Quête de la mère de Sophie Daull

Le dernier de Sophie Daull me rappelle énormément les gens dans l’enveloppe (que j’avais bien aimé, voir ici) d’Isabelle Monnin où, après avoir acheté un stock de photos aux puces, elle avait décidé d’en retrouver les vraies personnes.
Le livre de Sophie Daull part d’une démarche plus intime : la recherche de sa mère. L’an dernier, Sophie avait écrit un livre très remarqué sur la mort toute récente de sa fille de 16 ans, suite à une maladie foudroyante (Camille, mon envolée) que je ne ai pas lu. En cette rentrée, on parle de La suture, son nouvel opus. Si elle a perdu sa fille de 16 ans, elle a aussi perdu sa mère à 19 ans. Les deux n’ont pas pu se connaître. Elle-même sait très peu de choses sur sa mère qui ne lui racontait rien, gardant le secret de son enfance et de son adolescence peu joyeuses, près d’un père, violent poivrot, (ce n’était pas son vrai père, tout le monde le savait), une mère peu attentive et une aînée indifférente voire méprisante envers cette bâtarde. Tout ce petit monde dans un bistro bas de gamme, dans une bourgade miteuse.
Donc sa mère, qui a été assassinée à la quarantaine sans que ce meurtre ait été élucidé, n’a laissé que quelques traces, quelques photos, des fiches de paie, peu de choses, qui tiennent dans une boîte à chaussures. Armée de ces maigres indices, Sophie part à la rencontre de son ascendance. Beaucoup des ami(e)s de classe de sa mère sont morts ou gâteux, le café a été vendu plusieurs fois, personne ne connaît plus les anciens du village. Elle réussit malgré tout à sauver quelques pièces du puzzle à partir desquelles elle entreprend de fictionner ce qui lui manque d’après les décors et ambiances qu’elle a découverts. On suit sa quête avec intérêt, en espérant retrouver le plus mystérieux de tous : le père biologique, dont elle connaît le nom, mais il restera comme le grand secret de sa vie. Quant à l’assassin de sa mère…

La suture par Sophie Daull aux éditions Philippe Rey, 2016.208 pages, 17 €. Vidéo où l’auteure nous parle de son livre.

 

Le premier Laurent Mauvignier

Je n’ai pas lu beaucoup de livres de Mauvignier, j’ai cependant été bluffée par Des hommes, par son talent à scalpeliser le crâne des gens pour voir ce qu’il y a dedans. Loin d’eux est son premier roman, écrit à 32 ans, en 99 et publié aux éditions de Minuit qui reste son éditeur principal. Actuellement, on parle beaucoup de son dernier livre, une mère qui embarque son ado pénible dans un périple sauvage, à cheval dans les montagnes Kirghizes, je le lirai prochainement.
Loin d’eux n’est pas un livre gai, on s’en doute. L’auteur y dissèque se qui se passe dans la tête des protagonistes de l’histoire banale d’un jeune homme qui se donne la mort au grand dam de ses proches. Il avait réussi à quitter la prison aliénante de sa famille, un père ouvrier taciturne, une mère un peu étouffante, dans une petite ville inintéressante. A côté de chez eux, son oncle, sa tante et leur fille, la cousine qui avait perdu son mari très jeune et à laquelle on reprochait de vouloir l’oublier trop vite. Sauf Luc qui lui donnait raison. Donc, après avoir trainassé chez lui, à ne s’intéresser qu’aux vieux films en noir et blanc, il trouve un boulot à Paris, la nuit, dans un bar. Les siens guettent ses lettres avec avidité mais elle sont rares et peu explicites. Seule, la cousine se doutait qu’un jour il se suiciderait. Pourtant il n’explique pas son geste, il ne laisse pas d’indices, simplement son éternelle impression de malaise, d’inadaptation à la vie.
Le livre est la voix intérieure des personnages confrontés à cette triste histoire. Des voix solitaires. C’est court mais dense, c’est dur et précis, c’est fouillé et détaillé, c’est brillant. Je l’ai acheté il y a longtemps à la Samaritaine 34,77 francs / 5,30 euros. Je l’ai retrouvé en triant, il était caché, tout petit, entre d’autres plus gros…

Loin d’eux par Laurent Mauvignier. 1999, aux éditions Minuit. Collection double. 126 pages.

Deux livres extra, atypiques

Il y a ce bouquin qu’on m’a prêté et que j’hésitais à ouvrir. J’aurais été la reine des pommes parce qu’il est formidable. Des 76 portraits on en connaît tous quelques-uns, de ces clodos, hobos, marginaux, comme Buko, Brautigan, Dan Fante, Michel Simon, tiens ! mais beaucoup gagnent à être découverts, des vieux morts décomposés ou de jeunes musicos encore presque imberbes, quelques femmes, si peu mais c’est vrai que l’alcool, la rue et les mauvaises manières ne nous anoblissent pas. Surtout, c’est la langue utilisée pour graver ces portrait qui vaut le détour, une langue impressionniste, cubiste, baroque, street art, fauviste, non-figurative… Je ne vous en dit pas plus, allez en lire une page chez votre libraire préféré, vous serez emballé(e) ! En plus la couv est superbe avec ce dessin de François Matton en défonce.
76 clochards célestes par Thomas Vinau au Castor Astral, 2016. 200 pages, 15 euros. Certains de ces textes sont parue dans la revue Vents Contraires du Rond-Point.

Celui-ci est étonnant. Il s’appelle l’ancien régime, et je ne parle pas d’un régime basses calories quoi que ce soit écrit très gros sur peu de pages. C’est l’histoire complètement drôlisée, farcie d’humour et de spiritualité, de l’Académie Française et de sa première immortelle, à savoir Marguerite Yourcenar, une personne sans pomme d’Adam et qui fait pipi assise… Cette petite édition, l’Incipit, ressemble un peu au dilettante et son propos est de faire raconter à de grands écrivains une première fois historique en en faisant un objet littéraire personnel. En plus, c’est instructif, ça se lit sans faim dans le tromé entre deux quêteurs ou sur le quai de Nantes TGV en revenant de l’île d’Yeu  alors que le Relais H est fermé.
Une petite citation qui se situe après la banalisation des femmes au statut d’immortelles, pour en attirer de plus contemporaines auprès des vieux messieurs : « on les supplia. On promit d’ajouter un « e » à auteur, rien que pour elle ; et même à professeur ; et même à soeur. On promit de remplacer l’épée par un sac Gucci, l’habit vert par un déguisement de Calamity Jane, les séances de dictionnaire par des cours de lap dance. »
Et tout à l’avenant (quelle belle expression !!!). Bon, bref, c’est super drôle !
L’ancien régime par François Bégaudeau, chez Incipit, 2016. 108 pages, 12 euros.

 

Comment réussir son exil quand on est bosniaque et illettré…

Le titre réel de ce livre plein d’esprit et de dérision est Manuel d’exil avec ce sous titre  comment réussir son exil en trente-cinq leçons, il est écrit en français par Velibor  Colic (avec des petits zigouigouis sur les C) et il est impayable, bien que dans la très sérieuse collection blanche de Gallimuche.
Ce mec est un géant d’1m95, c’est vous dire que pour passer inaperçu quand on est un sans papiers, c’est coton. La première phrase du bouquin donne le ton : « J’ai vingt-huit ans et j’arrive à Rennes avec pour tout bagages trois mots de français — Jean, Paul et Sartre. » On le traite comme un illettré sourd en lui parlant fort et simple bien qu’il avoue bac plus 5 et qu’il a déjà écrit quelques livres en serbo-croate. De plus, il se trimballe partout avec ses livres, Camus, Sartre, Cocteau, il est pétri de culture française, de références poétiques, cinématographiques, littéraires. Des humanités. Il a donc droit aux leçons de français. Mais celles-ci menacent de durer des semaines tant que tous les réfugiés n’arrivent pas à dire « où est la poste ? ». Du coup, il préfère pratiquer sur les bancs publics ou dans les bistrots où les patrons sont assez sympas pour ne pas le virer quand il n’a pas de sous. Il loge dans des refuges assez rêches et se trouve des amis de galères plutôt bruyants et portés sur la bouteille. Ses amours sont réduites à pas grand chose car c’est pas facile de séduire une jolie fille quand on est attifé chez poubelle, coiffé à la footeux, pas très clean et sans un.
Ses pérégrinations commencent à Rennes et il fera un bon tour en France dont Paris, puis Italie, Venise, et retour au pays natal où il n’y a rien à espérer. Donc retour en France.
Il apprend que pour trouver les épiceries les moins chères, il suffit de suivre les grosses mamas africaines. Ou comment gruger le système allemand avec ses Länder pour recevoir plusieurs fois les allocs. Un copain a une combine pour fabriquer des billets de 20 € mais ça coûte 24 € le billet,  etc.
Puis un jour, le voilà invité par le Parlement européen des écrivains aux côtés de célébrités tels que BHL qui ne font pas grand cas de lui. « Je me retrouve dans ma posture habituelle de hérisson mental. » Il possède une Olivetti portable et tape tout, d’un café ou de sa chambre à Clichy ou d’une piaule n’importe où ailleurs. Il mange des glouches, fume et boit quand il le peut. Il souffre de solitude, il voit bien que la vie n’a pas été sympa avec lui et malgré cela, il trouve suffisamment d’humour pour nous faire partager ses misères sans que les larmes montent aux yeux. Cerise sur le non-gâteau : son style est formidable !

Manuel d’exil. Comment réussir son exil en trente-cinq leçons de Velibor Colic chez Gallimard, 2016. 200 pages, 17 euros, même pas 10 centimes par page, ce qui est donné.

Texte © dominique cozette

Après Rosalie Blum, voici Juliette

Camille Jourdy continue ses portraits de femmes. Il y eut Rosalie Blum puis Séraphine. Juliette vient d’arriver, un peu en miettes, sur le quai de gare de sa ville d’enfance. Son père n’est pas là qui l’attend mais c’est normal, on ne l’attend jamais, elle compte pour du beurre. Juliette a pris un congé, quitté Paris dans l’espoir d’aller mieux en se replonger dans l’univers de sa famille. Sa famille ! Oui, ben non. Son père qui ne dit jamais rien, les yeux rivés sur son journal, chez qui elle s’installe. Sa soeur aînée, mariée, deux enfants, une copine toujours collée à elle. Sa soeur est le contraire de Juliette, forte, décidée, occupée. Elle a un son amant du jeudi qui doit se déguiser pour la voir. Qu’elle oublie un jour dans un placard. Sa mère, divorcée joyeuse, habillée criard, qui sort avec un hippy vintage, mais en prendra un autre bien vite. Et puis la petite vie de la ville où il ne se passe rien, son vernissage un peu pourri, et son bistro bon enfant où tout le monde se connaît. Un homme va attacher ses pas à ceux de la déprimée pour tenter de la faire sourire. Un caneton, trouvé dans un parc, va être le lien entre eux. Mais Juliette, est-ce qu’elle en a à foutre de tout ça ? Pourquoi on ne lui a jamais dit que ses parents avait perdu un bébé avant elle ?
Un livre chouette, tendre et cruel comme une famille ordinaire dont je vous offre la page d’un déjeuner tous ensemble.

Juliette par Camille Jourdy chez Actes Sud BD, plein de pages, pas de prix au dos…

Texte © dominique cozette

Petit pays : à visiter absolument

Vous avez dit Stromae ? Perdu ! Ce chanteur auteur compositeur belge métis, filiforme, au sourire doux,  né dans un pays où a sévi la guerre Hutu-Tutsi s’appelle Gaël Faye. Ils se ressemblent pas mal et je suppose que ça doit l’agacer quand on lui en rebat les oreilles. Mais il n’est pas censé lire mon blog donc pas d’offense.
Gaël Faye est un sacré talent de plume ! Quel est ce petit pays qu’il nous narre du haut de son enfance ? Ce n’est pas le Rwanda, il s’agit du Burundi, pays voisin, à l’ambiance jadis si croustillante, si charmeuse, si édénique. Un petit paradis lorsque Gaby avait 10-12 ans, un père bougon mais gentil, petit blanc qui n’avait jamais vécu en France, une mère rwandaise canon, splendide, superbe qui ne rêvait que de ça : la France.
Il nous fait revivre les doux moments d’innocence parmi les senteurs de la flore, les bains dans le lac, les vols de mangue, les pluies tropicales, la complicité avec les boys, les lettres parfumées d’une petite correspondante française. Les Hutu, les Tutsi, il ne comprend pas, son père interdit la politique à la maison, il leur explique, à lui et Ana la petite sœur, que ceux qui sont petits avec un gros nez sont des Hutu et les grands maigres avec le nez fin sont des Tutsi. Il ne faut pas avoir fait un doctorat de génétique pour comprendre que la dichotomie est grossière. Ça n’empêche pas le môme de jouer avec ses potes dans le vieux camion VW abandonné, d’y planquer leurs trésors, d’y défier leurs ennemis, quoi que notre héros n’en ait point, il est pour la paix et déteste la violence. Hélas.
Le roman est bien construit car il nous laisse beaucoup de temps pour s’acclimater avec plaisir à ce petit pays pittoresque et à ses habitants avant que ne s’ouvrent réellement les violences, avant l’explosion de l’avion des présidents des deux pays, avant l’appel à la vengeance des Tutsi sur les Hutu. Et le massacre commence, loin de lui, pas au Burundi, pas encore. Sa mère se sépare de son père et va rejoindre sa famille au Rwanda. Ce sont des familles qui s’aiment fort, ça compte là-bas. Et peu à peu, le cauchemar va s’installer d’un côté comme de l’autre, chez ceux qui sont partis et ceux qui sont restés, machettes et kalach vont semer la terreur jusque dans les maison. Nul n’est à l’abri, surtout pas Gaby auquel le chef de gang — dont il n’a  jamais voulu faire partie, préférant se plonger dans les livres que lui prête une vieille amie — demande de prendre parti pour la cause ultime : l’exécution de l’ennemi. La mise à mort de son enfance. Puis le départ pour la France.
N’empêche, ce livre est une ode à l’Afrique avec toutes les petites choses qu’en en connaît et qui font son charme : la chaleur, la sensualité, la bière, la pauvreté joyeuse, les rites, les élections, les recettes de cuisine, les colons etc. dans la dernière partie, nous sommes confrontés à l’horreur totale, celle qu’on ne peut pas gommer, qui mène sa mère à la folie.
Ce livre est une petite merveille déjà lauréat du prix du roman FNAC.

Petit Pays par Gaël Faye chez Grasset. 2016. 218 pages, 18 €.

Texte © dominique cozette

L'insouciance de la Tuil

L’insouciance est le nouveau grand  roman de Karine Tuil  — dont j’avais adoré celui d’avant, l’invention de nos vies (lien ici) —  un pavé de plus de 500 pages où l’on suit, haletant(e), les pérégrinations ahurissantes d’une poignée de personnages qui vivent des choses pas très ordinaires. On rencontre en premier le lieutenant Romain Roller, dévasté par la perte de ses hommes en Afghanistan. On y découvre les sas de décompression où nos militaires sont priés de passer quelques jours avant de retrouver leur famille. C’est là qu’il se prend d’une passion frénétique et inextinguible pour Marion, journaliste pointue et exigeante. Mais elle est mariée à un très gros et très fringant entrepreneur, Vély (anagramme de Lévy pris par son père qui ne se sentait pas juif). Romain aussi est marié à une femme super et droite mais il n’a plus envie de la voir. Romain a un ami d’enfance de sa banlieue, Osman qui, grâce à son acharnement à s’occuper des moutons égarés de la cité, a été remarqué puis choisi pour être conseiller du président de la république. Dans le cadre de la diversité, il n’en est pas dupe. Car il est noir, assume mal le fait qu’on lui balance souvent ses origines et son manque de diplômes dans ce monde d’énarques dont fait partie sa compagne, noire aussi, qui aurait préféré se marier à un blanc pour son avancement de carrière.
Ces personnages vont se croiser, s’imbriquer parfois, ils vont tous subir de monstrueuses  épreuves dont ils vont avoir peine à se remettre, si toutefois ils s’en remettent. Ils vont entrer dans des paniers de crabes, éprouver leurs forces et leurs faiblesses au contact de leur mise en lumière, voire leur pipolisation. Les chapitres sont courts, on y apprends d’horribles choses concernant la ou les guerres, on s’y vautre auprès des petits marquis de l’Elysée, on s’y noie dans les haines et les trahisons, on y côtoie les atrocités du racisme, les errements de l’amour. Ce n’est pas un livre gai mais c’est très agréable à lire car tout y est concis, parfois ça frôle le schématique, bref on y trouve son compte en suivant l’évolution des destinées des protagonistes. Et l’insouciance dans ton ça ? Pfffuittt, morte, assassinée d’un coup de lame tranchante. La vie doit continuer malgré sa chiennerie, ça ne va pas être de la tarte !

L’insouciance de Karine Tuil chez Gallimard. Rentrée 2016. 524 pages 22 €

Texte © dominique cozette

La succession qui ne se refuse pas

je suis d’une tristesse infinie quand je termine un livre que je trouve formidable. Je viens de refermer La succession de Jean-Paul Dubois. Et j’aime trop bien cette tristesse qui me fait garder ce livre en moi le plus longtemps possible avec son héros désabusé, non, pas désabusé, plutôt hyper conscient de la vanité de tout ça (la vie etc). Après seulement je lis les critiques et je vois que Télérama trouve ce livre drôle, en partie. Désolée, pas moi. Je le trouve émouvant, touchant, sombre, plein de dérision (c’est peut-être ça, l’humour), fort, dense, profond, léger, chaud froid. Drôle, non.
Dubois nous entraîne cette fois dans la folie passionnée de ce qui n’est pas la pelote basque mais qui y ressemble pour une béotienne comme moi, c’est la cesta punta, une industrie en Floride et tout ce qui va avec : le fric, les paris, le bling bling, sorte de paradis pour certains. En tout cas, le héros adore ça. Il est diplômé de médecine mais refuse la succession de son père, un médecin très apprécié qui consulte en short et ne parle pas à sa famille, sans pour autant la maltraiter. Notre héros préfèrejeter la balle de toutes ses forces sur les frontons américains.
Sa famille, ce sont tous des suicidés, des metteurs en scène de leur propre suicide. Il n’en veut pas. Il veut oublier les folies russes de son grand-père qui se trimballe avec une tranche du cerveau de Staline (qu’il a autopsié), la folie muette de sa mère qui vivait collée à son propre frère dans la maison familiale pour se tuer après qu’il l’ai fait, chacun à sa façon.
Pour lui, à Miami, tout va bien, il a ses potes, sa vieille caisse, son vieux bateau et le chien qu’il a sauvé des flots. Puis son père se suicide à Toulouse, l’univers joyeux de la cesta punta se délite et la femme qu’il aime, bien plus âgée, le plaque sans explication. Il faut retourner à Toulouse. Puis revient à Miami, repart etc…
Ça ne sert à rien de raconter tout ça. La prégnance du livre tient dans la façon de Dubois de nous raconter les choses les plus simples, les plus graves, les plus poignantes.
Les héros est si désespérément attachant qu’on a peur du mal qu’on va peut être lui faire dans cette histoire où, dans la deuxième partie, son cas s’aggrave puisqu’il doit soigner et aider. Se faire son éthique, savoir si on a le doit de donner la mort.
Je ne sais pas parler mieux de ce livre. J’ai essayé de ne pas le dévorer car chaque paragraphe est riche, nourri, senti. Mais voilà, il est fini, et je suis jalouse de vous tous qui n’avez pas encore eu le plaisir intense de le lire ! Bande de veinard(e)s !

La succession de Jean-Paul Dubois, 2016 aux éditions de l’Olivier. 234 pages, 19 €.
Texte © dominique cozette

Mathilde, l'héroïne extra de Valentine Goby

Le livre de Valentine Goby s’appelle un paquebot dans les arbres parce qu’il démarre sur les ruines, en pleine forêt du Vexin, d’un sanatorium comme on les construisait dans les années 30. L’histoire va se situer entre la fin des années 50 et 60, durant cette période qu’on appelle à tort les trente glorieuses car tout n’y était pas, qu’on se le dise, aussi facile que ça.
Un petit village de 500 habitants et au centre, un café tabac épicerie journaux tenue par le fantasque Paulot, petit moustachu pétri d’humanité, qui se fout des ardoises qu’on y laisse, qui recueille les plus pauvres, qui offre ce qu’il a. Son amour de la vie. Sa femme a abandonné ses ambitions après son diplôme pour rester avec cet homme radieux, elle l’aime d’un amour total mais hélas, il n’a pas trop de temps pour s’occuper d’elle, tout à sa besogne d’alimenter le lien social avec ses bals, son juke-box et surtout son harmonica dont il joue avec la dextérité d’un cow-boy. Le bal, c’est avec sa fille aînée, la belle Annie, qu’il l’ouvre. Il adore sa fille. Notre héroïne, Mathilde, n’est pas sa fille mais son « p’tit gars » car elle fait tout pour remplacer le bébé garçon mort avant elle. Elle risque sa petite vie en inventant des cascades insensées pour que son père la regarde. C’est pas qu’il ne l’aime pas. D’ailleurs, on ne sait pas qu’on aime, quand on est parent à cette époque. Et il y a un petit frère, petit et effacé. Au village, on adore aller là, au Balto, on adore cette famille drôle et unie.
Mais un jour, badaboum, le bacille de Koch s’y immisce. Il va, au fil des ans, creuser son trou dans le poumon du Paulot. Qui n’y croit pas. Clope au bec, car on ne connaît pas encore les ravages du tabac, il continue à amuser les gens, même au sana. Mais hélas, le tubard n’a plus bonne presse, ni ses enfants. C’est que c’est contagieux cette saleté.
Peu à peu, la tuberculose va bouffer leur vie, détruire ce qu’ils n’ont pas su sauvegarder, exploser cette famille en les privant d’abord de leur mère qui va elle aussi aller au sana, puis de la sœur Annie qui disparaît faire sa vie et son bébé avec Mathieu, ne plus s’approcher des saloperies qui infectent les poumons. Puis placer les deux restants dans des familles d’accueil, de dépérissement. Le café est vendu, les soins coûtent cher.
Et c’est Mathilde, notre héroïne, qui va sacrifier toute son enfance et son adolescence à courir des uns aux autres pour reconstruire un semblant de vie, protéger l’amour de ses parents, sauver son petit frère de la mélancolie dans laquelle il s’immole.
Il va falloir faire face à tous les gens du village qui les rejettent à cause du bacille, qui tournent le dos, qui ne paient pas leurs dettes. Il va falloir trouver des solutions pour tout. Et cette extraordinaire jeune fille n’a peur de rien. Elle n’a rien mais semble pouvoir tout faire, non sans mal, bien sûr, ni terribles sacrifices.
Ce livre est palpitant, formidable. C’est une belle et poignante photo de ces années-là où les progrès n’avaient pas encore atteint toutes les couches de la population, où on pouvait crever de faim, où la gentillesse n’était pas requise pour être famille d’accueil mais où elle se rencontrait un peu partout au coin d’une route ou dans un lycée technique. Je ne sais pas si ce roman fait partie de la trentaine de livres de la rentrée dont tout le monde va parler. Mais il est passionnant.

Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby, édité chez Actes Sud, 2016. 268 pages.

Texte © dominique cozette

L'étonnante veuve Basquiat

Un livre écrit par la copine de jadis, Jennifer Clément, retrace par flashes, bribes, éclairs et collages l’épopée ardue que furent les amours tumultueuses entre Suzanne Mallouk — appelée dès le début la veuve Basquiat — et Jean-Michel Basquiat. Un texte incandescent, fulgurant, démoniaque, d’où jaillissent des coulées de dope, des monstres de déchaînement et de folie, des descentes monstrueuses, des moments tremblotants de tendresse, après piquouse ou snifage. Ni avec toi ni sans toi semblait être la devise de ces deux personnalités  sous influence qui ne cessaient de se recoller après leurs profondes déchirures. On le voit jeter le fric par les fenêtres et elle, refusant qu’il l’achète avec ça, déchirant et jetant tous les dessins qu’il lui offrait. Mince !
Dans ces morceaux de littérature inventive, on y rencontre tout le monde. Tout le monde des années 80. Les fous, les immenses, les artissimes, les géniaux. On y voit surtout la perte suicidaire du seul artiste noir accroché dans les musées parmi les blancs, on le plaint lorsqu’il traîne ses trips non-stop sur plusieurs jours, ou lorsqu’il fait tout pour qu’on le déteste, qu’il devient crade puanteur, souffreteux, violent, injurieux, humiliant. On ne l’aime pas autant qu’elle.
Puis il est mort. Et elle ? Elle a choisi de réussir loin de ça, dans la musique. Mais le showbiz, elle n’a pas kiffé. Elle est alors devenue clean, elle dit n’avoir  jamais franchi la ligne de dépendance à l’héro qui fout n’importe qui en l’air, et elle a repris ses études. Elle est aujourd’hui psychiatre.

L’image que Suzanne renvoie de Basquiat est extrêmement décadente, on a l’impression d’un  junkie en permanent délire. C’est une tout autre image que nous renvoie de film réalisé par une autre amie, resté 20 ans dans les tiroirs. Il faut le voir si vous adorez Basquiat et son œuvre. Il s’appelle The radiant child.  C’est  ici en VOSTFR

La veuve basquiat par Jennifer Clément (Widow Basquiat. A memoir. 2010). 2016 en français, traduit par Michel Marny. Aux éditions Bourgois. 210 pages, 14 euros.

Texte © dominique cozette

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial
Twitter