Vernon Subutex suite et fin.

Hélas, ça s’arrête. Faute de combattants. On y est. Les marginaux, les out of the blue, les cassos, les niqués de la vie, la communauté de Vernon, après avoir écumé leur vie comme on râcle une mousse de saleté sur un frichti mal rincé, envoient leur lettre de dèm à cette foutue vie de cette époque merdique. Mais avant ça, Virginie Despentes nous familiarise, je veux dire nous empathise avec des personnages comme on n’en voit peu à la télévision, des bancales, des trans, des bizarres ou des violents. On s’y attache même quand on les déteste. Vernon, lui, reste pur, pas très actif puisque tous le considèrent comme un gourou. Ils organisent ce qui devient leur rêve, ou « rave », appelés convergences, les nuits entières dans des lieux sauvages, coupés du monde, interdits de connections et de dope. Seulement l’immense et inexplicable communion de ces lourdés de la société emportés par les musiques ordonnancées par Vernon Subutex, les menant tous à un orgasme a-sexuel et pharamineux. Inoubliable. Raison de vivre. C’est bien joli tout ça, mais il y a des vengeances qui se préparent, des tatouages pour en brûler d’autres, des chasses aux femmes, des viols et des violences. Il y a aussi des nanas islamisées qui en reviennent, qui fuient, des trahisons filiales et tout ça. Ça fourmille comme toujours chez l’auteure.
Ça fourmille aussi sur notre société, l’actuelle, celle qui nous met à cran, qui nous érige les uns contre les autres, qui interdit de vivre à la marge — et puis quoi  encore ? —  qui s’étonne que les armes qu’elle fabrique recrachent leur haine sur sa petite gueule d’amour. Ça vibre, c’est chaud, c’est tumultueux. C’est sanglant. C’est parfois poésie et musique, désir d’amour. Tout ça, quoi.
C’est un fin décisive qu’elle nous livre, pas de tome 4, impossible. Je suis néanmoins réservée sur le tout dernier chapitre qui commence en 2077 et continue quelques décennies après. La SF m’intéresse moins même si VD  tient à ce que Vernon Subutex lui survive, d’une façon ou d’une autre, se recrée, ne meure pas. Grandeur d’âme de l’écrivaine. C’est chouette quand même voire touchant.

Vernon Subutex 3 de Virginie Despentes. 2017 aux éditions Grasset. 400 pages. 19,90 €
Les articles concernant les tomes 1 et 2 peuvent être lus ici.

Texte © dominique cozette

Sapiens or not sapiens ?

Sapiens, une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari est à lire absolument. Pour de multiples raisons. En premier lieu parce qu’il nous explique d’où l’on vient, par où on est passé, où on va peut-être et surtout où l’on est. Harari, érudit et spirituel, ne manque pas de saupoudrer son ouvrage de petites anecdotes bien terre à terre pour nous faire tout comprendre. Et il y en a des choses à comprendre. Oublier les idées reçues, envoyées souvent par des potentats qui se servent des religions pour asseoir des vérités non scientifiques. Harari est un scientifique et cela l’autorise à démolir les grands mythes religieux, ces histoires à dormir debout que croient même les plus intelligents d’entre nous. Ceci admis — il n’y a pas plus de dieu que de fées ou de père noël — il reconstruit la création du monde en fonction d’une somme pharamineuse de savoirs, de manuels, de témoignages, d’études, de références etc…
Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne nous rend pas fiers d’être sapiens. Partout où nous sommes passés, et depuis le début il y a 2 ou 300 000 ans, nous avons détruit. Pas pour détruire forcément, mais pour dominer. Pour avoir le contrôle. Sapiens est un prédateur majuscule qui supporte mal la concurrence et les bâtons dans les roues, même si elles n’existent pas encore.
Sapiens, au début, n’était pas le seul descendant de nos cousins les singes. On sait que néandertal a coexisté, parmi les six espèces d’hominidés. Malheureusement, son chemin a croisé celui de son cousin et couic, il l’a payé. C’est pas que Sapiens était le plus fort, il était le plus communiquant : c’était déjà un homme (ou une femme, bien souvent!) de réseau et c’est ça qui a fait la différence. Son langage plus élaboré lui a permis le story-telling, l’imaginaire. Mais c’est prouvé, chaque fois que Sapiens débarquait dans un nouvel endroit (comme l’Australie), les humanoïdes et les gros animaux trépassaient — le nombre d’espèces qu’il a éradiqué !— la flore se transformait, la trace qu’il laissait était irréversible. Harari rapproche la première trace de main dans la grotte Chauvet à l’empreinte de pied sur la lune. Les deux vont perdurer jusqu’à la nuit des temps. Donc, oui, Sapiens fut et reste un serial killer. A partir de là, le monde est à conquérir. C’est passionnant de voir ou revoir comment les idéologies, religieuses ou pas, ont aidé à l’exploitation de l’homme sur l’homme et sur la nature, comment sont nés la monnaie et l’économie, le capitalisme, le libéralisme.
Pourquoi les Européens ont-ils été les plus forts au milieu du deuxième millénaire, comment ont-ils de nouveau éradiqué des civilisations aussi ancrées que celle des Incas ou des Aztèques, comment les Chinois et autres orientaux ne se sont pas montrés plus offensifs ? Pourquoi ont-ils toujours soumis ou sous-estimés les femmes alors que la force physique ne servait plus à rien, pourquoi l’homme a-t-il besoin d’une hiérarchie ?
Aujourd’hui, on en est là, face à une terre ravagée ou en passe de l’être, une mondialisation qui en laisse beaucoup au bord du chemin, une soif de pouvoir hallucinant de la part de l’élite qui veut devenir dieu, se rendre immortelle, bouleverser la chimie et la biologie originelles sans espoir de retour grâce aux avancées extraordinaires de la science, aidées par un manque d’éthique, d’autocensure ou de contrôle de l’humanité entière. Pour exercer une hégémonie encore plus hallucinante, sans autre raison. Car pour l’heure, la seule idéologie universelle est la course au profit, à la croissance. Et la pire chose est le traitement inhumain infligé aux milliards d’animaux que nous plions à nos ordres.
Les deux dernières questions fondamentales que pose l’auteur sont : cette évolution nous rend-elle plus heureux que les paysans de jadis qui ne possédaient pas grand chose, et quel être sommes-nous en train de fabriquer avec nos notions de corps augmenté et de développement humain artificiel, quel monstre ?
Harari n’oublie pas les bonnes choses, les progrès qui nous ont permis de vivre beaucoup mieux que jadis, mais ce qu’il essaie (peut-être) de nous faire comprendre, c’est qu’avec l’immense talent que possède l’être humain, il aurait pu faire beaucoup mieux. Pour autant, ce pavé n’est pas déprimant, il ne manque pas d’humour ou d’exemples cocasses pour illustrer notre parcours. C’est un livre passionnant. Et un véritable phénomène de savoir.

Sapiens, une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari. 2011 pour la première édition en hébreu. 2015 chez Albin Michel, avec une traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat. 508 pages.

Texte © dominique cozette

Lucia Berlin, c'est comme du Carver, en différent.

Elle est américaine, morte en 2004 à 68 ans, et un peu connue depuis qu’est sortie récemment une compile de ses récits et nouvelles. En commençant ce gros livre, Manuel à l’usage des femmes de ménage, je croyais qu’il s’agissait du roman de sa vie tumultueuse, or ce sont des nouvelles, des récits, dont les sujets sont largement empruntés à son expérience. Mais pas que (expression idiote). La bio de la dame se trouvant bêtement en fin de livre, on se fait des idées fausses. Mais en tout cas, l’écriture, c’est du brillantissime. Les portraits, le cadre, les événements sont brossés avec un réalisme très original, très agréable, qui nous donne à voir des petites choses pointues, des petites couleurs, des sons. On la compare à Carver, non parce qu’elle lui ressemble mais par le talent qu’elle déploie à raconter des choses simples.
Elle nous plonge dans un univers très personnel et attachant car c’est beaucoup d’elle qu’il s’agit. Un oncle trop sympa, un grand-père farfelu, sa sœur, dont elle fut longtemps séparée puis jalouse, victime d’un cancer, qui lui demande de venir vivre près d’elle à Mexico. L’amour va naître entre elles deux de belle façon. Son grand-père, riche dentiste bordélique, lui demande un jour de l’aider à s’arracher toutes ses dents !
On retrouvera aussi l’univers hospitalier où elle a travaillé, parfois du côté des soignants, parfois du petit personnel, parfois des victimes, crack, mauvais traitements. Bien qu’elle ait vécu quelques temps avec les moyens, elle raconte plutôt les précaires, les univers décadents, les difficultés de la vie, qu’elle a beaucoup côtoyés. Il y a de tout.
En vrai, elle a épousé plusieurs hommes, souvent des artistes, sculpteurs, musiciens dont elle a eu plusieurs fils, mais elle néglige ces milieux aisés, en tout cas dans ce recueil, et nous montre des compagnons moins enviables. Cependant, le corset horrible qu’elle doit porter en permanence depuis l’enfance trouve place dans ses histoires, comme la prison et ses ateliers d’écriture, l’alcoolisme, dont elle-même comme son entourage furent victimes. Ce livre est aussi l’état des lieux décapant d’une certaine Amérique, étalé sur une vingtaine d’années, de 77 à 99.

Manuel à l’usage des femmes de ménage (A manual for cleaning women), de Lucia Berlin, de 1977 à 1999. Traduit de l’anglais par Valérie Malfoy.  2017 aux éditions Grasset. 558 p., 23 €.

Une sacrée daronne !

La daronne est le titre du tout dernier livre d’Hannelore Cayre, avocate pénaliste de profession mais aussi écrivaine, donc, et réalisatrice de son premier bouquin Commis d’office. C’est une nana cash, drôle, cinglante,  qui écrit dru et ce polar est formidable. Parce que ça pourrait n’être que le roman de sa vie, et ça serait déjà formidable. Faut voir ce qu’elle a vécu avec un père dans les « affaires » internationales, du blé qui coulait à flot, une maison quand même pourrie mais avec un esclave qui ramassait les robes que sa mère laissait tomber par terre, des vacances dans les palaces où monsieur était traité comme le roi du monde. Jusqu’à ce qu’il meure. Un moment, le rêve recommence en la personne d’un époux formidable, richissime aussi, mais qui meurt vite. Et là voilà minable avec tout l’argent claqué par une mère sans amour ni vergogne qui finit sa triste vie dans un mouroir qui, comme tous les mouroirs, coûte la peau du clito. Son clito qui ne sert plus à rien sauf à un flic gentil, amoureux mais bourrin.
Pour gagner sa vie, comme arabe bilingue, elle traduit les milliers d’heures d’écoute des dealers et trafiquants haut de gamme et les arrange parfois à son goût. Puis, au pied du mur pour débourser plus qu’elle n’a, elle saute le pas. Grâce aux contacts qu’elle traduit, elle s’introduit dans un juteux trafic qui va lui rapporter une montagne de cannabis. Du bon. Et elle devient la daronne. Elle se lie avec une Chinoise qui a aussi des trucs planqués dans une grande cave blindée…
Le livre n’est pas épais mais extrêmement dense. Comme dans un montage cut-cut, elle ne s’attarde pas sur les détails, elle fonce, elle pare au plus pressé, elle débobine, entube, recèle, surborne. C’est très acerbe, très cynique, on en apprend de belles, notamment que le ministère n’a pas les moyens de salarier les traducteurs donc qu’ils sont payés au black, et c’est vrai. Des choses comme ça.

La daronne d’Hannelore Cayre, 2017 aux éditions Métallié. 172 p. (pas de prix, c’est un cadeau !)

Texte © dominique cozette

 

Vargas vient de sortir la recluse ! Chef d'œuvre !

Les Fred Vargas, je les ai tous lus. j’adore cette nana, sa façon de nous entraîner dans des univers très souvent bien fermés, ignorés ou bizarroïdes. Cette fois, avec Quand sort la recluse, elle nous raconte avec force détails, tout ce qu’il faut savoir sur cette petite araignée peureuse et secrète surnommée la recluse. Pourquoi ? Parce qu’un des flics de l’équipe d’Adamsberg s’y intéresse curieusement, parce que lui-même trouve louche cette histoire de vieux Nîmois mordus par cette bestiole et décédés juste après, alors qu’une dose de ses glandes ne peut faire de mal qu’à une mouche, façon de parler. Parce qu’il rencontre, chez le zoologue ès aranéides, une petite dame venue de là où elles crèchent et elle-même très curieuse en la matière. Et que donc, de fil (d’araignées) en aiguille (qui n’est pas un dard puisqu’elles mordent), il va dérouler une drôle d’histoire qui aurait pu se terminer en cold case s’il ne s’était pas entêté, avec ses supporters du burlingue sauf le fidèle Danglard qui se fâche avec lui, à percer tous les mystères.
Comme on le dit en anglais puisque le français est impuissant à traduire ce terme, c’est un vrai page turner, un clou chassant l’autre à la vitesse grand V. Je pourrais dire haletant. Palpitant aussi. On est content d’y retrouver le gros chat qui roupille sur la photocopieuse, mais aussi la fliquesse maousse costo à qui Adamsberg peut tout demander, et tout l’univers du commissaire et de la genèse de ses intuitions. Il n’y a pas à en dire plus, c’est un polar et, pour moi, c’est le meilleur bouquin de Fred. Quel talent, mais quel talent !!! Quand je pense qu’il va encore falloir attendre des années avant qu’un nouveau Vargas sorte, j’en pleure…

Quand sort la recluse de Fred Vargas, 2017 aux éditions Flammarion. 480 pages.

Texte © dominique cozette

Après avoir parlé de Kevin…

Si vous avez aimé Si on parlait de Kevin, le livre (qui était encore mieux que le film), ne vous privez pas du plaisir d’un autre livre de Lionel Shriver qui, comme son prénom ne l’indique pas, est une femme. Affublé d’un titre d’une banalité affligeante Tout ça pour quoi (titre anglais So much for that), il est tout aussi passionnant que Kevin tant les détails de la vie américaine foisonnent. On s’y croit, on y croit, c’est impressionnant. Ici, il s’agit de l’histoire assez dure de deux couples new-yorkais maltraités par la vie malgré leur niveau socio-culturel élevé.
Le mari du premier couple, Shep, avait créé une entreprise qu’il a revendue à un type horrible qui le harcèle, car il y est resté comme salarié. Il a un rêve qu’il s’apprête à réaliser, partir dans une île de rêve où les choses ont encore de la valeur, où on les répare, où la consommation est restée frugale. Mais le jour où il offre les billets allers simples à sa femme, une femme extraordinaire qu’il adore, celle-ci lui annonce qu’elle soufre d’un cancer très rare et non guérissable.
Interviennent à partir d’ici tous les détails de la vie en Amérique où les soins sont horriblement coûteux, où les assurances ne couvrent rien, où la scolarité des enfants est hors de prix, et à côté desquels je me dis très heureuse de vivre en France où on est très bien soigné en cas de coup dur. Donc, forcément, ses économies vont fondre pour une maladie qui ne se soigne pas. Son fils ado va disparaître la plupart du temps dans sa chambre, sa fille ne rend jamais visite pour ne pas voir la déchéance de sa mère, sa sœur, d’un égoïsme forcené,  l’oblige à tout payer pour elle et contraint leur père à aller en maison de retraite pour lui piquer sa maison…
Le second couple n’est pas mieux : ils ne s’entendent plus très bien et le mari, en cachette, décide d’augmenter son pénis. Mais l’opération foire et il en découle de terribles conséquences. Leur fille aînée, 16 ans, est atteinte d’une maladie dégénérative très vorace en soins divers et leur autre fille devient obèse par réaction.
C’est un gros pavé palpitant qui nous fait entrer dans les affres de ce fichu rêve américain qui relève plutôt du cauchemar et nous entraîne très loin dans la dissection d’une société où l’argent est la seule valeur. Combien vaut une vie, s’interroge le héros à longueur de temps.

Tout ça pour quoi de Lionel Shriver 2010. Traduit par Michèle Lévy-Bram pour les éditions Belfond, 2012. 530 pages. 23 €.

NB : J’avais aussi fortement aimé son autre roman de 2014 sur l’obésité : Big Brother (article ici)

Texte © dominique cozette

Et toi, tu as eu une famille ?

Titre du dernier roman de Bill Clegg, vous savez, celui de « portrait d’un fumeur de crack en jeune homme » (voir ici), roman très noir de sa descente aux enfers. Ici, le personnage central est une femme, June. Une femme au bord de rien, morte de l’intérieur si on peut dire car, dans l’explosion de sa maison, elle a tout perdu : sa fille qui allait se marier le lendemain, son futur gendre, son amant, superbe noir beaucoup plus jeune qu’elle et son ex-mari dont la fille avait exigé qu’il dorme dans la maison. A partir de là, elle ne dit plus un mot. Après s’être écroulée dans une maison isolée prêtée par une amie, elle prend la route pour retrouver les endroits dont sa fille, qui s’était éloignée d’elle pour des raisons qu’on comprendra, lui avait parlé, dormant le plus souvent dans sa voiture et se nourrissant de saletés achetées dans les stations d’essence. Puis elle finit par s’installer dans un modeste hôtel tenu par un couple de femmes qui vont respecter son silence, son absence, son incognito.
Le livre est écrit selon un procédé pas vraiment nouveau qui est, non le point de vue de divers personnages, mais leur histoire dont on appréhende peu à peu les interactions, et qui, tels les morceaux d’un puzzle improbable, nous donneront la vue d’ensemble du pourquoi et du comment cet incendie a éclaté, contre toute attente. Les portraits sont superbes, fins, étonnants, riches. Très beau livre !

Et toi, tu as une famille ? de Bill Clegg 2015. Chez Gallimard en 2016 avec la traduction de Sylvie Schneiter. 284 p. 20 €.

Texte © dominique cozette

Comment Schopenhauer m'a scotchée…

La méthode Schopenhauer, encore un livre du psychanalyste Irvin Yalom (le troisième que je dévore), et quel livre ! Cette fois, nous suivons le psy Julius qui, pendant un check-up de routine, s’est vu annoncer qu’il avait un mélanome et que ses jours étaient comptés. Le médecin lui assure cependant, maigre consolation, une année pleine de bonne santé. Après un effondrement d’usage, Julius se ressaisit. Au lieu de tout envoyer promener, il décide de continuer à faire ce qui le passionne depuis toujours : l’aide à ses patients. Cette fois, le roman se focalise sur la thérapie de groupe. Alors qu’il se demande si ses patients ont bien su se remettre d’aplomb grâce à son intervention, un nom lui revient en mémoire, celui de Philip, un addict sexuel infernal, arrogant et manipulateur, qu’il a tenté de « sauver » durant trois ans, sans succès. Il pense alors aux traitements qui se produisent avec un certain retard et fonde l’espoir que c’est ce qu’il s’est passé. Justement non. Philip est éberlué que Julius l’appelle juste à ce moment, après tant d’années, car il comptait lui-même reprendre contact avec lui pour le conseiller dans sa nouvelle activité qui est : psychothérapeute (et docteur en philosophie). Quoi ? Lui ? Aider les autres ? Julius se remémore le personnage froid, insensible, sans aucune empathie. Et c’est le même qu’il revoit, sauf qu’il est guéri. Et comment ? En se référant à Schopenhauer. Au fur et à mesure de leur échange, Julius accepte donc de coacher ce type : autant qu’il soit armé pour aider ses futurs demandeurs. Il l’oblige à suivre sa thérapie de groupe pendant six mois.
Philip est non seulement bien reçu par les autres habitués, mais il devient une sorte de gourou philosophique car il sait tout, il a réponse à tout. Même s’il ne manifeste aucun sentiment, même s’il ne regarde jamais les autres, même s’il ne s’adresse jamais ou presque à eux. Jusqu’au jour où une patiente revient d’un voyage en Inde et reconnaît cet individu haïssable.
Julius va nous raconter par le menu les histoires des personnages, leurs interactions, leurs éclats, les aides qu’ils s’apportent les uns  aux autres, et leur évolution. C’est comme une série, il y a toujours un truc qui se produit pour passionner leurs débats. En plus, et ce n’est pas le moindre, on en apprend beaucoup sur Schopenhauer, sa vie, son état d’esprit, son addiction au sexe et sa volonté de s’en sortir.
La méthode Schopenhauer d’Irvin Yalom, 2005. Traduit de l’américain par Clément Baude. Editions le livre de poche. 546 pages. 7,90 €.

texte © dominique cozette

Et Nietzsche a pleuré

C’est le titre d’un brillant roman d’Irvin Yalom que j’ai découvert avec Mensonges sur le divan, à propos  duquel j’ai écrit un article enthousiaste (voir ici).
Irvin Yalom est psychanalyste et écrivain bourré de talent. Il réussit à nous accrocher dans de longues diatribes entre patients et médecin, ou psy et psy, à transformer des situations douloureuses en objets de suspense. On ne s’ennuie jamais dans ses pages foisonnantes.
Dans Et Nietzsche a pleuré, il met en scène la rencontre entre le Dr Breuer, un des fondateurs de la psychanalyse, et Nietzsche, philosophe pas encore réputé, et aussi Freud, jeune perdreau encore effarouché par les méandres de l’âme humaine mais très pointu et très avisé pour donner des conseils ou analyser des situations embrouillées.
Car ici, il s’agit d’embrouilles. La jeune Lou Salomé, une splendide mademoiselle sans gêne, entre d’autorité dans le cabinet de Breuer pour lui demander de soigner la maladie de Nietzsche, sorte de mal de vivre puissant avec tendances suicidaires. Il se trouve qu’elle est très liée à Nietzsche ainsi qu’à un autre homme et qu’ils ont essayé de faire ménage à trois. Mais Nietzsche ayant été trahi, ne veut plus entendre parler d’elle et rumine douloureusement. Breuer, tombé en extase devant la jeune femme, tentera d’amener Nietzsche à son cabinet, après bien des vicissitudes. En bon joueur d’échecs, il va élaborer diverses stratégies qui vont lentement s’effondrer au fur et à mesure qu’il les met en pratique alors que lui, trichant sur lui-même, va peu à peu s’enfoncer dans la tragédie à quoi bonniste bien connue des grands déprimés. Qui va soigner l’autre ? Comment vont-ils s’aider à retrouver une sorte de joie de vivre même relative ? C’est tout l’enjeu de leur joute haute en réflexions philosophico-métaphysico-psy. Que du bonheur tout en finesse !

Et Nietzsche a pleuré de Irvin Yalom. 1992. Traduit de l’américain par Clément Baude. Edition le Livre de poche. 504 pages. 7,90 €

Texte © dominique cozette

"Le problème avec les femmes"

 

 

C’est le titre du délicieux ouvrage écrit et illustré par Jackie Fleming, illustratrice réputée.
Un livre hilarant par  l’ignorance-crasse, le machisme et/ou la mauvaise foi des hommes,
des génies bien sûr, qui ont relégué la femme à un simple rôle d’idiote.
Ça commence comme ça :

 

« Les femmes qui s’aventuraient à l’extérieur de la Sphère Domestique étaient appelées les Femmes Déchues. Il y avait plusieurs façons d’être Déchues, comme porter la raie sur le côté, avoir ses propres opinions, les dire à voix haute au lieu de les garder pour soi, ne plus être vierge après l’accouchement. Seules les femmes pouvaient être déchues. »

 

Concernant les Jeux Olympiques, « [Pierre de Coubertin] disait que le spectacle des femmes essayant de jouer à la balle serait abject, mais qu’elles paraissaient plus naturelles si elles applaudissaient. »

 

Quelques autres perles, tout aussi délicatement illustrées :

« Une fois que les femmes avaient appris soixante points de broderie différents,
il n’y avait plus de place [dans leur cerveau]  pour apprendre quoi que ce soit d’autre. »

« Les femmes écrivaines étaient mal vues, car pour cela il fallait réfléchir,
ce qui interférait avec l’accouchement. »

« Les femmes trouvaient épuisant de lever un crayon, car cela provoquait une chlorose
qui perturbait le débit sanguin et, dans certains cas, causait un prolapsus utérin. »

« Le collègue et ami de Darwin George Romanes disait que les femmes avaient beau être inférieures intellectuellement, leur cerveau pesant 140 grammes de moins, elles étaient supérieures en ce qui concerne les tissus d’ameublement et les déconvenues. »

« Comme le fit remarquer Maupassant, l’inventeur de la nouvelle, toute tentative, pour une femme, visant à réussir quoi que ce soit est voué à l’échec. Il disait que les femmes ont deux rôles à jouer, tous deux charmants : l’amour et la maternité. Pas isoler le radium et découvrir le plutonium. »

« Henry Maudsley [précurseur de la psychiatrie britannique] déconseillait aux femmes d’étudier la médecine car cela flétrirait leur poitrine. »

Chaque page ou double-page de ce recueil qui en comporte beaucoup est une occasion de hurler de rire devant tant d’aplomb ridicule, mais aussi de pleurer pour nos pauvres sœurs d’ailleurs qui continuent à être traitées comme des sous-hommes. Certes, des progrès ont eu lieu, mais ne relâchons rien, le pire peut encore arriver, le cerveau de l’homme est tellement scrofuleux !!!

Le problème avec les femmes de Jacky Fleming aux Editions Dargaud, 2016, traduit de l’anglais par Nora Bouazzouni, imprimé sur papier issu de forêts gérées durablement.

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