dubois de nous raconter les choses les plus simples, les plus graves, les plus poignantes.
Les héros est si désespérément attachant qu’on a peur du mal qu’on va peut être lui faire dans cette histoire où, dans la deuxième partie, son cas s’aggrave puisqu’il doit soigner et aider. Se faire son éthique, savoir si on a le doit de donner la mort.
Je ne sais pas parler mieux de ce livre. J’ai essayé de ne pas le dévorer car chaque paragraphe est riche, nourri, senti. Mais voilà, il est fini, et je suis jalouse de vous tous qui n’avez pas encore eu le plaisir intense de le lire ! Bande de veinard(e)s !

La succession de Jean-Paul Dubois, 2016 aux éditions de l’Olivier. 234 pages, 19 €.
Texte © dominique cozette

Mathilde, l'héroïne extra de Valentine Goby

Le livre de Valentine Goby s’appelle un paquebot dans les arbres parce qu’il démarre sur les ruines, en pleine forêt du Vexin, d’un sanatorium comme on les construisait dans les années 30. L’histoire va se situer entre la fin des années 50 et 60, durant cette période qu’on appelle à tort les trente glorieuses car tout n’y était pas, qu’on se le dise, aussi facile que ça.
Un petit village de 500 habitants et au centre, un café tabac épicerie journaux tenue par le fantasque Paulot, petit moustachu pétri d’humanité, qui se fout des ardoises qu’on y laisse, qui recueille les plus pauvres, qui offre ce qu’il a. Son amour de la vie. Sa femme a abandonné ses ambitions après son diplôme pour rester avec cet homme radieux, elle l’aime d’un amour total mais hélas, il n’a pas trop de temps pour s’occuper d’elle, tout à sa besogne d’alimenter le lien social avec ses bals, son juke-box et surtout son harmonica dont il joue avec la dextérité d’un cow-boy. Le bal, c’est avec sa fille aînée, la belle Annie, qu’il l’ouvre. Il adore sa fille. Notre héroïne, Mathilde, n’est pas sa fille mais son « p’tit gars » car elle fait tout pour remplacer le bébé garçon mort avant elle. Elle risque sa petite vie en inventant des cascades insensées pour que son père la regarde. C’est pas qu’il ne l’aime pas. D’ailleurs, on ne sait pas qu’on aime, quand on est parent à cette époque. Et il y a un petit frère, petit et effacé. Au village, on adore aller là, au Balto, on adore cette famille drôle et unie.
Mais un jour, badaboum, le bacille de Koch s’y immisce. Il va, au fil des ans, creuser son trou dans le poumon du Paulot. Qui n’y croit pas. Clope au bec, car on ne connaît pas encore les ravages du tabac, il continue à amuser les gens, même au sana. Mais hélas, le tubard n’a plus bonne presse, ni ses enfants. C’est que c’est contagieux cette saleté.
Peu à peu, la tuberculose va bouffer leur vie, détruire ce qu’ils n’ont pas su sauvegarder, exploser cette famille en les privant d’abord de leur mère qui va elle aussi aller au sana, puis de la sœur Annie qui disparaît faire sa vie et son bébé avec Mathieu, ne plus s’approcher des saloperies qui infectent les poumons. Puis placer les deux restants dans des familles d’accueil, de dépérissement. Le café est vendu, les soins coûtent cher.
Et c’est Mathilde, notre héroïne, qui va sacrifier toute son enfance et son adolescence à courir des uns aux autres pour reconstruire un semblant de vie, protéger l’amour de ses parents, sauver son petit frère de la mélancolie dans laquelle il s’immole.
Il va falloir faire face à tous les gens du village qui les rejettent à cause du bacille, qui tournent le dos, qui ne paient pas leurs dettes. Il va falloir trouver des solutions pour tout. Et cette extraordinaire jeune fille n’a peur de rien. Elle n’a rien mais semble pouvoir tout faire, non sans mal, bien sûr, ni terribles sacrifices.
Ce livre est palpitant, formidable. C’est une belle et poignante photo de ces années-là où les progrès n’avaient pas encore atteint toutes les couches de la population, où on pouvait crever de faim, où la gentillesse n’était pas requise pour être famille d’accueil mais où elle se rencontrait un peu partout au coin d’une route ou dans un lycée technique. Je ne sais pas si ce roman fait partie de la trentaine de livres de la rentrée dont tout le monde va parler. Mais il est passionnant.

Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby, édité chez Actes Sud, 2016. 268 pages.

Texte © dominique cozette

L'étonnante veuve Basquiat

Un livre écrit par la copine de jadis, Jennifer Clément, retrace par flashes, bribes, éclairs et collages l’épopée ardue que furent les amours tumultueuses entre Suzanne Mallouk — appelée dès le début la veuve Basquiat — et Jean-Michel Basquiat. Un texte incandescent, fulgurant, démoniaque, d’où jaillissent des coulées de dope, des monstres de déchaînement et de folie, des descentes monstrueuses, des moments tremblotants de tendresse, après piquouse ou snifage. Ni avec toi ni sans toi semblait être la devise de ces deux personnalités  sous influence qui ne cessaient de se recoller après leurs profondes déchirures. On le voit jeter le fric par les fenêtres et elle, refusant qu’il l’achète avec ça, déchirant et jetant tous les dessins qu’il lui offrait. Mince !
Dans ces morceaux de littérature inventive, on y rencontre tout le monde. Tout le monde des années 80. Les fous, les immenses, les artissimes, les géniaux. On y voit surtout la perte suicidaire du seul artiste noir accroché dans les musées parmi les blancs, on le plaint lorsqu’il traîne ses trips non-stop sur plusieurs jours, ou lorsqu’il fait tout pour qu’on le déteste, qu’il devient crade puanteur, souffreteux, violent, injurieux, humiliant. On ne l’aime pas autant qu’elle.
Puis il est mort. Et elle ? Elle a choisi de réussir loin de ça, dans la musique. Mais le showbiz, elle n’a pas kiffé. Elle est alors devenue clean, elle dit n’avoir  jamais franchi la ligne de dépendance à l’héro qui fout n’importe qui en l’air, et elle a repris ses études. Elle est aujourd’hui psychiatre.

L’image que Suzanne renvoie de Basquiat est extrêmement décadente, on a l’impression d’un  junkie en permanent délire. C’est une tout autre image que nous renvoie de film réalisé par une autre amie, resté 20 ans dans les tiroirs. Il faut le voir si vous adorez Basquiat et son œuvre. Il s’appelle The radiant child.  C’est  ici en VOSTFR

La veuve basquiat par Jennifer Clément (Widow Basquiat. A memoir. 2010). 2016 en français, traduit par Michel Marny. Aux éditions Bourgois. 210 pages, 14 euros.

Texte © dominique cozette

(Suite de Ferrante) Le nouveau nom

Imaginez un deuxième pavé sur l’histoire de ces deux filles, L’amie prodigieuse (lien ici) qu’on avait quittées à 16 ans, durant le mariage de l’une d’elles que je ne vais citer pour ne pas spoiler la suite. Ce pavé, Le nouveau nom, est tout aussi passionnant. Je vais vous dire pourquoi. Mais avant, je me suis renseignée et j’ai appris que :
1/ l’auteure se cache sous le pseudo d’Elsa Ferrante. Personne ne sait qui elle est même si on peut supposer que c’est une femme née en 1940, comme la narratrice appelée aussi Elena.
2/ deux autres tomes sont à venir et c’est tant mieux car ce deuxième tome s’arrête lorsque les filles ont quelque chose comme 25 ans et que l’une d’elles, ayant terminé ses études, est au seuil de la grande aventure de la vie alors que l’autre s’est emmurée vivante avec un homme qu’elle estime mais trop pauvre pour lui permettre de vivre confortablement. Elle ne couche pas avec lui mais vit avec ainsi que le petit garçon qu’elle a eu d’un homme adoré. Et elle travaille dans une répugnante usine à charcuterie, dans des conditions épouvantables.
Donc si le premier tome campait les personnages avec finesse et en profondeur, celui-ci, même s’il continue à sonder les sentiments, revirements, nuances, trahisons etc, s’axe essentiellement sur le plafond de verre que constitue la barrière entre riches et pauvres.
L’héroïne qui poursuit, avec l’aide indéfectible des enseignants car elle est très douée, ses études se décourage très souvent car personne ne lui a donné les clés du savoir, de la rhétorique, la pratique du débat d’idées. Pourtant, elle bûche comme une tarée, mais toujours avec cette sorte de motivation d’être à la hauteur son amie, même si elle n’étudie plus — ou en cachette. Après avoir réussi au concours pour jouir d’une bourse et suivre des études supérieures à Pise — quittant enfin son milieu pourri —  elle joue à fond la réussite en se donnant des objectifs illustrées par des personnes qui lui paraissent au même niveau qu’elle. Ce qui est faux, elle s’en rendra compte à maintes reprises. Son origine sociale lui fait honte et même si elle fait tout pour gommer son accent et pallier quelques erreurs syntaxiques dues au fait que chez elle, on parle surtout le patois, les étudiants soulignent en se moquant ses failles. Elle s’en sort, encore, jusqu’à ce qu’elle rencontre un étudiant d’une famille très bourgeoise. Malgré la gentillesse de la famille, elle doit toujours se forcer pour être à la hauteur alors que chez eux, tout est naturel. Elle s’aperçoit aussi que ce qui a manqué dans l’enfance au niveau de l’éducation ne peut pas se combler, ni même le manque de relations ou de références. Allié au fait qu’elle est très pauvre et que ça se voit à ses vieux vêtements, elle reste l’éternelle complexée de sa promotion malgré les lauriers que lui tressent les enseignants. Au niveau de sa famille et de son quartier de Naples, lorsqu’elle revient avec son diplôme, elle voit que si on l’admire quelque part, ça ne va pas très loin car à quoi sert-elle dans leur petite société ultra matérielle. A rien. Mais un événement se fait jour : un roman (en fait, l’histoire de ses vacances où elle s’est fait dépuceler) écrit juste pour elle et offert à son fiancé (avec regret car elle le trouve le livre nul) atterrit chez un éditeur et va faire peut-être changer le cours de sa vie.
Pendant tout ce temps, son amie erre dans sa vie en adoptant souvent des comportements très dangereux qui la font mal voir de tas de gens et maltraiter par ses proches. Elle connaîtra aussi une passion fulgurante mais elle sait que tout se termine et semble blindée pour tout. Rien ne peut l’atteindre, c’est ce qui fait sa force mais qu’a t-elle à y gagner ? Rien.
(A suivre)

Le nouveau nom d’Elena Ferrante, 2012 en Italie, 2016 chez Gallimard, traduit par Elsa Damien. 554 pages, 23,50 €.

Trous de mémoire de fille d'Annie E.

Annie Ernaux se raconte encore. Cette fois elle fait ressurgir la fille de 18 ans, son âge en 1958, sa première séparation d’avec ses parents, petits épiciers d’Yvetot (Normandie) pour faire la mono dans une colo où, finalement, elle fera surtout des frasques. Le livre s’appelle mémoire de fille mais il semblerait qu’elle fait pas mal de confusions dans ses souvenirs. Elle a retrouvé des lettres de cette époque, elle cherche des tas d’indices mais elle raconte des choses que les filles d’alors ne pouvaient pas connaître comme les serviettes périodiques jetables (apparues en France en 63) et les vacances de février (en 72). C’est pas que je sois pointilleuse mais ça m’a frappée comme d’autres détails qui sont plus de l’ordre de son ressenti et que je ne peux vérifier, par exemple quand elle dit porter un jean en 1958, certes, ça existait mais la façon dont elle décrit sa garde-robe restreinte, portant une jupe en tweed épais avec un manteau 3/4 en plein mois d’août pour se rendre en train à la colo exclue qu’elle ait pu se mettre à la mode rock’n roll, elle qui était si sage, avec des parents si pauvres et si peu de tentations dans son village.
Pourquoi je dis ça ? Parce que la mémoire est mouvante. La sienne en particulier. Même si elle essaie d’être au plus près de ce qu’elle a été à 18 ans. Parce qu’elle essaie de récupérer sa mentalité d’alors. Mais il y a des hiatus. Ce que j’ai entendu sur ce livre par elle-même (France Inter, la Grande Librairie) est l’histoire d’une sorte d’oie blanche non pas franchement violée, mais poussée à coucher avec quelqu’un ayant autorité sur elle. Donc, victime. C’est ce qu’ont développé les interviewers et à quoi elle a répondu : un chef moniteur, la perte de la virginité puis après, longtemps après la honte.
J’ai lu le livre et ce n’est pas cela qu’elle raconte. Je pense que dans l’intervalle où elle a relu les épreuves et la promo, sa mémoire a encore joué, à oins qu’elle ait été influencée par les premiers avis, ce sont des choses qui arrivent.
Certes, elle a été embarquée le premier soir lors d’une boum par celui qu’elle trouvait beau et qui l’a d’une certaine façon possédée mais sans pénétration car il n’a pas voulu la déflorer. Et elle ? Elle était très heureuse, très fière de la nouvelle liberté de son corps, d’avoir connu un corps d’homme et elle n’a eu de cesse d’en rêver et d’en vouloir plus. Mais comme ce type a préféré sortir avec une autre fille qui couchait, elle s’est donnée à droite à gauche, se perdant dans les bras des uns et des autres au vu et au su de tous, elle buvait aussi. La vie de patachon, quoi Bref, elle a cherché encore désespérément à se faire dépuceler, elle le sera presque (sang) par lui. Enfin !
Certes, il y aura la honte. Non pas cette honte, ou la rancœur d’avoir été manipulée, mais celle de n’avoir pas su où s’arrête la morale, les bonnes mœurs des filles « bien ». Elle s’est comportée comme une garce, les autres l’ont vue comme une garce et l’année suivante, elle a été déclarée « indésirable » lorsqu’elle a voulu retourner à la colo dans l’espoir (fou) de revoir le mono.
Donc un livre pas inintéressant, pas non plus passionnant, un livre de filles si on peut dire car on a chacune au fond de nous, des histoires dont nous ne sommes pas fières parce que nous sommes des filles et que la société ne nous accorde pas le droit de nous conduire comme les garçons avec notre corps.
Il se trouve que je lis actuellement le récit d’Elena Ferrante qui se passe aussi à la fin des 50’s, avec pour héroïnes deux jeunes Napolitaines de 15/16 ans (et plus, dans la suite que j’ai entamée) où la perte de la virginité est autrement dramatique. Dans ces deux tomes épais, le moindre détail est ciselé, tout est décrit avec minutie, ce qui rend l’histoire extrêmement dense et construite.
Annie Ernaux est une écrivaine importante, c’est sûr. Mais je la trouve morne, avec tendance à ressasser, à tout vouloir justifier comme si, finalement, ce n’était pas tout à fait sa faute s’il lui arrivait de drôles de trucs. D’ailleurs elle le dit dans le livre : si elle n’écrit pas cette histoire, elle l’aura vécue pour rien. Car pour elle, apparemment, sa vie est le tissu de son art, elle vit les choses pour pouvoir les raconter, peut-être pas celles de ses 18 ans, et encore, mais certainement beaucoup d’autres. Elle se regarde vivre, elle s’écrit, elle s’analyse.
Ceci n’est pas une critique négative, du moment que ses livres ont de la tenue, qu’ils donnent à réfléchir, bien qu’ils soient assez minces.

Mémoire de fille d’Annie Ernaux chez Gallimard, 2016. 151 pages. 15 €.

Texte © dominique cozette

L'amie prodigieuse de Ferrante

Après m’être un peu ennuyée avec Les jours de mon abandon d’Elena Ferrante, j’ai été lentement mais sûrement conquise par l’écriture de l’amie prodigieuse, une histoire d’amitié ou plutôt de proximité et de rivalité amicales de deux filles élevées dans un quartier pauvre de Naples dans les années 50. Au départ, elles se testent et c’est Lila la dominante, le casse-cou, la désobéissante. Elena est une fille sage qui travaille bien. Les enfants à l’époque n’étaient pas censés faire des études, dans ces familles qui tiraient le diable par la queue. Ils aidaient très vite leurs parents dans leurs petites entreprises ou à la maison. C’étaient des épiciers, cordonniers, garagistes ou portiers de mairie (top du top). Ils ne partaient jamais de chez eux, ne connaissaient que la poussière, les commérages, les misères et les problèmes du quartier.
Or, il se trouve que la narratrice est la première de la classe. Qu’elle, donc, domine tout le monde mais surtout Lila. Jusqu’au jour où elle entend la maîtresse dire que la plus forte de tous, c’est Lila. C’est une surdouée (ça ne se dit pas à l’époque) beaucoup plus mature que les autres. Et  malgré sa mauvaise tenue, l’institutrice va la pousser aux études avec Elena. Mais les parents de Lila ne veulent pas, même si son frère, cordonnier comme le père, essaie de les convaincre. Pour Elena, il faut le soutien assidu de la maîtresse pour qu’elle puisse entrer au collège.
Ici, comme ailleurs, les petits coqs de village paradent, font les beaux, s’étrillent pour le leadership. Les filles sont interdites de les fréquenter sans être chaperonnées, ce qui n’empêche pas les sentiments, les jalousies, les envies, les désirs. Lila va continuer, en secret, à s’instruire et même à devancer les matières d’Elena, elle prend des tas de livres à la bibliothèque et son cerveau continue à progresser. Sans jamais se l’avouer, les deux filles se lancent ce genre de défi mais quand Elena a besoin d’éclaircissements sur un sujet, elle n’hésite pas à consulter Lila.
Ici, comme ailleurs à cette époque, les jeunes hommes peuvent demander la main d’une fille sans l’accord de celle-ci et les parents acceptent si le parti est bon. Durant toute leur adolescence, jusqu’au mariage de l’une d’elle à 16 ans, on va assister à l’éclosion de tous ces jeunes, leurs façons de se comporter, leur soif de gloire et d’argent ou au contraire leur besoin de s’ancrer dans la vie qu’ils ont toujours connue. C’est une analyse très fouillée des sentiments et des pulsions que développe l’auteure qui fait que le récit devient exaltant avec tous les événements inattendus de la vie, les mensonges, les trahisons, les secrets.
Mais le livre s’arrête brutalement lors du mariage alors que le début du récit promettait d’arriver jusqu’à la soixantaine de ses héroïnes. Mais ouf, le deuxième volet de la saga existe, que je vais me procurer illico presto.

 

L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante. 2011. Traduit en 2014 par Elsa Damien. Chez Folio. 430 p.

texte © dominique cozette

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