Si vous pensiez tout savoir sur Warhol…

Je viens de finir un pavé formidable ! Et ça ne se lit pas en diagonale. Il s’appelle Warhol, sous titre la biographie et est écrit par Victor Bockis, un mec qui  a vécu et bossé à ses côtés, dans les différentes Factory, qui fut rédac-chef de son magazine Interview et bien plus que ça. J’avais déjà eu affaire à ses écritures lorsqu’il a publié un bouquin super drôle sur les conversations entre W Burrough et Warhol, voir plus bas, ce qui me conforte dans l’idée que, à l’instar du boss, il enregistrait et photographiait tout pour en faire commerce.
Il a raison d’appeler ça la biographie car il n’y a pas plus complet, plus fouillé, plus détaillé, plus fourni que ce livre.  Ce qui est passionnant c’est qu’il nous fait découvrir les différents Andy depuis l’enfance (naissance en 1928) jusqu’à la mort (1987) et les pourquoi de ces évolutions. Pour cela, il se sert des descriptions du personnage, ses accoutrements, ses verbatim, la description des décors, les Factory, les maisons, les bureaux, puis de celles de tous (TOUS) les personnages, bons et mauvais, solides et décadents, sobres et défoncés, cyniques et naïfs, pédés ou pas, célèbres ou pas qui gravitaient autour de lui, et de ceux qui ne voulaient absolument pas le rencontrer mais qui faisaient partie de sa construction.
Tout ça est illustré par un nombre infini de bouts de dialogues et de citations de tas de gens, soit qu’il ait tout noté, soit qu’il les ait interviewés pour écrire le livre. Je signale qu’il a aussi relaté les rencontres avec les détracteurs de l’artiste. Beaucoup sont devenus ses amis, ensuite. Notamment Dylan qui a avait volé sa star, Edie Sedgwick, et qui faisait partie de la bande des acides alors qu’ils étaient de la bande des amphètes. Ou quelque chose comme ça. Il y a aussi beaucoup de mots d’Andy, de postures, de caprices qui rendent compte de son bizarre humour.
Il retrace sa pénible enfance et la maudite école, son côté malingre, leur pauvreté, la vie rude à Pittsburg, l’adoration réciproque de sa mère. Puis les études graphiques où il se révèle, les années illustration puis son désir incandescent de devenir riche et très célèbre. Ça sera difficile, son petit monde gay fait peur et lui même se comporte toujours bizarrement. Il verra avec terreur une génération d’artistes percer avant lui, Cy Twombly, Lichtenstein, Rauschenberg… mais se défoncera (au sans figuré car il laissait la dope aux autres, enfin pas toujours, pour rester lucide), travaillera comme une brute pour y arriver. Ce travail, c’était aussi les sorties extravagantes, les provocs, les réseaux à construire, les importants à rencontrer, les endroits où se faire voir, le personnage glamour à créer.
Intéressant de voir aussi comment il pouvait se faire plumer notamment par Carlo Ponti pour les films qu’il lui a fait distribuer, comment il traitait l’argent, aussi, les liasses partout, les distributions insensées, les cadeaux incroyables. car il était à la fois prodige et près de ses sous.
Etonnant de voir comment se construisait son œuvre qui était le résultat de la collaboration avec tous les hôtes de la Factory. Il ne les payait pas, ou rarement.  Il les entretenait. Les larguait aussi brusquement. Souvent, l’idée venait d’eux et lui se contentait de signer. C’était un chef de gang sans qui rien n’aurait existé. On le suit quand il tombe amoureux, très souvent, ce qui ne veut dire qu’il conclut, trop complexé par son physique, cependant il adore jouer les voyeurs et tout un pan de son art est consacré au sexe. Il adorait des filles, des garçons, les emmenait partout avec lui, les restos, les boîtes, les avions, à la Maison Blanche…
Sa mort est pathétique, idiote. Après, ses deux frères se sont fait rouler dans la farine par ses très proches. Andy achetait sans arrêt, tout le temps, n’importe quoi, de l’art ou des babioles, des joyaux ou des boîtes de biscuits, il les rangeait ensuite sans en profiter, ce qui explique qu’à la fin, ses derniers somptueux locaux étaient envahis par des cartons de déménagement numérotés et datés : beaucoup de ces choses furent vendues aux enchères bien au-dessus de leur valeur mais beaucoup sont restées dans des cantines appelées time capsules dont j’ai eu le plaisir de voir quelques exemplaires au MAC de Marseille en 2015, mais dont rien ne pouvait être consigné ni photographié car les droits appartiennent au musée de Pittsburg. Lien avec le MAC ici.

Vous aurez compris qu’il faut absolument lire ce livre, écrit en 2003 mais enrichi pour la version française qui est sortie en 2015, si vous êtes intéressé par le personnage et amateur/trice de ragots. Car il y a pas mal de ragots. Ça m’a passionnée même si je ne connais pas le quart des gens cités. Mais surtout, ça m’a montré que je connaissais très mal la partie émergée de l’iceberg en ce qui concerne sa production.
(Juste pour donner une idée du boulot de l’auteur : une bibliographie de 14 pages.)
Pour commencer, invitez-vous à la table de Warhol et Burrough (et Mick Jagger) dans un petit livre de poche très drôle :Lien ici


Warhol, la biographie
par Victor Bockris aux éditions Globe, 2015. 2003 pour la VO. Traduit de l’américain par Emmanuelle et Philippe Aronson. 590 pages écrites fin. 29 €.

Texte © dominique cozette

Le nouveau Lionel Shriver nous embarque dans la chute des USA.

On est en 2029, c’est demain donc, et le nouveau président américain est un hispano. Sauve qui peut la vie pour les yankees ! Après une panne totale d’électricité et d’Internet qui a mis les Etats-Unis dans l’ombre et sans communication, l’état s’est effondré. Le dollar ne vaut plus une cacahuète, les Chinois et les Russes commercent avec une nouvelle monnaie internationale : le Bancor. Les valeurs, les bons du trésor, les réserves bancaires ne servent plus à rien, l’inflation galope, un chou coûte 30 $ et il n’y a plus de PQ. Les gens puent car l’eau est rare et chaque foyer doit en gérer quelques litres. On mange des glouches*, les licenciements sont violents, les diplômés sont déclassés, les vols, les attaques sont monnaie courante, un cauchemar.
Dans ce nouveau cloaque où un mur entre le Mexique et les USA est érigé par les latinos pour éviter que les yankees les envahissent (le livre a été publié avant l’avènement de Trump), on va suivre une saga familiale, celle des Mandible, très aisée, grâce notamment au patriarche nonagénaire dont la  grosse fortune, à  sa mort, mettra tout le clan en sécurité, même s’il l’est déjà avec des professions haut de gamme, professeur à l’université, écrivaine vivant en France, économiste distingué… Mais quand le président décrète que toutes les économies, les richesses et l’or vont être confisquées par l’état, on plonge dans l’enfer. Il est impossible de quitter le pays, d’importer des monnaies étrangères au dollar, de tricher. On ne peut plus payer ses crédits, les études des enfants, les maisons sont confisquées ou squattées par des bandes, ce qui fait que tout le monde va devoir se serrer dans la maison de Florence, la seule qui perçoit encore un petit salaire pour son aide aux  sans logis. Treize personnes qui vivent cet enfermement de très mauvaise grâce : aucune intimité, pas d’eau, pas de papier toilette, rien à manger. Un couple qui a planqué des économie se fait livrer des caisses de vin qu’ils dégustent en suisses, la deuxième femme du patriarche est devenue folle, elle casse tout, les enfants ne s’entendent pas, la jeune fille se prostitue. Jusqu’au jour où des voyous armés les virent de la maison avec pertes et fracas, en leur volant le peu de choses qu’ils ont sauvées. Ils vont devoir aller chez l’un des leur qui, sous leur quolibets, a créé une ferme à la campagne. Mais comme tout le reste, la ferme a été nationalisée.
Le temps passe, de mal en pis. Les citoyens sont pucés et tout passe par là, les échanges, les ventes, les déplacements : big brother, en quelque sorte. Le seul espoir quand on est courageux, c’est d’essayer de s’introduire au Nevada, un état indépendant mais coupé totalement du reste du pays, où il est impossible d’entrer sous peine de voir son cerveau brûlé par la puce.
C’est un livre costaud dont je ne dirai pas qu’il m’a plu à 100%, il y a beaucoup trop de longueurs sur le développement des questions monétaires, balances commerciales, dévaluation, bourse etc. C’est dommage car tout ce qui reste axé sur le quotidien de ces gens, les dialogues, les prises de tête, les difficultés est écrit au scalpel, un pur régal. Ceci dit, ces réserves tiennent à moi, c’est peut-être trop technique pour ma petite tête, ça peut sûrement en passionner d’autres. Ça reste une immense fresque, pas forcément crédible (pourquoi par exemple les vieux continuent-ils à toucher leur pension et à être bien traités ?) mais qui donne à réfléchir sur les forces du monde et notre rapport à une société assez creuse.

Les Mandible Une famille 2029-2047 de Lionel Shiver, 2016. Traduit de l’américain par Laurence Richard, aux éditions Belfond, 2017. 517 p. 22,50 €.

*Manger des glouches, ça veut dire des nèfles. J’adore cette expression qui me vient de mes grands-parents, forcément.

Texte © dominique cozette

CX diesel, chef d'œuvre de crétinerie !

Quelle rigolade ! Mais quelle rigolade. C’est la BD la plus drôle, la plus idiote, la plus absurde, la plus mieux faite que j’aie lue. Elle s’appelle Amour, passion & CX diesel l’intégrable, de James, Fabcarro et Bengrrr et c’est un pavé. Tout est dans le titre, notamment la CX diesel, sur laquelle louchent les enfants et beaux-enfants, vieille caisse en bon état que possède le patriarche Harold, victime selon ses proches, d’Alzheimer et proche de la mort, alors que c’est le seul qui comprenne le langage zyva, qui flaire l’homosexualité de son fils noir (?) et des tas de choses de bon sens qui échappent à la famille. La famille ! Sa femme à qui on s’escrime à expliquer par le détail que son fils est gay et qui assiste même à son pacs avec un abruti tatoué sans rien voir. Et ses autres grands enfants, tous adultes :  Brandon, vrai beauf marié à la tassepé Jessifer qui a couché avec tous les autres, Pamela autocentrée qui se retrouve avec un sein sur le bras, épouse de Tony, chômeur, alcoolique, qui se fait passer pour un développeur de projets sans savoir ce que ça veut dire, et donc l’homo Jean-Mortens, black qui, après sa rupture, ramène Abdelatif dont tous le monde va se méfier (les Arabes sont des voleurs) mais essayer d’intégrer. Un bébé naît dans le couple Brandon-Jessifer et tous les hommes pensent en être le père. Pamela, toujours en compèt avec sa belle-sœur, désire adopter car elle est stérile et le catalogue des enfants adoptables est à se tordre !
Les dessins sont super car ils représentent des personnages vaguement animaliers, au trait fin à peine appuyé qui renforce joliment l’expressivité. Plus les couleurs nuancées, à l’aquarelle je crois, qui rendent le tout léger et tendre.
C’est un pavé à l’italienne avec une saynète qui se clôt à chaque page bien que l’histoire principale —  comment peser sur le patriarche pour être sur le testament et hériter de la CX — défile avec force gags et inventions à pleurer de rire !

Amour, passion & CX diesel L’intégrale de James, Fabcarro et Bengrrr. 2017 aux édition Fluide Glacial. 290 pages. 25 €

Texte © dominique cozette

Encore un Tanguy Viel formidable !

Je ne sais pas ce qui se passe, mais je ne lis que des bouquins passionnants. Je les choisis avec soin, c’est vrai, mais j’ai quand même beaucoup de chance. Celui-ci, je l’ai pris après l’extraordinaire article 353 du code pénal et il s’intitule la disparition de Jim Sullivan. C’est encore un petit livre. Mais l’inspiration est énorme. Imaginez plutôt. Je suis écrivain, français, tiens, si j’écrivais un roman américain ? Car les romans américains sont des livres universels, pas comme ceux qui se passeraient sur le parvis pavé de la cathédrale de Chartres. C’est à peu près ainsi que Tanguy Viel va nous amener avec lui dans l’élaboration de ce roman passionnant, non pas par le contenu de l’histoire, mais par la forme qu’il emprunte.
Donc pour faire un roman américain, il faut se servir des ingrédients que Viel connaît bien car il en lit beaucoup. Il les énumère : les héros, les lieux, les activités, les spécificités… Par exemple, le héros aurait la cinquantaine et serait divorcé, comme dans tous les romans américains. Il vivrait à … Detroit. Viel nous explique pourquoi, il a d’ailleurs punaisé la carte des USA dans son bureau. Il ne sait pas trop comment il a trouvé ce nom de Dwayne Koster mais il sait qu’il lui a choisi une profession très roman américain, à savoir prof de littérature américaine dans un campus. La première scène se passe l’hiver, il se trouve dans sa voiture (description très appuyée des voitures, on est à Detroit quand même), fume et picole en matant, de l’autre côté du trottoir, les ombres chinoises de son ex- femmeavec le nouvel homme, derrières les rideaux de son ex-maison. Il nous apprend que son héros n’a pas le droit d’enfreindre les règles édictées par le jugement de divorce, à savoir aller plus près de la maison.
Il nous parle de tout ce qu’il doit décrire pour que son roman soit américain : les BBQ entre voisins, l’alcool, le base-ball, les équipes universitaires de football américain, les bars au décor skaï rouge, les paysages infinis, la pêche à la truite etc. Il nous raconte comment il hésite à faire faire ceci ou cela à son héros puis se décide mollement, mais son héros va le faire, toutes les grosses conneries, il va les faire, avec notre complicité plus ou moins. Oui, parce que l’amant de sa femme est un type qu’il déteste, d’où connerie en vue. En même temps, il est tout autant que sa femme à blâmer parce qu’il a pour maîtresse une de ses élèves, et ça, c’est complètement tabou. Donc, cette histoires va se construire dans les méandres du cerveau de l’auteur avec nous pour complices, c’est scotchant. Scotchant parce que dit comme ça, on peut penser qu’il n’y a pas moyen de s’y attacher, c’est trop distant, trop artificiel. Et pourtant si. Et plus que ça même, parce que c’est comme si on assistait à la naissance d’un être. On le regarde pousser, évoluer, stagner, aller là où on ne l’attendait pas. C’est très très fort.
Pourquoi la disparition de Jim Sullivan ? Parce que ce chanteur a disparu étrangement, en 1974, en plein désert du Nouveau-Mexique, sans qu’on ait su comment. Et que ce chanteur est celui que notre héros écoute volontiers dans sa voiture, notamment le titre UFO (=OVNI), persuadé comme beaucoup qu’il a été enlevé par des extra-terrestres. Cette anecdote servira à l’auteur dans le déroulé du pitch. C’est super !
En savoir plus sur Jim Sullivan ici, article Télérama.

La disparition de Jim Sullivan par Tanguy Viel. 2013. En poche Minuit. 142 pages. 7 €.

Texte © dominique cozette

L'incroyable rock-trip ultra-noir de Grégoire Hervier. Génial !

Il est français, il est jeune mais il connaît tout sur les guitares cultes, rarissimes, celles des années 50 notamment, qui les a possédées et utilisées, comment elles sont été fabriquées et le nom de leur concepteur, comment on les a copiées, qui peut les certifier … J’ai vérifié quelques noms, ils sont tous réels. Sauf les héros principaux du roman, bien sûr. Grégoire Hervier, retenez ce nom.
Vintage est son troisième roman, un livre passionnant qui va fouiller dans ce que le rock, le blues, le hillbilly, blue grass et autres dénominations ont de plus marécageux, morbide parfois, méconnu. Thomas, journaliste musical, travaille chez LE marchand de guitares de Pigalle, chez celui qui sait tout sur cet instrument et qui fait commerce de quelques perles rares. Thomas est passionné, il joue lui-même, répare, connaît les sons des unes et des autres, ayant écouté en boucle tous les guitar heroes des cent dernières années. C’est lui qui est chargé de livrer en Ecosse le joyau de la boutique, la Goldtop 54 d’une série limitée de Les Paul. Une Rolls l’attend et le conduit vers … le manoir que Jimmy Page, de Led Zep, avait acquis il y a fort longtemps. Mais l’énorme surprise vient de ce que le milliardaire handicapé, immense collectionneur, un vieux musicien semble-t-il, lui demande : trouver la preuve que la Moderne fabriquée en 1957 par le directeur de Gibson n’est pas restée un projet mais qu’elle a réellement existé. Lui, le milliardaire le sait puisqu’on lui a volé un des rares prototypes existant, estimé à 10 millions de dollars mais que son assurance ne peut lui rembourser sans preuve. Le voleur présumé, un facteur de guitares, a été assassiné, ce qui rend l’affaire difficile. Il va sponsorer Thomas pour mener cette affaire, pour un million.
Ça commence en Australie où un très important collectionneur le met, dans le savoir, sur la voie : Thomas trouve un bout de photo de cette guitare dans les mains d’un musicien inconnu, sur une pochette de disque : Li Grand Zombi Robertson. Mais la photo est tronquée. Thomas va alors entamer un circuit sur les routes du blues et du rock naissants pour trouver le disque, l’artiste. La maison de disque a brûlé, ça commence mal.
Le road trip est étourdissant. La rencontre la plus insensée, c’est celle avec un sosie presque officiel d’Elvis, un type violent qui vit dans une crasse épouvantable avec sa femme batteuse (drums) et leur bébé cradingue. Ce type cherche aussi activement la Moderne, il a lui-même une collection de guitares hallucinante. L’histoire se corse salement et ne s’arrête pas là. Il sera amené à aller dans les bayous à la recherche d’un « ami » de Zombi, ce musicien maudit car noir albinos. La face B de son 45 t. est hypnotique, prémonitoire et source d’inspiration pour pas mal de rockeurs devenus top.
Les aventures et surtout mésaventures s’alourdissent à mesure qu’il croit se rapprocher du but et qui l’emmènent aux confins de cauchemars ahurissants. La fin est inattendue, créative et plausible. C’est gé-nial !
Je vous recommande chaudement ce livre, on ne peut plus le lâcher et ça marche même si on n’y connaît rien en technique ou en musique. On apprend aussi beaucoup de choses, en passant, et c’est toujours agréable.
Sur un site, j’ai trouvé la bande-son du livre que j’écoute en écrivant ce texte. C’est ici. Avec, entre autres, Robert Johnson, Muddy Waters, Guitar Slim, Chuck, Elvis, the Kinks, Hendrix, Led Zep, Black Sab…
Que du bon ! Cerise : l’auteur est beau garçon ah ah ah !

Vintage de Grégoire Hervier, 2016, aux éditions Le Diable Vauvert (y a pas de hasard !). 392 pages. 18,50 €.

Texte © dominique cozette

 

Another Ron Rash. Des nouvelles, et des bonnes !

Je vous ai parlé de Ron Rash il y a peu, que je viens de découvrir (voir ici). Je poursuis cette rencontre avec un nouveau livre Incandescences qui masque qu’il s’agit de nouvelles (c’est écrit en tout petit à l’intérieur). Je ne l’aurais pas acheté et j’aurais eu tort car elles sont excellentes. Encore des histoires d’Amérique profonde, du côté des Appalaches, dans des sortes de trous du cul du monde où le rêve américain c’est juste un vieux fantasme d’avant, comme chez nous liberté, égalité et fraternité. Il y a des histoires de pauvreté, beaucoup car par ici, les gens n’ont pas grand chose. Sinon se bourrer la gueule le soir en écoutant du rock improbable ou du metal rouillé dans un bar cheap qui s’appelle la dernière chance, dealer et s’en mettre plein les veines ou le nez sans même se dire qu’il serait raisonnable de s’arrêter ou d’arrêter de piller ses vieux, des vieilles histoires de confédérés où on tue son voisin parce qu’il ne pense pas bien, où on pille aussi des tombes pour revendre les ceinturons et autres décorations de guerre, des types qui perdent la tête et font une grosse connerie parce que d’un seul coup le,monde a changé et qu’il n’y a pas de fraternité qui vaille juste pour une plante qu’on a coupée et que c’était votre père qui l’avait plantée, alors prison, ou des mecs qu’il vaut mieux épouser sinon tu passes pour une traînée même si le type, c’est un moins que rien. Plein d’histoires d’hier et d’aujourd’hui qui te font penser qu’au fond, on n’est pas si mal que ça ici et que les Etats-Unis, ben c’est juste un beau concept pas développé comme il faudrait.

Incandescences de Ron Rash, 2010 pour la VO. Traduit par Isabelle Reinharez. Aux éditions Points. 198 pages. 6,70 €

Texte © dominique Cozette

Polar qui va me polariser sur Ron Rash

Je ne connaissais pas Ron Rash. Et soudain, dans une de mes deux librairies sétoises préférées, j’avise une petite somme de cette auteur et me dis tiens, un auteur américain que cette librairie semble aimer. Référence. Voyons voir. J’achète donc Un pied au paradis et je plonge dedans telle la louche en argent dans une soupière de caviar. Et j’en ramène quoi ? Une furieuse envie d’en acheter d’autres.
Un pied au paradis est une sorte de polar. Pas une enquête acharnée sur une mort d’homme mais l’histoire des personnages concernés par elle. Un polar red-neck qui se passe dans une vallée paumée du côté des Appalaches, où tout le monde connaît tout le monde, ils sont si peu, si dispersés sur les vastes terrains, mais fidèles aux retrouvailles dominicales du culte. Billy est un jeune homme courageux au travail, qui boîte un peu suite à une grave polyo et qui a involontairement conquis le cœur d’une très belle fille, Janice. Ils se marient, ils s’adorent, il cultive âprement des légumes pour l’hiver et du tabac pour le fric en attendant de mettre un bébé en route. Mais le bébé ne veut pas venir. Le malheur s’installe, c’est lui et ses spermatos handicapés les responsables. Loin là-haut vit une vieille, sorte de sorcière crainte et puissante chez qui ira Janice pour trouver un remède à la stérilité. Drôle de remède.
Dans la première ferme voisine vivent Holland (oui, c’est son nom) et sa veuve de mère. Lui est rentré décoré de la guerre de Corée, sorte de héros pénible qui fout un peu la merde dans les bars, mais on le comprend. C’est lui qui disparaît, c’est de chez Billy que venait le bruit d’un coup de feu, et c’est par là que vont aller fouiller le shérif et ses hommes. Il fait une telle chaleur qu’il est impossible que le cadavre soit laissé à l’abandon. Où peut-il bien être ? Cette quête s’amplifie, c’est assez original.
La réponse viendra en plusieurs fois car cinq personnes bâtissent le récit. Et à chacune d’elle, un pan de la vérité se fait jour. C’est très bien construit, c’est sombre, on entend les bêtes et la rivière qui coule, comme dans tout bon roman américain. Très bon livre, c’est le premier de cet auteur.

Un pied au paradis de Ron Rash en 2002. One foot in eden in english. Traduit par Isabelle Reinharez. Au livre de poche. 316 pages. 7,30 €

Texte © dominique cozette

Un drôle de livre !

Il s’appelle Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord, il est de Garth Risk Hallberg, très jeune homme qui a été révélé par un best-seller : city of fire, pavé de 1000 pages que je vais essayer de trouver, et qui a permis à celui-ci  d’être réédité. Car Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord a été publié en 2007 chez un éditeur de livre d’art. Car c’en est un. Sur chaque double-page, une photo plutôt imprécise prise par une palanquée de jeunes photographes tendance. Sous la photo, une qualité, un état, un qualificatif (fidélité, mauvaises habitudes, divertissement, sens à la vie etc) traité comme un élément vivant, comment il survit, se reproduit, se transmet. Donc déjà, très curieux. Et sur l’autre page, qui n’est pas blanche mais vieillie et salie comme un vieux papier trouvé par terre, le texte qui lui correspond. En tout une soixantaine de textes qui racontent une anecdote arrivée à une des deux familles de référence. Mais dans le désordre, et par un des petits bouts de la lorgnette, ce qui peut aiguiser notre curiosité ou nous agacer. Les deux.
Les deux familles de référence sont voisines avec deux enfants chacune, un garçon et une fille qui se fréquentent, un jeune menteur, un père qui meurt et un père et une mère qui divorcent. Ces histoires évoquent l’american way of life côté plus nightmare qu’american dream : BBQ, télé, céréales, vols, bagnoles, chagrins, dope… On y apprend accessoirement que le jeune homme a eu un accident terrible, on n’en connaîtra la cause qu’à la fin.
Objet attachant autant que bizarre, sur les tables des bonnes librairies car bénéficiant de bonnes critiques, agréable à feuilleter, que d’ailleurs on peut suivre dans le (dés)ordre qu’on veut ou par les entrées ménagées par l’auteur, un peu comme un bestiaire. Ou un mode d’emploi des banlieusard new-yorkais. J’aime beaucoup le style.

Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord, de Garth Risk Hallberg, première édition en 2007, réédite en 2017 chez Plon. 150 pages, 16,90 €.

Texte © dominique cozette

 

Yalom encore ! Avec Spinoza

Irving Yalom, toujours lui, ce psychanalyste américain fondu de philosophie, m’a passionnée une nouvelle fois avec Le problème Spinoza. Autant vous l’avouer : je ne suis ni une intello, ni une forcenée de la philo. Je suis même très dilettante. Alors comment fait-il, ce diable d’écrivain, pour me passionner autant avec des sujets comme ça ? Je vous explique.
Il y a deux histoires dans ce livre/ la première concerne Spinoza, au moment où il va avouer à l’aréopage juif qu’il ne croit plus à ces drôles de dieux que fabriquent les hommes de pouvoir pour nous asservir. Il prouve que les écrits, la Thora, le  la Bible sont bourrés de mensonges, de faux et d’à peu près. Il faut dire que c’est un homme très intelligent, avec une mémoire extraordanaire et une soif de savoir inextinguible. Il a donc appris toutes les langues à connaître pour lire dans le texte ces antiquités. Il peut donc prouver les dérapages qui y ont été introduits. Mais les rabbins, comme toute la communauté, sont choqués que cet homme, par ailleurs irréprochable, puisse commettre un tel sacrilège. Pour la peine, il sera excommunié, banni pour toujours, chassé. Nul, même ses proches, n’auront plus le droit d’avoir de contacts avec lui, de lui écrire, de le voir. Spinoza  n’a besoin de rien que de penser, écrire, lire. Mais ça le rend triste. Il fait une croix sur une vie sociale, familiale, et continue son œuvre.
L’autre histoire est celle du Reichleiter Rosenberg, un type assez asocial qui déteste les Juifs et commence à réfléchir à la façon d’en débarrasser l’Europe. On est en 1918. Cet hommes, par ailleurs intelligent, rencontre un beau jour Hitler. Mais ce dernier, bien qu’il lui emprunte ses idées pour élaborer sa théorie et écrire Mein Kampf ne va jamais l’accepter dans sa cour. Pourtant Rosenberg a créé un journal qui porte haut les couleurs du Führer, qui encense ses idées, qui l’aide à parvenir au pouvoir. Quel rapport avec Spinoza ? Il aimerait savoir pourquoi les hommes qu’il admire le plus, notamment Goethe, sont fous de ce philosophe. Il part donc à la quête de ses possessions et, chargé de la confiscation des biens culturels des Juifs (et des autres), retrouve la précieuse bibliothèque de Baruch Spinoza.
Pourquoi c’est plaisant ? Parce que Yalom a recréé la manière du roman : comment ces gens-là vivent, les dialogues, le suspens… Quand les interlocuteurs de Spinoza ne comprennent pas sa pensée, ils le lui avouent et Spinoza l’explicite. A la fin, en prologue, Yalom explique comment il a pris connaissance de tous les faits qu’il a relatés  : on apprend ce qui est réel et ce qui est romancé mais crédible. Palpitant et instructif.

Le problème Spinoza par Irving Yalom aux Edition le Livre de Poche. 548 pages.

Texte © dominique cozette

Quel livre, mais quel livre !

Ce livre Article 353 du code pénal est scotchant. Eblouissant. Hallucinant. Spectaculaire. Pourtant, c’est un huis-clos, la confession d’un homme qui vient d’en tuer un autre, dans le bureau d’un petit juge. Sans effets spéciaux. mais avec les effets de langage formidablement utilisés par Tanguy Viel. De l’orfèvrerie. « Mon personnage se fait flouer, juste parce qu’il ne maîtrise pas la rhétorique. Puis il y a le processus de rumination. »(1)
Dès le début, on sait cela. Que le crime a lieu. Que l’homme en jette un autre au large, qu’il sait qu’il va se noyer, qu’il n’en tire rien de plus. Il fallait juste que cet homme disparaisse. Puis il va amarrer le bateau du noyé et quand la police vient le chercher, il l’attendait. Ensuite, la grande, l’énorme déferlante nous arrive dessus : pourquoi j’ai fait ça. Car cet homme, floué profond par le promoteur véreux, a mis du temps à comprendre comment tout ça s’est enclenché. Il a fallu que le prétexte se construise dans sa tête pour qu’il en arrive là. Car un mec, un pauvre mec comme lui, gentil et faible, est incapable de violence. Il en a fallu des petits éléments de honte, d’humiliation, de regrets, de colère. Il a fallu qu’elle monte, cette « exaspération de l’enrichissement complètement éhonté des puissants. » Car comme l’auteur l’analyse, « on a tous régulièrement des petites pulsions de haine lorsqu’on entend qu’un mec part avec son parachute doré. On a tous envie un jour où l’autre d’en mettre un à l’eau. »(1)  Il a fallu qu’il n’en puisse plus de cet immense gâchis, la démolition d’un bien public, le saccage de ce petit coin de la rade de Brest, énorme béance à vif, gadouilleuse, là où un petit eden ne demandait qu’à vivre, sans aucun espoir d’arrangement.
Le juge l’écoute, et une fois, il se met en colère contre l’absurdité de ce drame. Mais il n’a pas encore tout entendu. Le pauvre narrateur ne cherche absolument pas à se justifier. Juste à expliquer. Le miracle, c’est comment il arrive à sortir les mots justes, les motifs profonds, les sentiments gênants qui ont abouti à cet acte. C’est impressionnant de finesse, de frappage au coin du bon sens, de logique. Il reconstitue la démarche commerciale et insinuante du promoteur forçant les acheteurs sans en avoir l’air, les abusant comme si c’était eux-mêmes qui s’offraient en sacrifice alors qu’il n’avait rien demandé. Il dissèque le chemin de la pensée et de la raison, très fortes toutes les deux, pour montrer comment elles s’effacent d’un seul coup pour accepter une chose inacceptable. Pour finir, l’article 353 du code pénal emballe l’affaire d’une façon inattendue et incroyable quoique crédible.
Ce livre mince est un petit chef d’œuvre que je vais relire de ce pas. Ne le loupez pas !

(1) Citations tirées d’une interview de Paris Match.

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel. 2017 aux Editions de Minuit. 174 pages. 14,50 €.

Texte © dominique cozette

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