Dernières nouvelles du cosmos

Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler d’un film, une pure merveille. Un documentaire (bande-annonce ici) sur une personne extraordinaire qui nous a scotchés sur nos fauteuils, tous les spectateurs du cinéma où je viens de le voir, le Luminor, derrière le BHV. Cette personne s’appelle Hélène Nicolas. A première vue, elle ressemble à s’y méprendre à une handicapée mentale profonde. Elle en a tous les symptômes : elle est très mal assurée dans sa marche, elle ne se sait pas bien se servir de ses mains, elle vous considère d’un air béat, bouche ouverte, en riant à l’occasion, ou en se mordant le poignet quand elle n’est pas contente. Et surtout, elle ne parle pas. Elle mange la bouche grande ouverte, se trimballe avec une grosse bouée imprimée pneu autour d’elle. Elle semble avoir 15 ans, un an d’âge mental mais en a trente.

Cette jeune femme a été diagnostiquée autiste très déficitaire dans son enfance. Sa mère n’a jamais pu avoir de contact avec elle. Comme elle dit : elles ne se connaissaient pas et ne se reconnaissaient pas. La fillette ne touchait rien, passait la main au-dessus des objets, ne se servait de ses mains que pour attraper ses aliments. L’institution spécialisée n’a rien pu faire pour elle. Aucun progrès. A 14 ans, elle est devenue dépendante de sa mère qui a quitté son boulot pour lui apprendre des choses. Quoi ? On ne sait pas, elle ne sait pas mais à force de la stimuler, elle a réussi à trouver le chemin de la communication. Très lentement. Hélène s’est mise à écrire, toute seule, des mots qu’on ne lui a jamais enseignés avec des lettres qu’on ne lui a jamais apprises. Sa mère, une belle blonde fine et rieuse, ne peut rien expliquer. Peut juste aider sa fille à aligner des petites lettres en carton, rangées dans une boîte à cases, pour faire des phrases. C’est long, les lettres sont de traviole, toutes les trois lignes il faut remettre les lettres dans les cases pour continuer. Mais ce qu’on lit, ce qui sort de « la boîte à penser » ou du « cornichon de cerveau » d’Hélène est bluffant. Par exemple :
« Sortir de ma bulle pour entrer dans le cercle aux limites domptées depuis la nuit des temps par le géocentrisme indélébile. Pourquoi ? »
« Opaque lecture, nourricières des uns, meurtrières des autres, avec la même croyance du droit à l’existence. »
« Dans la folie de l’obéissance d’être en vie, j’accuse la gourmandise jubilatoire de mon cerveau de m’inonder du désir impalpable de jouer avec les lettres et raconter l’invisible qui vit en moi. »

De ses textes, des gens de la scène ont créé un spectacle où se mêlent voix, musiques, sons, installations mobiles, lettrages… présenté à Avignon et ailleurs. Et aussi des chansons. Un beau succès. C’est qu’on a affaire à une splendide poétesse métaphysico-surréaliste qui rit en écoutant les autres dire ses mots. Elle jubile. On s’attache, on a envie, comme un mathématicien auquel elle a posé une colle vertigineuse, de caresser ses joues pleines, de se faire imprimer par son regard intense qui ne cille pas et en dit long sur son pouvoir d’incorporation de l’autre, et de lui faire des guilis.
Ce film, dernières nouvelles du cosmos, est l’un des plus beaux que j’aie vus. Jubilatoire, enthousiasmant, extraordinaire. Après, je me suis ruée au BHV pour acheter son livre : Algorithme éponyme.
Son nom d’artiste est Babouillec.
Elle ne fait jamais de fautes d’orthographe.
Le film est de Julie Bertuccelli.
Il se joue dans peu d’endroits. Il va passer à Ivry dès mercredi, au Luxy. Et j’espère ailleurs.
Une pure merveille, vous dis-je.

Algorithme éponyme et autres textes de Babouillec, 2016 aux éditions Payot et Rivages. 140 pages formidables, 15 €.
Dernières nouvelles du cosmos, film de Julie Bertuccelli.

Texte © dominique cozette

Mémoires d'un bison. Et quel bison !

Il s’appelle Oscar Zeta Acosta mais est plus connu sous le nom de Gonzo dans le bouquin Las Vegas Parano écrit par Hunter S. Thompson sur leurs inénarrables aventures largement dopées et arrosées. Oscar, de son côté, a écrit sa bio en deux livres dont je finis le premier : Mémoires d’un bison. Le bison  — brown buffalo dans le titre anglais — c’est un chicano, moitié mexicain moitié américain et totalement à la masse. Il est gros, il bouffe de la merde junk-foodienne jusqu’à s’en faire vomir et boit du coca pour digérer puis se bourre la gueule jusqu’à en perdre conscience. Il ne bande pas puis après il y arrive et essaie de tomber tout ce qu’il peut mais il connaît ses limites. Sauf que la nuit, quand t’es bourré, tout le monde est désirable.
Après une enfance merdique dans un trou, il fait quelques études et devient avocat des pauvres. Il défend gracieusement la veuve et l’orphelin. Puis brusquement, il largue tout, monte dans sa Plymouth pour tailler la route. On est fin des 60’s en plein révol Q et hippytreries avec toutes les expérimentations imaginables sur toutes les drogues. Qu’il supporte très mal même s’il en abuse. Il commet connerie sur connerie et rencontre des figures de l’époque, notamment Hunter S. Thompson (King, dans ce livre). C’est un véritable road-movie qu’il nous livre avec descriptions au plus près de ses trips et de ses descentes.
Un jour, il a envie de revoir le pays de ses racines. Il passe alors au Mexique sans papiers et sans savoir parler la langue car il l’a quitté petit. Il en profite pour claquer tout son fric en dope et en alcool avec des putes blondes. Et les ennuis vont lui retomber dessus, il faut dire qu’il les cherche grave. Jusqu’à ce qu’il décide de changer de cap. Il se rend à L.A pour une tout autre vie, mais c’est une autre histoire qu’il racontera dans la révolte des cafards. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il va devenir.
C’est un livre d’excès, tout y passe, sans retenue. C’est assez hallucinant. Mais comme c’est pas la moitié d’un schnock, il y a beaucoup de bonnes idées. Et aussi, l’esprit de cette époque, notamment au début, quand il vit à San Francisco, berceau du moivement hippy.
On ne sait pas ce qu’Oscar est devenu. Il a disparu des circuits en 1974. Son fils a juste reçu un coup de fil lui disant « Fiston, je suis sur le point d’embarquer sur un bateau rempli de neige blanche » et sa trace s’est dissoute.

Mémoires d’un bison par Oscar Zeta Acosta, écrit en 1972. 2013 pour la VF aux éditions Tusitala et chez 10/18. Traduit par Romain Guillou. 332 pages.

Texte © dominique Cozette.

Le secret du mari, arghhh !

Le secret du mari de Liane Moriarty est un thriller en même temps qu’un roman psychologique. Ça se passe en Australie. En piste, trois « familles » de personnages :
En un, Cécilia, son mari et leurs trois filles, famille idéale, belle, ayant tout réussi, heureuse, jusqu’à ce qu’un petit grain de sable s’insinue dans les rouages : le mari ne fait plus l’amour à la femme depuis des mois. Puis la femme qui, cherchant un truc au grenier, découvre une enveloppe sur laquelle sur mari a écrit : à n’ouvrir qu’après ma mort. Troisième truc : elle lui en parle. Ça le met dans tous ses états…
En deux, un trio composé de deux cousines unies comme deux jumelles depuis leurs naissances. Leurs mères sont jumelles. L’une des cousines, Tess, est mariée avec Will et ont un petit gamin tout mignon, et l’autre, Felicity, est jolie mais obèse. Tous trois sont toujours fourrés ensemble, ils ont monté une boîte qui marche bien. Le grain de sable vient de que Felicity a maigri de trente kilos et est devenue magnifique.
En trois, Rob et Lauren, un autre couple, avec un petit gamin qu’adore la mamie, Rachel, et qu’elle garde régulièrement chaque semaine. Le grain de sable vient de ce que le couple annonce à la grand-mère qu’ils vont s’envoler pour New-York pour une mission de deux ans. Rachel est désespérée, elle ne pourra plus voir le petit. Elle n’aime pas sa bru qui le lui rend bien.
Le gros thème de l’histoire, c’est que Rachel avait une fille, sœur de Rob, morte assassinée à 18 ans, dont on n’a jamais retrouvé l’assassin. Les trois « familles » sont imbriquées les unes dans les autres d’une certaine façon et c’est tout le talent de la romancière de nous balader dans les méandres des révélations, nous laissant dans un suspense terrible tout au long du livre.
La surprise du chef c’est que dans l’épilogue, l’auteure nous offre encore des révélations que les héros n’auraient jamais pu connaître. Qui aggravent, allègent ou explicitent les actions qu’ils ont commises. Bonne idée.

Le secret du mari de Liane Moriarty, 2013 pour la VO, 2015 pour la VF (traduit par Béatrice Taupeau). Edition Albin Michel et Le Livre de Poche, parmi les meilleures ventes actuelles à la FNAC. 500 pages, 7€90

Texte © dominique cozette

Une histoire racontée en scrapbook : super !

Ce livre, le journal de Frankie Pratt, est un superbe scrapbook que Caroline Preston  a réalisé avec une collection de 600 éléments, photos, cartes postales, tickets, billets, pubs, extraits de magazines, de lettres, mèches de cheveux…

Elle raconter l’histoire de sa grand-mère, Frankie Pratt, femme libre dans les années 20. Sa grand-mère et ses copines. Elle était orpheline de père, sa mère avait du mal à joindre les deux bouts et eut peur de la fréquentation un peu trouble de Frankie avec un vétéran plus âgé et marié qui l’emmenait en voiture. Elle  se débrouilla pour l’envoyer à l’université. Frankie réussit à obtenir une bourse sur un campus très chic et snob et apprit à se délurer gentiment. Elle obtint son diplôme et alla à New York pour faire carrière d’écrivain. Mais là, elle revit le frère de sa coloc. Ils sortaient tous les soirs, buvaient, dansaient, il était riche. Elle mit quelque espoir sur lui car ils s’entendaient tellement bien. Hélas, elle le surprit un soir en train d’embrasser un garçon. Elle entendit dire que tout se passait à Paris. Prit alors un billet en troisième classe où elle se lia avec une vieille fille (37 ans !) qui rencontra à bord un prince russe bringueur et l’épousa en mer. Elle refila à Frankie son plan pour loger à Paris : une petite chambre miteuse chez la mytique libraire-éditrice Sylvia Bleach, rue de l’Odéon. Elle fit travailler Frankie avec de grands écrivains dont James Joyce. Là encore, elle sortait tout le temps et revit l’homme, le fameux vétéran, qui avait divorcé et lancé avec succès une revue littéraire. Elle travailla — et plus — avec lui mais, sa mère étant gravement malade, elle retourna dans son bled américain pour la soigner. C’est là qu’elle se mit à écrire et qu’elle tomba amoureuse du médecin qui soignait sa mère. Mariage, écriture, happy end.
Les images et les collages sont “délicieux”, charmants, suranés et nous entraînent dans un monde onirique à la fois joyeux et nostalgique.
Tous les textes tapés à la machine ont été récrits en français comme presque tout, d’ailleurs.

 

Ces pages viennent d’internet car je n’ai pas voulu casser le livre pour le scanner. C’est en français. Je vous donne un lien de l’auteure qui nous montre comment elle a travaillé. A voir ici.

 

 

 

 

Le journal de Frankie Pratt par Caroline Preston. 2012. Ici en poche Pocket. 240 pages.

Texte © dominique cozette

Le garçon du Femina

Le livre s’appelle le garçon et il a reçu le prix Femina. Le garçon s’appelle aussi le garçon car sa jeune mère, solitaire, est mourante au début du livre et il la porte sur son dos pour déposer son corps chez eux, sur un bûcher. Chez eux, c’est nulle part. Il ne sait rien, n’a jamais vu personne, est vêtu des frusques d’un épouvantail. Il ne parle pas, ne dira jamais un mot. Pour autant, il n’est pas demeuré. Il part. Il sait pêcher et attraper des bêtes. Commence un immense et sublime récit initiatique qui prend place de 1908 et finit en 1938. Il va découvrir la civilisation, les gens, la musique, l’amitié. L’amour. Et la guerre. L’horrible guerre.
Et nous avec lui, on va redécouvrir que nous sommes faits de chair et de sang, d’humeurs qui coulent de nous et de violence. Sa première grande rencontre s’appelle Brabek, l’ogre des Carpates. un lutteur rabelaisien qui se trimballe dans sa roulotte de village en village avec son vieux cheval dont s’éprend le garçon. Ils passent du bon temps tous les trois, mais un jour, l’accident avec les premières automobiles qui foncent à 30 km/h.
Il reprend connaissance dans un lit, soigné par une jeune femme et son père dans une belle maison. Ils ne sauront rien de lui mais elle, fille unique, adopte ce jeune garçon encore adolescent, ce sera son frère. Sauf qu’elle tremble à l’idée qu’une fois remis de sa blessure il repartira vers les siens. Mais il reste. Il découvre la ville, Paris, les arts, la littérature et la poésie qu’elle lui lit, les compositeurs qu’elle lui joue puis, peu à peu, l’amour qu’elle lui fait. Sublimes pages de la relation amoureuse qu’ils entretiennent d’inventions en inventions, de jeux inédits en jeux éternels.
Mais un jour, la guerre éclate. Elle ne veut pas qu’il parte, son père si, il a le sens du devoir et de l’honneur. Et la grande boucherie peut commencer. On y voit la guerre des tranchées de la façon la plus trash possible. On n’est pas épargnés, grâce aux lettres d’Emma qu’il ne sait pas lire, par la critique toujours actuelle d’une société avec ses puissants, bien planqués, bien au chaud, et sans scrupules et ses valets, ses gueux qui leur offrent leur vie. S’en sortira-t-il ? Je ne vous en dis pas plus.
J’aime beaucoup les intercalaires du roman qui, telle l’antienne de Cloclo, entonnent : cette année-là et nous débitent en deux temps trois mouvements les fondamentaux de l’histoire, de la science, du fait divers. On en apprend pas mal.
C’est un gros bouquin inouï, dément, d’une humanité torride et d’une érudition incroyable. L’écriture est superbe, poétique, inventive. Enorme, quoi.

Le garçon de Marcus Malte aux éditions Zulma, 2016. 540 pages, 23,50 €.

texte © dominique cozette

Pour les fans de ce bon vieux Jim

Récemment parti dans les nuages, Jim Harrison nous laisse un tout dernier livre autobiographique, Le Vieux  Saltimbanque, qui ne peut que ravir ses fans de la première heure. C’est l’adieu d’un personnage drôle et débonnaire qui nous raconte, from another point of view, et comme un vieux pépé qu’on aime entendre au coin du feu, diverses anecdotes ou souvenirs dont certains très connus comme la pêche à la truite, son accident à l’œil, ses beuveries, sa très très chère nature pétrie de beauté, les oiseaux, les rivières, les arbres, les brumes, sorte de paradis pour le misanthrope sympathique qu’il est. Rien ne le ravit plus que de se promener à l’aube avec ses cabots sans rencontrer âme qui vive, sauf peut-être le bistrotier du lieu qui va lui confectionner une bonne omelette au lard. Ce qui le ravit aussi sont ses escapades en France dont il apprécie sans limites la gastronomie et surtout les bons vins. Il adore Paris. Il nous raconte aussi sa folie à une certaine époque, riche de ses scénarios qui paient bien mieux que la littérature, où il faisait de luxueuses virées dans les meilleurs endroits du globe, où il se payait les plus grands restos etc. Ce que n’aimait pas sa femme, une personne économe et prévoyante. Donc il nous raconte sa femme dont il est proche et séparé, une femme bien. Et puis il s’épanche sur ses cochons : ayant acheté une énorme truie sur le point de pondre, il s’éprend de toutes ces petites vies attachantes. Il promène les porcelets comme des chiens, il prend soin d’eux et sacrifie l’écriture à leur compagnie.
Un livre attachant comme l’est ce poète, dommage qu’il n’ait pas eu plus de temps pour nous en raconter d’autres. Sacré Jimmy ! Tchin ! (bruit de verres emplis de domaine Tempier, son nectar préféré).

Le Vieux  Saltimbanque, par Jim Harrison. Traduit par Brice Matthieussent. Flammarion 2016. 150 pages, 15 €.

Texte © dominique cozette

Le dernier d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre

Le dernier des nôtres, sous-titré : une histoire d’amour interdite au temps où tout était permis, d’Adélaïde Clermont-Tonnerre, grand prix du roman de l’Académie Française est une histoire insensée, haletante et inouïe comme dans les grandes épopées romanesques. Une histoire d’amour époustouflante comme dans un film de Claude Lelouch des années 80, les uns et les autres, où le hasard faisait bien ou mal les choses, où se produisaient d’improbables rencontres. Ce genre.
Le héros, un beau grand mec aux yeux délavés et aux cheveux très blond, construit son avenir et sa richesse à New-York. C’est un play boy avenant pas très cultivé mais super sympa, cool. On est à la fin des 60’s et dans les 70’s, flower power, hippies et Factory.
Flash back récurrent qui raconte sa naissance : en 1945, à Dresde bombardée, sa mère meurt en le mettant au monde et en le nommant Werner. Sa tante prend le bébé et cherche dans les décombres d’une ville entièrement détruite, une nounou. Ça tombe bien, une jeune femme vient de perdre son bébé. Elle se charge avec répulsion de Werner, et finira par s’y attacher dans ce road-movie infernal où les deux femmes plus une russe fuiront pour tâcher de retrouver des liens, notamment le père du bébé. Elles y parviennent mais il est abîmé, les SS l’ont torturé et il a perdu les pédales.
Et voilà qu’à New-York, dans un resto chicos où dîne Donald Trump (oui, oui !), Werner tombe irrémédiablement amoureux d’une jeune femme accompagnée d’un vieux de 40 ans. Il va tout faire, des choses insensées, pour la rencontrer, la séduire, la garder. Hélas, la mère de cette jeune femme dont le père est un ponte milliardaire, à la seule vision du jeune homme, blêmit, montre le numéro que les SS lui ont gravé sur le bras et disparaît avec sa fille. Celle-ci ne va plus donner de nouvelles pendant des mois au triste Werner qui vit très mal cette situation. Qui ne comprend rien à l’histoire, parce qu’il ne peut pas la comprendre.
Tout le livre s’attache à dévoiler, petit à petit, les raisons ignobles pour lesquelles ces deux-là n’ont pas le droit de s’aimer (non, ils ne sont pas frère et sœur, ça serait trop simple) et à entrouvrir une petite porte d’espoir.
C’est un vrai bon gros roman avec des situations rocambolesques, des ambiances d’avant comme on aurait aimé en vivre au bon temps des années de libération où tout était facile, joyeux et prometteur. (Oui, j’ai vécu ce bon temps-là !)

Le dernier des nôtres d’Adélaïde Clermont-Tonnerre, 2016 aux éditions Grasset. 492 pages, 22 €.

Texte © dominique cozette.

Lionel Duroy et l'absente

Si, comme moi, vous vous passionnez pour la vie racontée de Lionel Duroy, cet écrivain qui triture son histoire et celle de ses étranges parents ayant mis au monde 10 enfants qu’ils n’avaient pas les moyens d’élever, ce livre paru cette année, L’absente, vous ravira. L’absente, c’est sa mère. Sa foutue mère qu’il a toujours détestée et qui le lui a bien rendu. Il l’a toujours trouvée moche et se demande comment son père, Toto (un petit nobliau qui vend des Tornado) peut être aussi amoureux d’elle, même quand elle devient folle d’avoir été déchue de sa caste, chassée manu militari de son chic appartement de Neuilly pour être relogée dans un « taudis » d’une sale banlieue prolo, indigne d’elle.
Donc ce livre trouve notre auteur en complète capilotade, totalement éparpillé dans sa tête comme dans sa vie : Esther, son dernier amour, s’est barrée avec leurs deux enfants, il a été obligé de vendre et de vider leur maison en pleine campagne, en province. Le jour du déménagement, il a enfourné dans sa vieille voiture tout et n’importe quoi : photos, jouets d’enfants, dossiers, livres, vêtements etc, en vrac. Le reste est allé au garde-meuble. Il ne sait que faire, ou aller. Il s’installe dans un petit hôtel de l’est où une libraire fan amoureuse excessive de lui le reconnaît et s’y accroche, contre son gré. Pendant son road-trip lui vient l’idée de faire le livre sur sa mère (ses parents sont morts depuis longtemps, il est fâché avec toute sa famille à cause de ses livres).
Pour cela, il fuit l’est et s’en va près de Bordeaux, un château où toute la famille très riche de sa mère vivait, en grands bourgeois. Et dans laquelle vivait aussi une magnifique cousine dont il était follement amoureux et qui l’aimait bien. En faisant le tour du parc, il est surpris par un cousin et lui raconte un bobard pour pénétrer dans le château, se faisant passer pour un bricoleur (ce qu’il est). Il découvre avec tristesse que la cousine est morte après un mariage, un divorce et une vie à s’occuper de petits orphelins indiens. Il découvre aussi des secrets de famille et l’énorme histoire que sa mère a vécue dans sa jeunesse et qui lui révèle enfin pourquoi elle a épousé Toto, si peu en accord avec son rang, et pourquoi elle est partie de Bordeaux. C’est énorme quand on suit l’histoire et il raconte très bien cette épopée, tandis que la libraire de l’est de la France est venue le rejoindre et commence à le rendre amoureux. Et surtout, comment une cousine plus jeune du château l’a reconnu, car elle lit ses livres et suit ses interviews. Elle ne lui en veut pas de les avoir mystifiés et c’est elle qui le mettra en relation avec le vieil homme qui racontera sa mère, jeune et belle, ce qui le réconciliera avec cette femme dont il n’avait jamais découvert l’âme. Très beau livre.
C’est encore mieux si vous avez lu les livres sur son enfance, Priez pour moi (clic), Colère (clic), Le chagrin dont j’ai parlé dans ce blog.
Une video ou l’auteur parle de son livre ici.

L’absente de Lionel Duroy, 2016, aux éditions Julliard. 352 pages

Texte © dominique cozette

Prendre le train avec Patti Smith

M Train est un livre flottant, oscillant entre rêverie, souvenirs, fantasmes, réalité et références arty et en même temps bourré de descriptions hyper précises du lieu, des odeurs, du goût des choses, des vêtements, de ce qui se passe chez elle, ce qu’elle donne à son chat, de l’environnement général, c’est fascinant le pouvoir d’évocation qu’elle possède dans son écriture qui a l’air de couler tout naturellement de son stylo.
Patti Smith s’habille toujours pareil. Son manteau (un vieux manteau noir effiloché et mité), son bonnet et ses bottes, passe un temps fou au café. Celui qui se trouve en bas de chez elle à New-York et ceux de toutes les villes qu’elle traverse, qu’elle visite, qu’elle peuple de ses visions. Elle traîne avec elle son inclassable appareil photo, polaroïd en noir et blanc et elle shoote avec discernement ce qui servira de support à ses souvenirs. Un jour, son manteau disparaître et il continue à lui manquer. Elle oubliera son polaroïd sur le banc de sa plage avant une tempête. Le café au bas de chez elle fermera à son grand regret. Les polas qu’elle a faites, parfaites, de la tombe de Genêt (je crois, ou Verlaine. Elle passe beaucoup de temps dans les cimetières) disparaîtront aussi. Elle oubliera son moleskine au café.
Elle raconte beaucoup de choses, grandes ou petites, simples ou littéraires, avec force détails. Elle dit comment elle s’est acheté une bicoque délabrée entre métro et bord de mer. Comment ils vivaient avec son mari musicien brusquement décédé, horaires farfelus, nourritures improbables, les voyages qu’elle entreprend pour visiter la chambre de Frida Kahlo, son amour des écrivains japonais dont elle va nettoyer/honorer les tombes lors de séjours-conférences. Des polaroïds de ses souvenirs agrémentent le récit.
Rien à voir, certes, avec Marguerite Duras, mais elles ont en commun la force qui les pousse à écrire, écrire, écrire, pour que rien ne se perde, filmer pour Duras, photographier pour Smith. Des artistes qui se fichent bien de l’image qu’elles renvoient mais qui ont la plume magique.

M Train par Patti Smith, 2015, traduit de l’américain par Nicolas Richard. Editions Gallimard en 2016. 272 pages imprimées en police Granjon. 19,50 €.

Texte © dominique cozette

Marguerite Duras, l'amie

L’amie, le livre de Michèle Manceaux a été publié en 1997, un an après la mort de Marguerite Duras, l’amie qu’elle évoque ici, malgré la rupture de Marguerite pour semble -t-il, une sorte de jalousie ressentie à la publication d’un livre de Michèle, un tellement bon livre qu’il empiétait sur le territoire de Marguerite, la sacro-sainte littérature. C’est ainsi qu’elle l’explicite. Certes, elle en avait écrit d’autres, mais apparemment, ils ne menaçaient pas de faire de l’ombre.
Michèle Manceaux, c’est pour elle que j’achetais Marie-Claire il y a longtemps car, en tant que journaliste, elle y écrivait de somptueuses interviews sur les personnalités singulières. En tout cas, qu’elle rendait singulières. J’ai trouvé ce livre en me baladant dans les rayons de ma médiathèque et je peux vous dire, si vous aimez Duras, qu’il vous enchantera. D’abord parce que son écriture est superbe, simple, précise, sensuelle. En quelques phrases, elle recrée les ambiances des journées, soirées, nuits passées à Neauphle-le-Château où Marguerite avait acheté sa maison chérie, sa maison où elle faisait ses confitures, ses mets métissés, où elle cousait ses vêtements, où elle recevait tous ses amis de l’édition ou du théâtre. Elle entretenait des relations simples et de commérages avec des gens du coin, jardinier, commerçants, elle fouillait les recoins de la région, apprenait les noms des GI enterrés pas loin. Elle avait convaincu Michèle d’y acheter aussi une maison, ce qu’elle fit, ainsi qu’une autre amie comédienne. C’était un gynécée, des femmes libres comme elle disait, qui aimaient rire, boire, manger. C’était avant l’amant, pendant et après. Puis il y eut l’arrivée impromptue (pour Michèle) de Yann Andrea, mais tout ça se mélangeait très bien avec les fils, les filles laissées par des pères partis courir la gueuse.
Il n’y a pas que ça. Il y a les mots de Marguerite car Michèle commença à prendre des notes. Il y a ses commentaires sur l’écriture, son écriture, sa sève. Il y a ce que pensait Marguerite d’elle-même, comment elle s’attifait, comment elle se fichait de plein de choses, de l’âge par exemple. Puis il y a le début d’un alcoolisme dévastateur qui faillit la tuer. Mais qu’elle vainquit. Il y a la rupture, la blessure. Qui dura jusqu’à la mort de Duras.
Ce livre est un bijou. Il existe en poche aussi. Il doit pouvoir se trouver.

L’amie de Michèle Manceaux, 1997 aux éditions Albin Michel. 216 pages. 89 francs !

Texte © dominique cozette

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