Clandestin, dealers, mules et violences

Si vous aimez les pavés, entrez dans la riche fresque de Philip Caputo (qui eut le prix Pulitzer pour Rumeur de guerre) racontée minutieusement dans Clandestin. Ce bouquin, écrit en 2009, a été lancé en France en 2012 et aujourd’hui, avec la politique des migrants de Trump et son projet de mur entre Mexique et Etats-Unis, il en devient encore plus actuel.
Le héros, Gill Castle, richissime grâce à son job de trader, est inconsolable de la perte de sa deuxième femme dans l’attentat du World Trade Center. Une tante lui propose de venir se changer les idées dans son ranch d’Arizona, un lieu désertique à la frontière du Mexique. Il laisse alors tout derrière lui et s’installe dans une baraque au milieu de rien, avec un bouquin de Sénèque et sa chienne fidèle. Un jour, il recueille un migrant dont les deux compagnons ont été exécutés par les hors la loi qui gèrent ce désert fréquenté par les trafiquants de dope, les migrants mexicains, les troupeaux avec ou sans leurs cow-boys et parfois, la police des frontières. Les meurtres y sont fréquents, les vies ne valent rien, les vengeances se transmettent comme les vendettas et même la nature et la sécheresse peuvent tuer son homme en une journée. Il décide d’aider cet homme à se reconstruire, à obtenir des papiers et lui file des petits boulots. C’est là  que les ennuis vont commencer, mais aussi une rencontre heureuse.
Le récit commence au début du 20ème siècle, où l’aïeul de Castle, gamin entêté et dur, est obligé d’abattre un type qui veut lui voler son cheval. De fil en aiguille, le jeune homme va devenir une icône, un héros qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, qui fait parfois sa justice lui-même, qui protège ses ouailles lorsqu’il est shérif. Il en fait trop, il tue trop aussi et une malédiction lancée contre lui et ses descendants va se réaliser au fil de ces pages. Notamment pas le biais d’une petite-fille de ses victimes, devenue la plus cruelle des pourvoyeuses de stups. Se mettre en travers de sa route, c’est s’exposer au mieux à une mort subite, au pire à un supplice insoutenable juste pour l’exemple.
Avec d’autres personnages,  des  justiciers ripoux, une femme dont la fille s’est engagée en Irak, des clans, des traîtres, des vachers, va se tisser une épopée où la frontière, mur de verre encore invisible entre le Mexique et les EU, tient la vedette car c’est là que tout se joue.
Palpitant.

Clandestin de Philip Caputo. 2009 en V0. 2012 en français par Fabrice Pointeau. Cherche-midi. 736 pages. Existe chez Pocket.

Comment Caryl Ferey fait ses romans.

C’est un excité hyperactif prêt à tout, un petit nerveux sans concessions, un acharné du mot fort, un addict à la chose écrite. Dans Pourvu que ça brûle, Caryl Ferey nous raconte son parcours compliqué d’écrivain mais son obstination à faire ce métier et ne faire que ça. Les désillusions, les rencontres foireuses, les galères mais surtout les voyages qu’il a faits pour rencontrer / découvrir / créer ses personnages. Des monstres souvent, des icônes absolues, des trashmen violentissimes, des séductrices irrésistibles… Je ne sais pas si vous avez lu un de ses romans, Zulu, Mapuche, Condor … mais ils sont extrêmes, parfois écœurants de brutalité et de cruauté. D’une force inouïe, c’est sûr. Et c’est dans les bas-fonds de pays touristiques ou pas qu’il trouve l’inspiration. Il s’y rend avec des potes souvent peu recommandables et ensemble, ils se prêtent à toutes les expériences qu’on leur propose. Evidemment, les nuits sont fauves et les matins féroces. Mais c’est comme ça qu’il procède. Il prend des notes de tout, les lieux, les personnages, les mots, et les cuisine à sa sauce qui peut venir de Nouvelle-Zélande, d’Australie, de Jordanie ou de divers pays des deux Amérique.
Il a aussi raconté un chapitre bling-bling totalement décalé, à Cannes où il monte les marches car un de ses bouquins est devenu film et clôt le Festival,  je parle de Zulu avec Forrest Whitaker, rien que ça ! Le gag lorsqu’il doit se trouver un smoke (il est tout petit et se trouve ridicule)…
Sa vie privée, on ne sait pas trop. On apprend au détour d’une phrase qu’il a un gosse, que sa copine fait le circuit avec ses potes, qu’il pleure devant la souffrance animale mais rien de plus. Ce n’est pas le propos. Le propos c’est y aller, pourvu que ça brûle. Fort.

Pourvu que ça brûle de Caryl Ferey. 2017 chez Albin Michel. 300 pages, 20 €.

Texte © dominique cozette

(suite mais pas fin de Ferrante) : le tome 3

Celle qui fuit et celle qui reste, le troisième tome des aventures de nos deux amies napolitaines (voir tome 2 ici) devient plus politique. Elles vont sur leur trentaine. L’une est toujours dans son usine miteuse de salaisons près de Naples à subir les humiliations des chefs et du boulot peu ragoûtant, à répondre au sexisme et au harcèlement par la violence. Le soir, devant s’occuper de son fils et de son compagnon avec qui elle fait toujours lit à part, elle ne se sent pas pour la lutte des classes. Et pourtant, elle va s’y mettre, acculée par les conséquences de sa propre agressivité et sa soif de vengeance. Néanmoins, elle continue à assister son compagnon dans une formation par correspondance pour s’échapper de sa condition ouvrière.
La narratrice, de son côté, connaît un succès fou avec le petit livre sur sa défloration non voulue par le père d’un ami. Mais elle choque beaucoup et elle doit s’endurcir pour supporter critiques et quolibets notamment dans son quartier de Naples. Elle se marie avec un brillant universitaire dont la famille fait partie d’une élite intellectuelle. C’est d’ailleurs sa belle-mère qui a oeuvré pour que le petit livre paraisse, qui la pousse à enrichir son réseau et la motive pour qu’elle continue. Hélas, elle se retrouve enceinte immédiatement après sa nuit de noces, ce qu’elle ne voulait pas. Puis une seconde fois, plus ou moins forcée par son mari qui, sous des dehors libertaire, cache des aspects machos à l’italienne.
La narratrice va retrouver parfois son amie à Naples et fait tout pour qu’elle se rebiffe par rapport à la direction de son usine. Ce qu’elle fera. Mais en même temps, s’éloignera irrémédiablement d’elle, plus d’entente possible. L’Italie, à cette époque (les années 70) est d’une grande violence politique et les luttes entre syndicats, prolétaires, révolutionnaires et fascistes vont faire de nombreux morts. C’est le temps des Brigades Rouges.
Peu à peu, la narratrice va tomber dans une routine qui lui fait honte mais comment faire autrement quand on a deux petites, un mari qui ne se consacre qu’à ses études, une inspiration qui ne vient plus ou, quand elle se manifeste, n’est plus à la hauteur. Jusqu’à ce que réapparaisse un homme qu’elle a aimé secrètement, qui travaille maintenant avec son mari et s’invite parfois à la maison.
La suite ! La suite ! La suite !!!

(NB ; les deux premiers tomes sont parus en poche chez Folio)

Celle qui fuit et celle qui reste, ou l’amie prodigieuse III d’Elsa Ferrante, aux éditions Gallimard. 2013. Et 2017 pour la version française par Elsa Damien. 480 pages, 23 €

Ingé-son ? Oui, une sacrée vocation

Quand on lit le livre de Dominique Blanc-Francard, aka DBF, on entre dans une histoire énorme d’amour entre un homme (et plus tard une femme) et son fer à souder, ses consoles 4 puis 8 puis… 64 pistes, les studios qu’il a animés, remontés, créés, inventés, extraordinaire sacerdoce d’un mec dont le père était déjà versé là-dedans en radio et qu’il n’a pas hésité à dépasser pour sublimer un métier dont le pékin moyen ignore tout.
Il nous prend par la main pour nous faire découvrir cet univers étrange dans des lieux confinés, des caves souvent, mais parfois proche de la nature comme le chateau d’Hérouville où il enregistrait aussi en plein air. Il fut au début musicien, produisit quelques disques avec son frangin avant de passer aux manettes. C’est à cette époque que ce métier très rigide et technique, réservé à des hommes en blouse grise, devint un job artistique et c’est là que le talent de DBF se développa. Il enregistra avec la plupart des plus grands, il continue d’ailleurs dans un studio plus adapté aux besoins rapides et souples d’aujourd’hui. Il a connu tout le monde et je suis modestement placée pour savoir qu’il faut une sacrée dose de patience pour en encadrer certains durant les longues heures de mixages, nettoyages de pistes, etc. Il rapporte de drôles d’anecdotes mais raconte aussi des naufrages où tout fut effacé (la hantise de tous) ou déprogrammé (des centaines d’heures de boulot à refaire).
Moi qui ne suis absolument pas une technicienne, j’ai été passionnée par la passion de ce jeune homme de 72 ans, remariée avec une jeune femme, Bérénice Schmitt, complètement fada comme lui et qui roulent ensemble aujourd’hui dans leur studio, le Labomatic, pour le plus grand bien de la musique actuelle. C’est drôle cet ouvrage, j’y ai retrouvé mes yéyés de jadis et leur modeste mythologie et aussi les orfèvres du son du jour comme Biolay, exigeant musicien s’il en est, qui défilent dans ces pages avec les centaines d’anecdotes qui émaillent le monde musical.
Accessoirement, les fils de DBF sont Hubert Blanc-Francard (du groupe Cassius) et Mathieu Blanc-Francard alias Sinclair. Les chiens ne font pas de chats.
Ce livre est d’autant plus sympa qu’il y a des photos à chaque page. Passionnant, je vous dis.

Dominique Blanc-Francard et Olivier Schmitt It’s A Teenager Dream, itinéraire d’un ingénieur du son, éditions le Mot et le Reste, 352 pp., 23 €. (2) It’s a Teenager Dream (Parlophone).

Les regrets de Fredo Mit-mit à lire sans regrets

Mes regrets sont des remords, dernier opus de Frédéric Mitterrand est un procédé à la façon de « je me souviens » qui permet d’enquiller une floppée de souvenirs et d’anecdotes sur sa vie passée. Fredo est hypermnésique, il n’oublie pas les noms, les lieux, les circonstances, il garde tout, lettres, fax qui pâlissent jusqu’à disparaître, mots, souvenirs. Il ne répond pas toujours et même pas souvent, procrastine à mort puis s’en veut, s’en veut même après la disparition des personnes à qui il avait promis une aide, une réponse.
Ça commence avec les petites gens, serviteurs, bonnes, nounous qui ont ourlé son enfance de bonté et de confort, avec lesquels, au moment de prouver qu’ils avaient compté pour lui, ne trouvaient plus personne en face d’eux. Ça continue avec les animaux dont, parfois, il n’a pas su comprendre les besoins d’amour. Puis les amis d’enfance d’école et de collège, les débris de la société qu’il a essayé de sauver, sa famille, ses amants, ses petites amoureuses. Une mosaïque de relations qui tissent le portrait de l’écrivain : sincère, ne sachant pas dire non, faible, généreux, oublieux, toujours sur la brèche, cherchant pas mal les emmerdes quand il traînait dans des quartiers mal famés ou qu’il accueillait dans son petit deux pièces des épaves qu’il n’arrivait plus à chasser, quand il faisait son intéressant de petit-bourgeois stupide pour faire bisquer des copains moins nantis.
J’y ai même trouvé deux pages émouvantes sur Florence, une copine journaliste morte d’un cancer, que j’ai connue et dont je savais les liens qui l’attachaient à Fredo.
Tout ça ne feraient peut-être pas un livre si la plume de FM n’était pas aussi talentueuse, aussi tendre avec les autres, aussi sévère avec lui-même, et surtout si on ne cherchait pas à découvrir des petits ragots mondains comme on les aime. Oui, il y en a. Et de bien croustillants comme sa rencontre un peu louche avec Khadafi, ou le tournage d’un film trash avec François Wimille qui fit tant de peine à sa femme, Catherine Breillat alors enceinte.
L’avantage avec ce genre de livre c’est qu’on n’est pas obligé de le lire d’une traite. On s’en prend une bonne dose, on referme, on y revient etc. Très agréable bien que plutôt triste dans le propos.

Mes regrets sont des remords de Frédéric Mitterrand, 2016, aux Editions Robert Laffont. 360 pages, 20 €.

Le dernier Tom Wolfe, un vrai kif !

Je ne sais pas comment vous vendre ce livre pour vous convaincre qu’il est absolument extra. Si vous aimez Tom Wolfe, si vous aimez les histoires de people vu du côté du détail, si vous vous marrez sur les codes, dress-codes, snobismes, histoires de boutons et de revers donc de caste, si vous vous intéressez à la façon dont les chics personnes se démènent dans les sixties à New-York city et à Londres, ce bouquin vous passionnera comme il m’a passionnée. C’est un régal !
Le titre où est mon stylo ? est nul. Mais on s’en fiche. En fait, ce n’est pas un roman mais une collecte de chroniques incroyables et incroyablement racontées, datant des années 60 et sorties dans des magazines, principalement le New York Herald Tribune. dans une traduction actuelle. Des chroniques dingues de people comme personne n’en avait jamais parlé, et qui ne relatent pas des événements précis mais sont plutôt des portraits ou des moment choisis dans la vie d’untel… .
Le premier chapitre consacré à Las Vegas donne le ton, drôlissime avec divers personnages et leur des description farfelue et jouissive.
Un chapitre très drôle sur Cassius Clay qu’on cueille dans son hôtel de luxe sur Central Park, entouré de ses « loutes », des nénettes très belles, qu’il va trimballer avec lui comme une queue de comète dans la boîte où il sait quel effet il fait.
Un autre dans une salle de spectacle en surchauffe avec de minette à frange et queue de cheval, hystériques parce ça y est, Mick Jagger a atterri aux States et va entrer en scène. La description de ses lèvres est inénarrable, les dialogues de ces petites nanas issues de la upper class dont l’une est invitée à la soirée des Stones est impayable.
Plus loin, Audrey Hepburn se rend, en limousine, chez le plus grand collectionneur qui lui présente de superbes chefs d’œuvre, Courbet, Monet, Lautrec… car elle désire agrandir sa collection. Savoureux.
On peut se retrouver dans une voiture à Londres conduite par un jeune homme sans-menton avec qui aurait bien couché Sue, 16 ans, pour faire la nique aux filles classieuses de l’école huppée qu’elle fréquente, scotcher celle qui a un ami kurde au pied bot, mais cet idiot ridicule ne va même pas se donner la peine de la faire monter chez lui car il a mal au bide… Tout ce chapitre nous dépeint ces petites écervelées et leurs guéguerre entre celle qui est plus in, l’autre la plus plouc etc… Croustillant.
Bon, il y en a plein d’autres, dans d’autres genres. Un sur la surpopulation humaine vs l’animale, avec études à la clé, très instructive. D’autres sur les grosses américaines customisées, les voitures bien sûr, mais aussi une strip-teaseuse aux seins énormes siliconés. Un chapitre édifiant sur Phil Spector… bref de quoi remplir les longues soirées d’hiver au coin du feu en écoutant du jazz ou un morceau de twist. Allez-y, c’est super drôle !

Où est votre stylo ? Chroniques d’Amérique et d’ailleurs, par Tom Wolfe, de 1963 à 68. Traduit et postfacé par Bernard Cohen. 2016 aux Editions Robert Laffont.
432 p. 22 €.

Continuer avec Mauvignier ? Forcément !

Laurent Mauvignier possède la force, la puissance et il sait les utiliser. Son dernier livre Continuer en donne la preuve. Il nous raconte un jeune garçon devenu tête à claques, buté, borné, pénible, que sa mère récupère au commissariat après une nuit peu reluisante. Il va mal, bosse mal, refuse de lui parler. Elle le voit mal barré avec tous ses merdeux de potes punks. Il faut le sortir de là, et vite. Le père qui vit à Paris ne se sent pas très concerné. Il propose juste de le mette chez les curés qui savent, eux, comment redresser un sauvageon. Sa mère refuse. Elle a gâché sa propre vie alors que tout lui souriait, elle veut au moins que son fils chéri réussisse à s’en sortir. Son projet est une grande folie : l’emmener plusieurs mois dans les paysages grandioses du Kirghizistan, à cheval (il monte très bien), avec la bénédiction des éducateurs.
Ce qui se passe dans cette région indomptée du monde est décrit avec fougue et précision. On y rencontre les farouches nomades, les voleurs de chevaux, les habitants généreux des yourtes et quelques aventuriers comme eux. La réconciliation avec sa mère, la vie et les valeurs, ça ne va pas se faire comme ça. Elle s’y attend mais se dit qu’elle aura au moins essayé quelque chose de spécial. Et puis un incident va les entraîner vers des faits plus graves, plus profonds. Il fallait sûrement cette violence pour sortir de l’impasse.
Ce livre est superbe, d’une force époustouflante, parfois cruel, parfois aussi féminin, comme écrit par une femme, lorsqu’il évoque la vie de la mère. Rare.

Continuer par Laurent Mauvignier aux Editions de Minuit. 2016. 240 pages, 17 €.

Texte © dominique cozette

Dernières nouvelles du cosmos

Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler d’un film, une pure merveille. Un documentaire (bande-annonce ici) sur une personne extraordinaire qui nous a scotchés sur nos fauteuils, tous les spectateurs du cinéma où je viens de le voir, le Luminor, derrière le BHV. Cette personne s’appelle Hélène Nicolas. A première vue, elle ressemble à s’y méprendre à une handicapée mentale profonde. Elle en a tous les symptômes : elle est très mal assurée dans sa marche, elle ne se sait pas bien se servir de ses mains, elle vous considère d’un air béat, bouche ouverte, en riant à l’occasion, ou en se mordant le poignet quand elle n’est pas contente. Et surtout, elle ne parle pas. Elle mange la bouche grande ouverte, se trimballe avec une grosse bouée imprimée pneu autour d’elle. Elle semble avoir 15 ans, un an d’âge mental mais en a trente.

Cette jeune femme a été diagnostiquée autiste très déficitaire dans son enfance. Sa mère n’a jamais pu avoir de contact avec elle. Comme elle dit : elles ne se connaissaient pas et ne se reconnaissaient pas. La fillette ne touchait rien, passait la main au-dessus des objets, ne se servait de ses mains que pour attraper ses aliments. L’institution spécialisée n’a rien pu faire pour elle. Aucun progrès. A 14 ans, elle est devenue dépendante de sa mère qui a quitté son boulot pour lui apprendre des choses. Quoi ? On ne sait pas, elle ne sait pas mais à force de la stimuler, elle a réussi à trouver le chemin de la communication. Très lentement. Hélène s’est mise à écrire, toute seule, des mots qu’on ne lui a jamais enseignés avec des lettres qu’on ne lui a jamais apprises. Sa mère, une belle blonde fine et rieuse, ne peut rien expliquer. Peut juste aider sa fille à aligner des petites lettres en carton, rangées dans une boîte à cases, pour faire des phrases. C’est long, les lettres sont de traviole, toutes les trois lignes il faut remettre les lettres dans les cases pour continuer. Mais ce qu’on lit, ce qui sort de « la boîte à penser » ou du « cornichon de cerveau » d’Hélène est bluffant. Par exemple :
« Sortir de ma bulle pour entrer dans le cercle aux limites domptées depuis la nuit des temps par le géocentrisme indélébile. Pourquoi ? »
« Opaque lecture, nourricières des uns, meurtrières des autres, avec la même croyance du droit à l’existence. »
« Dans la folie de l’obéissance d’être en vie, j’accuse la gourmandise jubilatoire de mon cerveau de m’inonder du désir impalpable de jouer avec les lettres et raconter l’invisible qui vit en moi. »

De ses textes, des gens de la scène ont créé un spectacle où se mêlent voix, musiques, sons, installations mobiles, lettrages… présenté à Avignon et ailleurs. Et aussi des chansons. Un beau succès. C’est qu’on a affaire à une splendide poétesse métaphysico-surréaliste qui rit en écoutant les autres dire ses mots. Elle jubile. On s’attache, on a envie, comme un mathématicien auquel elle a posé une colle vertigineuse, de caresser ses joues pleines, de se faire imprimer par son regard intense qui ne cille pas et en dit long sur son pouvoir d’incorporation de l’autre, et de lui faire des guilis.
Ce film, dernières nouvelles du cosmos, est l’un des plus beaux que j’aie vus. Jubilatoire, enthousiasmant, extraordinaire. Après, je me suis ruée au BHV pour acheter son livre : Algorithme éponyme.
Son nom d’artiste est Babouillec.
Elle ne fait jamais de fautes d’orthographe.
Le film est de Julie Bertuccelli.
Il se joue dans peu d’endroits. Il va passer à Ivry dès mercredi, au Luxy. Et j’espère ailleurs.
Une pure merveille, vous dis-je.

Algorithme éponyme et autres textes de Babouillec, 2016 aux éditions Payot et Rivages. 140 pages formidables, 15 €.
Dernières nouvelles du cosmos, film de Julie Bertuccelli.

Texte © dominique cozette

Mémoires d'un bison. Et quel bison !

Il s’appelle Oscar Zeta Acosta mais est plus connu sous le nom de Gonzo dans le bouquin Las Vegas Parano écrit par Hunter S. Thompson sur leurs inénarrables aventures largement dopées et arrosées. Oscar, de son côté, a écrit sa bio en deux livres dont je finis le premier : Mémoires d’un bison. Le bison  — brown buffalo dans le titre anglais — c’est un chicano, moitié mexicain moitié américain et totalement à la masse. Il est gros, il bouffe de la merde junk-foodienne jusqu’à s’en faire vomir et boit du coca pour digérer puis se bourre la gueule jusqu’à en perdre conscience. Il ne bande pas puis après il y arrive et essaie de tomber tout ce qu’il peut mais il connaît ses limites. Sauf que la nuit, quand t’es bourré, tout le monde est désirable.
Après une enfance merdique dans un trou, il fait quelques études et devient avocat des pauvres. Il défend gracieusement la veuve et l’orphelin. Puis brusquement, il largue tout, monte dans sa Plymouth pour tailler la route. On est fin des 60’s en plein révol Q et hippytreries avec toutes les expérimentations imaginables sur toutes les drogues. Qu’il supporte très mal même s’il en abuse. Il commet connerie sur connerie et rencontre des figures de l’époque, notamment Hunter S. Thompson (King, dans ce livre). C’est un véritable road-movie qu’il nous livre avec descriptions au plus près de ses trips et de ses descentes.
Un jour, il a envie de revoir le pays de ses racines. Il passe alors au Mexique sans papiers et sans savoir parler la langue car il l’a quitté petit. Il en profite pour claquer tout son fric en dope et en alcool avec des putes blondes. Et les ennuis vont lui retomber dessus, il faut dire qu’il les cherche grave. Jusqu’à ce qu’il décide de changer de cap. Il se rend à L.A pour une tout autre vie, mais c’est une autre histoire qu’il racontera dans la révolte des cafards. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il va devenir.
C’est un livre d’excès, tout y passe, sans retenue. C’est assez hallucinant. Mais comme c’est pas la moitié d’un schnock, il y a beaucoup de bonnes idées. Et aussi, l’esprit de cette époque, notamment au début, quand il vit à San Francisco, berceau du moivement hippy.
On ne sait pas ce qu’Oscar est devenu. Il a disparu des circuits en 1974. Son fils a juste reçu un coup de fil lui disant « Fiston, je suis sur le point d’embarquer sur un bateau rempli de neige blanche » et sa trace s’est dissoute.

Mémoires d’un bison par Oscar Zeta Acosta, écrit en 1972. 2013 pour la VF aux éditions Tusitala et chez 10/18. Traduit par Romain Guillou. 332 pages.

Texte © dominique Cozette.

Le secret du mari, arghhh !

Le secret du mari de Liane Moriarty est un thriller en même temps qu’un roman psychologique. Ça se passe en Australie. En piste, trois « familles » de personnages :
En un, Cécilia, son mari et leurs trois filles, famille idéale, belle, ayant tout réussi, heureuse, jusqu’à ce qu’un petit grain de sable s’insinue dans les rouages : le mari ne fait plus l’amour à la femme depuis des mois. Puis la femme qui, cherchant un truc au grenier, découvre une enveloppe sur laquelle sur mari a écrit : à n’ouvrir qu’après ma mort. Troisième truc : elle lui en parle. Ça le met dans tous ses états…
En deux, un trio composé de deux cousines unies comme deux jumelles depuis leurs naissances. Leurs mères sont jumelles. L’une des cousines, Tess, est mariée avec Will et ont un petit gamin tout mignon, et l’autre, Felicity, est jolie mais obèse. Tous trois sont toujours fourrés ensemble, ils ont monté une boîte qui marche bien. Le grain de sable vient de que Felicity a maigri de trente kilos et est devenue magnifique.
En trois, Rob et Lauren, un autre couple, avec un petit gamin qu’adore la mamie, Rachel, et qu’elle garde régulièrement chaque semaine. Le grain de sable vient de ce que le couple annonce à la grand-mère qu’ils vont s’envoler pour New-York pour une mission de deux ans. Rachel est désespérée, elle ne pourra plus voir le petit. Elle n’aime pas sa bru qui le lui rend bien.
Le gros thème de l’histoire, c’est que Rachel avait une fille, sœur de Rob, morte assassinée à 18 ans, dont on n’a jamais retrouvé l’assassin. Les trois « familles » sont imbriquées les unes dans les autres d’une certaine façon et c’est tout le talent de la romancière de nous balader dans les méandres des révélations, nous laissant dans un suspense terrible tout au long du livre.
La surprise du chef c’est que dans l’épilogue, l’auteure nous offre encore des révélations que les héros n’auraient jamais pu connaître. Qui aggravent, allègent ou explicitent les actions qu’ils ont commises. Bonne idée.

Le secret du mari de Liane Moriarty, 2013 pour la VO, 2015 pour la VF (traduit par Béatrice Taupeau). Edition Albin Michel et Le Livre de Poche, parmi les meilleures ventes actuelles à la FNAC. 500 pages, 7€90

Texte © dominique cozette

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