Je vous ai parlé de Ron Rash il y a peu, que je viens de découvrir (voir ici). Je poursuis cette rencontre avec un nouveau livre Incandescences qui masque qu’il s’agit de nouvelles (c’est écrit en tout petit à l’intérieur). Je ne l’aurais pas acheté et j’aurais eu tort car elles sont excellentes. Encore des histoires d’Amérique profonde, du côté des Appalaches, dans des sortes de trous du cul du monde où le rêve américain c’est juste un vieux fantasme d’avant, comme chez nous liberté, égalité et fraternité. Il y a des histoires de pauvreté, beaucoup car par ici, les gens n’ont pas grand chose. Sinon se bourrer la gueule le soir en écoutant du rock improbable ou du metal rouillé dans un bar cheap qui s’appelle la dernière chance, dealer et s’en mettre plein les veines ou le nez sans même se dire qu’il serait raisonnable de s’arrêter ou d’arrêter de piller ses vieux, des vieilles histoires de confédérés où on tue son voisin parce qu’il ne pense pas bien, où on pille aussi des tombes pour revendre les ceinturons et autres décorations de guerre, des types qui perdent la tête et font une grosse connerie parce que d’un seul coup le,monde a changé et qu’il n’y a pas de fraternité qui vaille juste pour une plante qu’on a coupée et que c’était votre père qui l’avait plantée, alors prison, ou des mecs qu’il vaut mieux épouser sinon tu passes pour une traînée même si le type, c’est un moins que rien. Plein d’histoires d’hier et d’aujourd’hui qui te font penser qu’au fond, on n’est pas si mal que ça ici et que les Etats-Unis, ben c’est juste un beau concept pas développé comme il faudrait.
Incandescences de Ron Rash, 2010 pour la VO. Traduit par Isabelle Reinharez. Aux éditions Points. 198 pages. 6,70 €
Je ne connaissais pas Ron Rash. Et soudain, dans une de mes deux librairies sétoises préférées, j’avise une petite somme de cette auteur et me dis tiens, un auteur américain que cette librairie semble aimer. Référence. Voyons voir. J’achète donc Un pied au paradis et je plonge dedans telle la louche en argent dans une soupière de caviar. Et j’en ramène quoi ? Une furieuse envie d’en acheter d’autres. Un pied au paradis est une sorte de polar. Pas une enquête acharnée sur une mort d’homme mais l’histoire des personnages concernés par elle. Un polar red-neck qui se passe dans une vallée paumée du côté des Appalaches, où tout le monde connaît tout le monde, ils sont si peu, si dispersés sur les vastes terrains, mais fidèles aux retrouvailles dominicales du culte. Billy est un jeune homme courageux au travail, qui boîte un peu suite à une grave polyo et qui a involontairement conquis le cœur d’une très belle fille, Janice. Ils se marient, ils s’adorent, il cultive âprement des légumes pour l’hiver et du tabac pour le fric en attendant de mettre un bébé en route. Mais le bébé ne veut pas venir. Le malheur s’installe, c’est lui et ses spermatos handicapés les responsables. Loin là-haut vit une vieille, sorte de sorcière crainte et puissante chez qui ira Janice pour trouver un remède à la stérilité. Drôle de remède.
Dans la première ferme voisine vivent Holland (oui, c’est son nom) et sa veuve de mère. Lui est rentré décoré de la guerre de Corée, sorte de héros pénible qui fout un peu la merde dans les bars, mais on le comprend. C’est lui qui disparaît, c’est de chez Billy que venait le bruit d’un coup de feu, et c’est par là que vont aller fouiller le shérif et ses hommes. Il fait une telle chaleur qu’il est impossible que le cadavre soit laissé à l’abandon. Où peut-il bien être ? Cette quête s’amplifie, c’est assez original.
La réponse viendra en plusieurs fois car cinq personnes bâtissent le récit. Et à chacune d’elle, un pan de la vérité se fait jour. C’est très bien construit, c’est sombre, on entend les bêtes et la rivière qui coule, comme dans tout bon roman américain. Très bon livre, c’est le premier de cet auteur.
Un pied au paradis de Ron Rash en 2002. One foot in eden in english. Traduit par Isabelle Reinharez. Au livre de poche. 316 pages. 7,30 €
Il s’appelle Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord, il est de Garth Risk Hallberg, très jeune homme qui a été révélé par un best-seller : city of fire, pavé de 1000 pages que je vais essayer de trouver, et qui a permis à celui-ci d’être réédité. Car Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord a été publié en 2007 chez un éditeur de livre d’art. Car c’en est un. Sur chaque double-page, une photo plutôt imprécise prise par une palanquée de jeunes photographes tendance. Sous la photo, une qualité, un état, un qualificatif (fidélité, mauvaises habitudes, divertissement, sens à la vie etc) traité comme un élément vivant, comment il survit, se reproduit, se transmet. Donc déjà, très curieux. Et sur l’autre page, qui n’est pas blanche mais vieillie et salie comme un vieux papier trouvé par terre, le texte qui lui correspond. En tout une soixantaine de textes qui racontent une anecdote arrivée à une des deux familles de référence. Mais dans le désordre, et par un des petits bouts de la lorgnette, ce qui peut aiguiser notre curiosité ou nous agacer. Les deux.
Les deux familles de référence sont voisines avec deux enfants chacune, un garçon et une fille qui se fréquentent, un jeune menteur, un père qui meurt et un père et une mère qui divorcent. Ces histoires évoquent l’american way of life côté plus nightmare qu’american dream : BBQ, télé, céréales, vols, bagnoles, chagrins, dope… On y apprend accessoirement que le jeune homme a eu un accident terrible, on n’en connaîtra la cause qu’à la fin.
Objet attachant autant que bizarre, sur les tables des bonnes librairies car bénéficiant de bonnes critiques, agréable à feuilleter, que d’ailleurs on peut suivre dans le (dés)ordre qu’on veut ou par les entrées ménagées par l’auteur, un peu comme un bestiaire. Ou un mode d’emploi des banlieusard new-yorkais. J’aime beaucoup le style.
Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord, de Garth Risk Hallberg, première édition en 2007, réédite en 2017 chez Plon. 150 pages, 16,90 €.
Irving Yalom, toujours lui, ce psychanalyste américain fondu de philosophie, m’a passionnée une nouvelle fois avec Le problème Spinoza. Autant vous l’avouer : je ne suis ni une intello, ni une forcenée de la philo. Je suis même très dilettante. Alors comment fait-il, ce diable d’écrivain, pour me passionner autant avec des sujets comme ça ? Je vous explique.
Il y a deux histoires dans ce livre/ la première concerne Spinoza, au moment où il va avouer à l’aréopage juif qu’il ne croit plus à ces drôles de dieux que fabriquent les hommes de pouvoir pour nous asservir. Il prouve que les écrits, la Thora, le la Bible sont bourrés de mensonges, de faux et d’à peu près. Il faut dire que c’est un homme très intelligent, avec une mémoire extraordanaire et une soif de savoir inextinguible. Il a donc appris toutes les langues à connaître pour lire dans le texte ces antiquités. Il peut donc prouver les dérapages qui y ont été introduits. Mais les rabbins, comme toute la communauté, sont choqués que cet homme, par ailleurs irréprochable, puisse commettre un tel sacrilège. Pour la peine, il sera excommunié, banni pour toujours, chassé. Nul, même ses proches, n’auront plus le droit d’avoir de contacts avec lui, de lui écrire, de le voir. Spinoza n’a besoin de rien que de penser, écrire, lire. Mais ça le rend triste. Il fait une croix sur une vie sociale, familiale, et continue son œuvre.
L’autre histoire est celle du Reichleiter Rosenberg, un type assez asocial qui déteste les Juifs et commence à réfléchir à la façon d’en débarrasser l’Europe. On est en 1918. Cet hommes, par ailleurs intelligent, rencontre un beau jour Hitler. Mais ce dernier, bien qu’il lui emprunte ses idées pour élaborer sa théorie et écrire Mein Kampf ne va jamais l’accepter dans sa cour. Pourtant Rosenberg a créé un journal qui porte haut les couleurs du Führer, qui encense ses idées, qui l’aide à parvenir au pouvoir. Quel rapport avec Spinoza ? Il aimerait savoir pourquoi les hommes qu’il admire le plus, notamment Goethe, sont fous de ce philosophe. Il part donc à la quête de ses possessions et, chargé de la confiscation des biens culturels des Juifs (et des autres), retrouve la précieuse bibliothèque de Baruch Spinoza.
Pourquoi c’est plaisant ? Parce que Yalom a recréé la manière du roman : comment ces gens-là vivent, les dialogues, le suspens… Quand les interlocuteurs de Spinoza ne comprennent pas sa pensée, ils le lui avouent et Spinoza l’explicite. A la fin, en prologue, Yalom explique comment il a pris connaissance de tous les faits qu’il a relatés : on apprend ce qui est réel et ce qui est romancé mais crédible. Palpitant et instructif.
Le problème Spinoza par Irving Yalom aux Edition le Livre de Poche. 548 pages.
Ce livre Article 353 du code pénal est scotchant. Eblouissant. Hallucinant. Spectaculaire. Pourtant, c’est un huis-clos, la confession d’un homme qui vient d’en tuer un autre, dans le bureau d’un petit juge. Sans effets spéciaux. mais avec les effets de langage formidablement utilisés par Tanguy Viel. De l’orfèvrerie. « Mon personnage se fait flouer, juste parce qu’il ne maîtrise pas la rhétorique. Puis il y a le processus de rumination. »(1)
Dès le début, on sait cela. Que le crime a lieu. Que l’homme en jette un autre au large, qu’il sait qu’il va se noyer, qu’il n’en tire rien de plus. Il fallait juste que cet homme disparaisse. Puis il va amarrer le bateau du noyé et quand la police vient le chercher, il l’attendait. Ensuite, la grande, l’énorme déferlante nous arrive dessus : pourquoi j’ai fait ça. Car cet homme, floué profond par le promoteur véreux, a mis du temps à comprendre comment tout ça s’est enclenché. Il a fallu que le prétexte se construise dans sa tête pour qu’il en arrive là. Car un mec, un pauvre mec comme lui, gentil et faible, est incapable de violence. Il en a fallu des petits éléments de honte, d’humiliation, de regrets, de colère. Il a fallu qu’elle monte, cette « exaspération de l’enrichissement complètement éhonté des puissants. » Car comme l’auteur l’analyse, « on a tous régulièrement des petites pulsions de haine lorsqu’on entend qu’un mec part avec son parachute doré. On a tous envie un jour où l’autre d’en mettre un à l’eau. »(1) Il a fallu qu’il n’en puisse plus de cet immense gâchis, la démolition d’un bien public, le saccage de ce petit coin de la rade de Brest, énorme béance à vif, gadouilleuse, là où un petit eden ne demandait qu’à vivre, sans aucun espoir d’arrangement.
Le juge l’écoute, et une fois, il se met en colère contre l’absurdité de ce drame. Mais il n’a pas encore tout entendu. Le pauvre narrateur ne cherche absolument pas à se justifier. Juste à expliquer. Le miracle, c’est comment il arrive à sortir les mots justes, les motifs profonds, les sentiments gênants qui ont abouti à cet acte. C’est impressionnant de finesse, de frappage au coin du bon sens, de logique. Il reconstitue la démarche commerciale et insinuante du promoteur forçant les acheteurs sans en avoir l’air, les abusant comme si c’était eux-mêmes qui s’offraient en sacrifice alors qu’il n’avait rien demandé. Il dissèque le chemin de la pensée et de la raison, très fortes toutes les deux, pour montrer comment elles s’effacent d’un seul coup pour accepter une chose inacceptable. Pour finir, l’article 353 du code pénal emballe l’affaire d’une façon inattendue et incroyable quoique crédible.
Ce livre mince est un petit chef d’œuvre que je vais relire de ce pas. Ne le loupez pas !
(1) Citations tirées d’une interview de Paris Match.
Article 353 du code pénal de Tanguy Viel. 2017 aux Editions de Minuit. 174 pages. 14,50 €.
Hélas, ça s’arrête. Faute de combattants. On y est. Les marginaux, les out of the blue, les cassos, les niqués de la vie, la communauté de Vernon, après avoir écumé leur vie comme on râcle une mousse de saleté sur un frichti mal rincé, envoient leur lettre de dèm à cette foutue vie de cette époque merdique. Mais avant ça, Virginie Despentes nous familiarise, je veux dire nous empathise avec des personnages comme on n’en voit peu à la télévision, des bancales, des trans, des bizarres ou des violents. On s’y attache même quand on les déteste. Vernon, lui, reste pur, pas très actif puisque tous le considèrent comme un gourou. Ils organisent ce qui devient leur rêve, ou « rave », appelés convergences, les nuits entières dans des lieux sauvages, coupés du monde, interdits de connections et de dope. Seulement l’immense et inexplicable communion de ces lourdés de la société emportés par les musiques ordonnancées par Vernon Subutex, les menant tous à un orgasme a-sexuel et pharamineux. Inoubliable. Raison de vivre. C’est bien joli tout ça, mais il y a des vengeances qui se préparent, des tatouages pour en brûler d’autres, des chasses aux femmes, des viols et des violences. Il y a aussi des nanas islamisées qui en reviennent, qui fuient, des trahisons filiales et tout ça. Ça fourmille comme toujours chez l’auteure.
Ça fourmille aussi sur notre société, l’actuelle, celle qui nous met à cran, qui nous érige les uns contre les autres, qui interdit de vivre à la marge — et puis quoi encore ? — qui s’étonne que les armes qu’elle fabrique recrachent leur haine sur sa petite gueule d’amour. Ça vibre, c’est chaud, c’est tumultueux. C’est sanglant. C’est parfois poésie et musique, désir d’amour. Tout ça, quoi.
C’est un fin décisive qu’elle nous livre, pas de tome 4, impossible. Je suis néanmoins réservée sur le tout dernier chapitre qui commence en 2077 et continue quelques décennies après. La SF m’intéresse moins même si VD tient à ce que Vernon Subutex lui survive, d’une façon ou d’une autre, se recrée, ne meure pas. Grandeur d’âme de l’écrivaine. C’est chouette quand même voire touchant.
Vernon Subutex 3 de Virginie Despentes. 2017 aux éditions Grasset. 400 pages. 19,90 €
Les articles concernant les tomes 1 et 2 peuvent être lus ici.
Sapiens, une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari est à lire absolument. Pour de multiples raisons. En premier lieu parce qu’il nous explique d’où l’on vient, par où on est passé, où on va peut-être et surtout où l’on est. Harari, érudit et spirituel, ne manque pas de saupoudrer son ouvrage de petites anecdotes bien terre à terre pour nous faire tout comprendre. Et il y en a des choses à comprendre. Oublier les idées reçues, envoyées souvent par des potentats qui se servent des religions pour asseoir des vérités non scientifiques. Harari est un scientifique et cela l’autorise à démolir les grands mythes religieux, ces histoires à dormir debout que croient même les plus intelligents d’entre nous. Ceci admis — il n’y a pas plus de dieu que de fées ou de père noël — il reconstruit la création du monde en fonction d’une somme pharamineuse de savoirs, de manuels, de témoignages, d’études, de références etc…
Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne nous rend pas fiers d’être sapiens. Partout où nous sommes passés, et depuis le début il y a 2 ou 300 000 ans, nous avons détruit. Pas pour détruire forcément, mais pour dominer. Pour avoir le contrôle. Sapiens est un prédateur majuscule qui supporte mal la concurrence et les bâtons dans les roues, même si elles n’existent pas encore.
Sapiens, au début, n’était pas le seul descendant de nos cousins les singes. On sait que néandertal a coexisté, parmi les six espèces d’hominidés. Malheureusement, son chemin a croisé celui de son cousin et couic, il l’a payé. C’est pas que Sapiens était le plus fort, il était le plus communiquant : c’était déjà un homme (ou une femme, bien souvent!) de réseau et c’est ça qui a fait la différence. Son langage plus élaboré lui a permis le story-telling, l’imaginaire. Mais c’est prouvé, chaque fois que Sapiens débarquait dans un nouvel endroit (comme l’Australie), les humanoïdes et les gros animaux trépassaient — le nombre d’espèces qu’il a éradiqué !— la flore se transformait, la trace qu’il laissait était irréversible. Harari rapproche la première trace de main dans la grotte Chauvet à l’empreinte de pied sur la lune. Les deux vont perdurer jusqu’à la nuit des temps. Donc, oui, Sapiens fut et reste un serial killer. A partir de là, le monde est à conquérir. C’est passionnant de voir ou revoir comment les idéologies, religieuses ou pas, ont aidé à l’exploitation de l’homme sur l’homme et sur la nature, comment sont nés la monnaie et l’économie, le capitalisme, le libéralisme.
Pourquoi les Européens ont-ils été les plus forts au milieu du deuxième millénaire, comment ont-ils de nouveau éradiqué des civilisations aussi ancrées que celle des Incas ou des Aztèques, comment les Chinois et autres orientaux ne se sont pas montrés plus offensifs ? Pourquoi ont-ils toujours soumis ou sous-estimés les femmes alors que la force physique ne servait plus à rien, pourquoi l’homme a-t-il besoin d’une hiérarchie ?
Aujourd’hui, on en est là, face à une terre ravagée ou en passe de l’être, une mondialisation qui en laisse beaucoup au bord du chemin, une soif de pouvoir hallucinant de la part de l’élite qui veut devenir dieu, se rendre immortelle, bouleverser la chimie et la biologie originelles sans espoir de retour grâce aux avancées extraordinaires de la science, aidées par un manque d’éthique, d’autocensure ou de contrôle de l’humanité entière. Pour exercer une hégémonie encore plus hallucinante, sans autre raison. Car pour l’heure, la seule idéologie universelle est la course au profit, à la croissance. Et la pire chose est le traitement inhumain infligé aux milliards d’animaux que nous plions à nos ordres.
Les deux dernières questions fondamentales que pose l’auteur sont : cette évolution nous rend-elle plus heureux que les paysans de jadis qui ne possédaient pas grand chose, et quel être sommes-nous en train de fabriquer avec nos notions de corps augmenté et de développement humain artificiel, quel monstre ?
Harari n’oublie pas les bonnes choses, les progrès qui nous ont permis de vivre beaucoup mieux que jadis, mais ce qu’il essaie (peut-être) de nous faire comprendre, c’est qu’avec l’immense talent que possède l’être humain, il aurait pu faire beaucoup mieux. Pour autant, ce pavé n’est pas déprimant, il ne manque pas d’humour ou d’exemples cocasses pour illustrer notre parcours. C’est un livre passionnant. Et un véritable phénomène de savoir.
Sapiens, une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari. 2011 pour la première édition en hébreu. 2015 chez Albin Michel, avec une traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat. 508 pages.
Elle est américaine, morte en 2004 à 68 ans, et un peu connue depuis qu’est sortie récemment une compile de ses récits et nouvelles. En commençant ce gros livre, Manuel à l’usage des femmes de ménage, je croyais qu’il s’agissait du roman de sa vie tumultueuse, or ce sont des nouvelles, des récits, dont les sujets sont largement empruntés à son expérience. Mais pas que (expression idiote). La bio de la dame se trouvant bêtement en fin de livre, on se fait des idées fausses. Mais en tout cas, l’écriture, c’est du brillantissime. Les portraits, le cadre, les événements sont brossés avec un réalisme très original, très agréable, qui nous donne à voir des petites choses pointues, des petites couleurs, des sons. On la compare à Carver, non parce qu’elle lui ressemble mais par le talent qu’elle déploie à raconter des choses simples.
Elle nous plonge dans un univers très personnel et attachant car c’est beaucoup d’elle qu’il s’agit. Un oncle trop sympa, un grand-père farfelu, sa sœur, dont elle fut longtemps séparée puis jalouse, victime d’un cancer, qui lui demande de venir vivre près d’elle à Mexico. L’amour va naître entre elles deux de belle façon. Son grand-père, riche dentiste bordélique, lui demande un jour de l’aider à s’arracher toutes ses dents !
On retrouvera aussi l’univers hospitalier où elle a travaillé, parfois du côté des soignants, parfois du petit personnel, parfois des victimes, crack, mauvais traitements. Bien qu’elle ait vécu quelques temps avec les moyens, elle raconte plutôt les précaires, les univers décadents, les difficultés de la vie, qu’elle a beaucoup côtoyés. Il y a de tout.
En vrai, elle a épousé plusieurs hommes, souvent des artistes, sculpteurs, musiciens dont elle a eu plusieurs fils, mais elle néglige ces milieux aisés, en tout cas dans ce recueil, et nous montre des compagnons moins enviables. Cependant, le corset horrible qu’elle doit porter en permanence depuis l’enfance trouve place dans ses histoires, comme la prison et ses ateliers d’écriture, l’alcoolisme, dont elle-même comme son entourage furent victimes. Ce livre est aussi l’état des lieux décapant d’une certaine Amérique, étalé sur une vingtaine d’années, de 77 à 99.
Manuel à l’usage des femmes de ménage (A manual for cleaning women), de Lucia Berlin, de 1977 à 1999. Traduit de l’anglais par Valérie Malfoy. 2017 aux éditions Grasset. 558 p., 23 €.
La daronne est le titre du tout dernier livre d’Hannelore Cayre, avocate pénaliste de profession mais aussi écrivaine, donc, et réalisatrice de son premier bouquin Commis d’office. C’est une nana cash, drôle, cinglante, qui écrit dru et ce polar est formidable. Parce que ça pourrait n’être que le roman de sa vie, et ça serait déjà formidable. Faut voir ce qu’elle a vécu avec un père dans les « affaires » internationales, du blé qui coulait à flot, une maison quand même pourrie mais avec un esclave qui ramassait les robes que sa mère laissait tomber par terre, des vacances dans les palaces où monsieur était traité comme le roi du monde. Jusqu’à ce qu’il meure. Un moment, le rêve recommence en la personne d’un époux formidable, richissime aussi, mais qui meurt vite. Et là voilà minable avec tout l’argent claqué par une mère sans amour ni vergogne qui finit sa triste vie dans un mouroir qui, comme tous les mouroirs, coûte la peau du clito. Son clito qui ne sert plus à rien sauf à un flic gentil, amoureux mais bourrin.
Pour gagner sa vie, comme arabe bilingue, elle traduit les milliers d’heures d’écoute des dealers et trafiquants haut de gamme et les arrange parfois à son goût. Puis, au pied du mur pour débourser plus qu’elle n’a, elle saute le pas. Grâce aux contacts qu’elle traduit, elle s’introduit dans un juteux trafic qui va lui rapporter une montagne de cannabis. Du bon. Et elle devient la daronne. Elle se lie avec une Chinoise qui a aussi des trucs planqués dans une grande cave blindée…
Le livre n’est pas épais mais extrêmement dense. Comme dans un montage cut-cut, elle ne s’attarde pas sur les détails, elle fonce, elle pare au plus pressé, elle débobine, entube, recèle, surborne. C’est très acerbe, très cynique, on en apprend de belles, notamment que le ministère n’a pas les moyens de salarier les traducteurs donc qu’ils sont payés au black, et c’est vrai. Des choses comme ça.
La daronne d’Hannelore Cayre, 2017 aux éditions Métallié. 172 p. (pas de prix, c’est un cadeau !)
Les Fred Vargas, je les ai tous lus. j’adore cette nana, sa façon de nous entraîner dans des univers très souvent bien fermés, ignorés ou bizarroïdes. Cette fois, avec Quand sort la recluse, elle nous raconte avec force détails, tout ce qu’il faut savoir sur cette petite araignée peureuse et secrète surnommée la recluse. Pourquoi ? Parce qu’un des flics de l’équipe d’Adamsberg s’y intéresse curieusement, parce que lui-même trouve louche cette histoire de vieux Nîmois mordus par cette bestiole et décédés juste après, alors qu’une dose de ses glandes ne peut faire de mal qu’à une mouche, façon de parler. Parce qu’il rencontre, chez le zoologue ès aranéides, une petite dame venue de là où elles crèchent et elle-même très curieuse en la matière. Et que donc, de fil (d’araignées) en aiguille (qui n’est pas un dard puisqu’elles mordent), il va dérouler une drôle d’histoire qui aurait pu se terminer en cold case s’il ne s’était pas entêté, avec ses supporters du burlingue sauf le fidèle Danglard qui se fâche avec lui, à percer tous les mystères.
Comme on le dit en anglais puisque le français est impuissant à traduire ce terme, c’est un vrai page turner, un clou chassant l’autre à la vitesse grand V. Je pourrais dire haletant. Palpitant aussi. On est content d’y retrouver le gros chat qui roupille sur la photocopieuse, mais aussi la fliquesse maousse costo à qui Adamsberg peut tout demander, et tout l’univers du commissaire et de la genèse de ses intuitions. Il n’y a pas à en dire plus, c’est un polar et, pour moi, c’est le meilleur bouquin de Fred. Quel talent, mais quel talent !!! Quand je pense qu’il va encore falloir attendre des années avant qu’un nouveau Vargas sorte, j’en pleure…
Quand sort la recluse de Fred Vargas, 2017 aux éditions Flammarion. 480 pages.