Marion Vernoux sauve les meubles

Avec Mobile home, Marion Vernoux se livre. S’appuie sur les meubles qui ont jalonné sa vie pour se raconter. Mais qui est Marion ? Marion est une réalisatrice que j’ai connue sur un tournage de pub dans les années 90 ou début 2000 peut-être. Pour un yaourt ou un dentifrice pour mômes, je ne sais plus. En tout cas, elle m’a bien plu, cette Marion, sympa, drôle, en salopette, sans façon, qui ne crachait pas sur des petits verres de vin lors des repas et surtout qui connaissait toutes, TOUTES !, les chansons de Bobby Lapointe qu’elle chantait avec sa productrice qui les connaissait aussi. Ça vous pose quelqu’un, ça. A l’époque, elle était encore l’épouse, ou la compagne, de Jacques Audiard, la mère de leurs deux filles mais pas encore de leur petit dernier, un petit pour la route puisque apparemment les choses n’allaient plus entre eux et qu’il fut conçu par négligence. Bons souvenirs de ce tournage donc. Et bonne impression par rapport à son film Personne ne m’aime sur la condition féminine et les râteaux infligés par ces messieurs. Mais déçue par A boire, qui se passe à Val d’Isère, avec Emmanuelle Béart en pochetronne. Qui fut hélas un bide dont elle a du mal à se remettre.
Le livre de Marion est extrêmement touchant même si parfois il y a quelques longueurs sur les recettes maternelles. Touchant parce que par le biais de ses meubles, elle y raconte ses gamelles. Beaucoup de gamelles. Ses regrets. Beaucoup de regrets. Ses ratages. Ses peurs. Ses chagrins. Dont le plus dur est la rupture d’avec son mari. Elle lui a demandé l’autorisation d’écrire sur lui, il n’a pas dit non mais elle pratique une certaine censure. Ce qu’on peut comprendre. Leur entente fut parfaite malgré un certain machisme, un manque de tendresse. Comme ça a du être difficile aussi de voir que dans leur couple, l’un monte vers les hautes récompenses alors qu’elle stagne, voire se plante ! Ils se sont trouvés tous les deux nommés dans une même catégorie à Cannes, c’est lui qui a ramassé la mise. Il a tout ramassée et elle s’est ramassée.
Sinon, sa mère qu’elle adorait, sa mère au gros cul, qui bossait dans le cinéma (casting) mais l’a mis de côté pour faire des costumes et d’immenses patchworks. Le livre, d’ailleurs, est un réel patchwork. Des morceaux assemblés sans ordre chronologique, c’est un peu gênant mais c’est comme elle, limite bordélique, impulsive, faut que ça sorte. Donc sa mère qui meurt d’un cancer, un père avec qui elle renoue, qui meurt, des parents éloignés qu’elle tente de retrouver pour comprendre le puzzle de leur histoire, les camps, la shoah, les secrets de famille. Les enfants qu’elle élève à la va comme je te pousse, entre les sorties tous les soirs, les fêtes très arrosées et la came. C’est cash, franc, direct. La nana, garçon manqué sans un gramme de féminité ou de coquetterie, nous met tout ça sur la table et à toi de reconstituer le bazar.
De cinéma, elle parle peu, incidemment j’allais dire. Ce n’est pas son parcours professionnel qu’elle nous fournit, passant sous silence les récompenses qu’elle a gagnées (vu sur wiki). Elle s’était donné pour objectif de finir le livre pour ses 50 ans. Chose faite. Elle en a donc 51 et un nouveau film va bientôt sortir. De ça, elle ne parle pas  non plus. Enfin, bien qu’elle ait morflé, Marion ne se départit pas d’une sacrée dose d’ironie concernant sa personne. Et c’est bien réjouissant !

Mobile Home de Marion Vernoux. 2017 aux éditions de l’Olivier. 244 pages. 17,50 €.

Texte © dominique cozette

Une histoire épatante d'écrivains US dans les 50's.

C’est après sa mort qu’a été retrouvé le manuscrit pas complètement ficelé de Un dernier verre au bar sans nom. Il nous raconte la vie de trois couples ou pas couples de personnages qui ont l’ambition de devenir écrivain(e)s. Ils bougent entre San Francisco, Portland en Oregon, L.A., s’aident, se jalousent un peu, s’aiment, font un enfant ou pas, rencontrent rarement la bonne personne et boivent énormément. On est dans une frange de génération, celle de la beat qui adule encore les mythes de cette mouvance.
Aux Etats-Unis, ça m’a toujours frappée, on est écrivain(e) même si on n’a ni écrit ni publié. Donc tout ce petit monde parle de leurs projets, de leurs contacts avec les magazines qui publient énormément de nouvelles, porte d’entrée à la gloire. Le plus valorisant, évidemment, c’est quand une major d’Hollywood rachète les droits du roman pour en faire un film. Le plus dur, c’est de voir comment les tâcherons des studios ont laminé votre création pour un faire une stupidité sans âme.
Ce livre explique beaucoup de chose sur le monde littéraire américain, la guerre entre la côte Est et la côte Ouest, autrement dit les intellos new-yorkais et californiens. On y trouve aussi la façon de gagner sa bière ou sa dose quand on n’a pas réussi à percer comme auteur : on est récupéré par le cinéma qui vous parque dans un burlingue avec d’autres losers, certains plus doués pour savoir se placer et faire fi de leur amour propre pour pondre ce qu’attendent les studios. C’est assez gai car cette époque d’insouciance fait envie, cette façon de se retrouver en bande, dont Brautigan, dans les bistrots de SF où une femme peut se bourrer la tronche comme un homme sans que ça fasse scandale.
Les personnages sont denses, bien campés, les amitiés sont fortes, les liens sont solides. Mais l’enfant, seule naissance prématurée de cette bande, est livrée à elle-même et fustige la liberté de ses parents oublieux, alcoolos, baiseurs et égoïstes.
Un peu lent au démarrage (j’ai trouvé) mais ensuite on s’attache fortement à ces artistes, comme s’appellent les écrivains, plus ou moins déjantés.
Don Carpenter est né en 1931, a connu un énorme succès avec Sale temps pour les braves puis quelques romans. Il est aussi scenariste à Hollywood. Et se suicide en 1995. Postface de Jonathan Lethem qui explique comment il a travaillé sur ce manuscrit posthume.

Un dernier verre au bar sans nom de Don Carpenter, paru en 2016 chez 10-18. Traduit par Céline Leroy. 452 pages.

Texte © dominique cozette

Point cardinal. Ou cardinale ?

Ça commence sur un parking d’hyper désert. Dans une voiture, une femme se démaquille, retire sa perruque, se change, met sa tenue de sport, redevient l’homme ordinaire qu’il est habituellement. Laurent fait bien attention à chaque détail avant de retourner chez lui, d’embrasser la femme qu’il aime depuis l’école et leurs deux enfants, deux ados.
Point cardinal est le cinquième roman de Léonor de Récondo.
Un résumé très détaillé de l’histoire est au dos du livre donc je ne spoile rien en vous dévoilant la suite. S’il aime profondément sa femme, il se trouve que son côté féminin le titille depuis quelques temps, en fait depuis longtemps, quand il a refusé le foot à la grande déception de son père. Il a rencontré un alter ego devenu femme qui le guide dans le bar où il peut donner libre cours à son charme. Rien de glauque là-dedans.
Puis sa femme part trois jours avec les enfants. Il en profite pour se travestir sans état d’âme et vivre pleinement sa féminité. Mais après son retour, sa femme trouve un cheveu blond et une épingle dans la chambre. Premier choc : elle n’en revient pas qu’il puisse le tromper. Elle l’épie, le suit et se retrouve face à la réalité. Deuxième choc.
Cette découverte, c’est ce qui va inciter Laurent à aller jusqu’au bout de sa transformation, quelles que soient les réactions de son entourage, particulièrement de ses enfants et de son entourage professionnel.
L’auteure ne s’encombre pas de trop de psychologie, ce n’est pas un livre style atelier d’écriture américain. Les séquences sont incisives, courtes, peu d’introspection et même si l’on sait (ou soupçonne) qu’une transformation physique de cet acabit n’est pas de tout repos ni sans douleur, le héros semble traverser la frontière qui le sépare de la femme qu’il sait être sans payer de droit de douane. Malgré tout, on se glisse facilement dans la peau de Laurent devenu Lauren, on compatit à ses mésaventures, car il y en a de sérieuses, on se sent plein d’empathie pour sa femme et leur couple, se demandant comment ils vont fonctionner après, lorsque le tsunami sera passé. Car l’amour est toujours là.
C’est un livre simple, un style dépouillé, une histoire sans fioritures, sans trop de personnages secondaires, une ligne claire si on peut dire. Très agréable.

Point cardinal, roman de Léonor de Récondo chez Sabine Wespeiser éditeur. 2017. 224 pages, 20€…

Texte © dominique cozette

Summer, le nouveau Sabolo

Le nouveau Sabolo, comme si elle était aussi connue de Sagan. Non, mais ça peut s’arranger. Monica Sabolo raconte une histoire d’absence de très belle façon, Summer, tout en demi-teintes mates et sourdes. Comme s’il était écrit au pastel gras, avec des non-couleurs fondues, des nuances de bleu, de mauve, de vert… le contraire du criard, de la ligne claire, du descriptif fidèle. La voix est portée par un jeune garçon, devenu trentenaire plus tard, dont la grande sœur disparaît lors d’un pique-nique avec ses copines. Lui, quinze ans, avait été admis aux bacchanales. Nous sommes en Suisse, près du lac, dans des quartiers huppées, dans l’entre-soi, que des gens de bonne compagnie.
Le père a réussi, il est mâle dominant, il brasse les affaires comme les gens. La mère est belle mais ailleurs, sans présence hors sa beauté qui irradie, sa sœur, Summer, est une superbe plante aux jambes et aux cheveux longs, comme ses amies, lui n’est qu’une sorte d’avorton jamais à sa place, se pensant mal aimé, n’ayant pas accédé au statut d’héritier. Son père n’a pas réussi à en faire le jeune homme idéal, brillant comme lui l’avait été, et le fustige régulièrement. Au collège, personne ne devient son ami. Quant aux filles, il les côtoie.
Mais sa sœur disparaît. On ne la retrouve pas. On ne sait pas ce qui s’est passé pendant cette partie de cache-cache. Peu à peu, on apprend toutes sortes de choses, la première que cette sainte n’était pas si nitouche que ça. Puis le temps passe, le garçon n’en parle plus. Il tombe amoureux d’une des copines de Summer, présente ce jour-là. Ça se passe bien jusqu’à ce qu’il décide de ne plus la voir, sans dire pourquoi, la rendant malheureuse. En quelque sorte, il disparaît comme l’a fait sa sœur. Je ne vous dirai pas plus de choses sur la suite, sauf que le garçon tombe en dépression, s’adresse à un psy qui ne lui fait aucun effet, puis retrouve le commissaire qui s’était impliqué dans l’enquête sur sa sœur. Et là, choc.
Un livre très bien écrit, où les sensations, sentiments et ressentis du jeune homme sont décrits de façon organique, comme sous l’eau d’un lac, comme dans des nuages. Très impressionniste, un peu ouaté, un peu onirique mais pas compassé. Ce livre en creux, sur une disparition, est en fait plein de relief.

Summer de Monica Sabolo, chez JC Lattès. 2017. 320 p. 19 €

Voir l’article sur un autre roman de la même auteure, totalement contraire, que j’avais beaucoup apprécié : Crans Montana

Texte © dominique cozette

Eva ou l'innocence saccagée.

J’allais titrer l’innocence retrouvée, mais non, hélas. L’innocence est le titre. Et l’innocence a été saccagée. Eva, c’est Eva Ionesco, j’ai déjà écrit un article sur elle lors de la sortie du livre de son mari Simon Liberati, Eva (revoir l’article). Cette fois, c’est elle qui écrit, qui se raconte et je vais vous redire pourquoi je suis intéressée par elle : dans les années 80, j’ai vu ses photos érotiques de petite fille publiées dans Photo notamment, offerte, lascive, outrageusement maquillée, déguisée en petite pute par sa mère, Irina Ionesco, qui abusait d’elle en l’offrant aux hommes. Elle lui faisait faire aussi des photos obscènes, indécentes qu’elle revendait à des collectionneurs. Et cela me choquait, moi maman d’une fillette, qu’une mère pût utiliser sa fille ainsi, pût la prostituer au sens figuré comme au sens propre. Ça me choquait que cela ne choquât pas grand monde, que ça ne fît pas plus de scandale. J’étais psychologue de formation, je ne donnais pas cher de la peau de cette petite, je me demandais chaque fois que je la voyais — et on la voyait souvent — ce qu’une telle enfance donnerait plus tard. Et plus tard, on y est. J’ai donc lu le livre de Liberati qui lui est consacré et vu aussi le film qu’elle a réalisé sur son enfance, My Little Princess en 2011 avec Isabelle Huppert dans le rôle de la mère indigne qui se prenait pour une artiste. Qu’elle était d’ailleurs ce qui, à ses yeux, devait l’absoudre de toute vilenie.
Ici, Eva raconte ses dix premières années, dont quatre forcément très belles quand son père était là, bouleversé d’amour par cette superbe fillette qu’il adorait et avec qui le temps passé dans des endroits chics était paradisiaques. Puis la mère a empêché ou interdit le père de voir la petite et ce fut un déchirement profond. Ils se se revus sporadiquement, vite fait, mais la mère ne passait pas les communications téléphoniques, ne lui donnait pas les lettres.
Sa mère était une détraquée, issue d’un inceste : sa mère Margareth était aussi sa soeur, son grand-père ayant couché avec sa fille de quatorze ans. Eva et Irène — elle appelle sa mère Irène, jamais maman — vivent avec Mamie, l’arrière grand-mère de la petite, une vieille serbe (?) coulante et pieuse. Plutôt : Eva et Mamie vivent dans une chambre de bonne minuscule alors qu’Irène est dans l’appartement qu’elle a transformé en studio photo et salon de rencontres. Irène est une femme entretenue, indécente, sans vergogne, sans surmoi, qui déteste les hommes et  veut juste en profiter.
Eva se prête au jeu de sa mère car on a toujours confiance en sa mère quand on a cinq ans. Peu à peu, ça l’écœure, elle veut fuir mais où ? Une année, elle vit chez sa grand-mère à San Francisco, sans voir ses parents. Et puis, en été, elles vont en Bretagne, plus souvent à Ibiza chez les hippies. Un été, sa mère la loue à un photographe qui ne la touche pas mais la shoote avec d’autres, photos pornos et pédophiles. Sorte de trafic. Souvent, avec une amie, elles vont dans le swinging London « voir des gens ». Elles en reviennent avec des fringues insensées. La petite porte des talons YSL dorées très tôt.
Ce livre est assez ahurissant sur la maltraitance de cette fillette mais il est aussi intéressant sur les années 70/80 où tout est permis. Eva se raconte à la fois du point de vue de la fillette qui ne voyait pas le honte, du moins au début, aussi avec un esprit d’adulte qui reconstitue les rencontres artistiques ou littéraires qu’elles ont faites, traînant fréquemment à la Coupole ou au Flore, à Saint Tropez ou aux éditions Filipacchi. Les lieux, les gens, les décors, les musiques y sont décrits avec précision, c’est le charme de la nostalgie.
A la toute fin du livre, elle part à la recherche des traces de son père, elle ne connaît même pas précisément son nom. Elle parviendra à un résultat un peu frustrant, elle retrouvera sa tombe.
Le style est curieux, parfois classique puis soudain un peu vulgaire, émaillé d’argot non justifié. Elle est comme ça, d’après Liberati, parfois popu, et souvent capricieuse, colérique. On peut tout lui passer.

Innocence de Eva Ionesco, 2017 chez Grasset. 428 pages, 22 €.

Texte © dominique cozette

Le livre qu'il ne voulait pas écrire mais que j'ai adoré lire.

Erwan Larher ne voulait pas écrire ce livre. Qui s’intitule Le livre que je ne voulais pas écrire. Mais du fait qu’il était déjà écrivain, tout le monde le poussait à le faire, à faire son témoignage sur « son » Bataclan. Car il y était, ce sale soir-là, et même s’il dit qu’il n’a pas été touché gravement, il s’est quand même pris deux grosses balles dans les fesses (eh oui) et la suite a été très pénible à vivre. C’est son éditeur qui l’a décidé, levant le frein de la légitimité à raconter sa version, lui proposant de faire autre chose qu’un récit, disons un objet littéraire. Erwan a bien ri à ce terme, objet littéraire, le truc bien prétentieux, quoi. Et puis ses potes aussi, s’y sont mis. Et un matin, sans en avoir pris conscience vraiment, il a commencé à aligner les mots, les phrases, les sensations.
Et ce qu’il dit autour de cet événement est formidable, personnel, plein d’autodérision, poignant et triste. En fait, il est arrivé pour la deuxième partie, il a donc forcément vu la voiture des tueurs, il est forcément passé devant. Mais il ne l’a pas captée. Puis il est s’est installé debout contre un pilier. Et dès que ça a canardé, il s’est allongé sur le sol qui est vite devenu gluant de sang, sans jamais relever la tête. Et il a été transpercé de deux balles. Et tout le long temps avant qu’on ne s’occupe de lui, il s’est répété qu’il était un caillou, qu’il ne devait pas bouger, comme l’avait fait son amie Sigolène rescapée de Charly. Ne pas bouger, souffrir terriblement en silence, se vider de son sang et avoir le mollet serré avec une force inouïe par deux mains dont il ne saura pas à qui elles sont. Il se bénit de n’avoir su convaincre personne de son entourage à l’accompagner. Il oublie qu’il a laissé son portable (ce qui est heureux car dès qu’un téléphone sonnait, les tueurs tiraient dans sa direction) et ses papiers chez Jeanne, sa compagne, et que c’est elle qui devra gérer son angoisse et celle de tous ses potes, créer un  groupe facebook et attendre de savoir s’il est encore vivant. Des très longues heures.
Pour faire ce livre, il a demandé à quinze de ses proches de lui envoyer un texte sur cette nuit là, ce qu’ils ont fait, pensé, comment ils ont vécu. On a le nom des amis au début du livre mais les textes ne sont pas signés : il nous faut deviner qui sont ces gens. Chaque chapitre d’ami est titré : Vu du dehors.
Quant à son texte, il se tutoie. Il se place dans la posture de l’écrivain qui regarde se débattre son héros. Son héros qui est une chochotte, un pleutre, un type pas du tout héroïque.
On va le voir de faire soigner, opérer au CHU de Créteil. On va connaître sa terreur de ne plus pouvoir bander, on va partager sa rééducation, en flashes sans pathos. Et essayer de comprendre comment une jeune ostéopathe réussit à exorciser le mal, la douleur, les blocages qui refusent de quitter son corps. C’est ahurissant. On va aussi assister à un coup de foudre torride qui laisse malheureusement sa dévouée compagne sur le côté, on va partager des moments de la vie ordinaire d’un trentenaire accro à ses santiags, revivre son tout premier amour, des bouts d’enfance…
Ce livre est un puzzle de sentiments, un ouvrage impressionniste qui nous donne à voir des choses du dedans de façon parfois drôle (les fesses, quand même !) et surtout terriblement touchantes. Et je ne vous parle pas du vocabulaire utilisé, des mots que je n’ai pas souvent l’occasion de lire. Quel bouquin !

Le livre que je ne voulais pas écrire d’Erwan Lahrer. 2017 chez Quidam éditeur. 260 pages. 20 €.

Texte © dominique cozette

L'étranger et le frère du mort.

L’étranger de Camus, on s’en souvient, avait tué un « Arabe » pour aider un copain assez mac à se venger de l’infidélité d’une femme arabe.  Il s’appelait Meursault, cet étranger d’Alger, ce colon indifférent, désabusé.
Des décennies plus tard,le frère de l’Arabe tué raconte ce qu’il sait de ce meurtre et de la vie qu’il a dû mener à cause de ça. C’est une idée formidable de Kamel Daoud d’avoir écrit Meursault contre-enquête, de s’être emparé d’un anti-héros célèbre et d’imaginer les dommages collatéraux de son acte. On est donc en présence d’un vieil Algérien qui rumine sur cette affaire 70 ans plus tard, racontant à un témoin imaginaire tout ce qui lui est arrivé depuis cette mort. Il avait 8 ans à l’époque, son père s’était déjà barré. Quand elle a appris la mort de Moussa, sa mère a accusé le coup et n’a jamais fait le deuil. Bien au contraire, elle a fait endosser au petit frère l’existence du grand. Elle a fait peser sur lui une chape de non-dits, de douleur, d’interdits, d’autorité muette, elle lui a bousillé la vie, quoi. Les trois problèmes principaux liés à cette histoire sont et d’un que l’Arabe n’a jamais eu de prénom ou de nom dans le livre du narrateur-assassin. De deux, que le corps n’a jamais été retrouvé, que la tombe est vide, qu’il n’y a aucune preuve que Moussa ait été tué par ce blanc. Et de trois que l’assassin n’a jamais pu expliquer son geste, pourquoi cinq balles alors que la première était mortelle. En plus, il n’a rien regretté. Il s’en foutait complètement de cet Arabe.
Notre ruminant se trouve au café, à Oran, il ne supporte pas Alger, il boit du vin, il n’est pas religieux, il a eu une vie pourrie avec une mère hyper envahissante qu’il a fini par lâcher. Elle vit ailleurs, il ne la supporte plus, mais une mère on ne peut pas ne pas l’aimer, c’est la moitié du monde ! Peu à peu il se lâche, il avouera un meurtre, puis un amour de trois mois vécu justement à cause du roman sur l’étranger, et quelques passades sans intérêt, un boulot idem. Rien quoi.
Ce livre est riche, il fourmille de ressentis plus ou moins exotiques pour nous, il raconte la guerre, la décolonisation, les Algériens toujours traités comme des moins que rien, le pays à la dérive. Le ton du narrateur est morne, sans excès ni bouffées mais ça n’empêche pas le récit de se construire, de nous emporter avec lui dans cette sorte de vie fangeuse inondée de soleil et flanquée de citronniers.

Meursault contre-enquête de Kamel Daoud 2013. 2014 pour l’édition Actes Sud. En poche chez Babel. 156 pages, 6,80 €

Il est avantageux d'avoir … à lire

 

Il est avantageux d’avoir où aller est le dernier opus d’Emmanuel Carrère. L’intéressant de ce gros pavé hormis le fait qu’il empêche la serviette de bain de s’envoler — mais on n’est pas encore en été — c’est qu’il nous raconte toutes sortes de choses qu’il a parsemées dans différents medias et même une conférence, et qu’il y a à boire et à manger dans cette trentaine de textes.
Sur la quatrième de couv, pour attirer le chaland, on nous trompe avec des chroniques « un peu » porno, là, fait pas exagérer ! Y a même pas un bout de langue. Mais bon. Ce sont juste des rencontres charmantes. Sinon, on rencontre plusieurs fois Limonov qui en est à sa sixième ou septième vie, après avoir été un truand, un révolutionnaire, un écrivain, un taulard, un hors la loi…. On s’amuse des projets très peu aboutis de films d’un scénariste professionnel, des ratages de tournages, on compatis lors d’un vent qu’il se prend avec la Deneuve par manque de préparation de son interview, on retrouve ou on découvre le visionnaire Philip K. Dick. Quand on a aimé le cultissime « l’homme au dé », on se réjouit de la rencontre avec son auteur qui se planque des médias. On assiste à sa rupture avec un ami écrivain qui a penché un peu à droite…. Et puis, on se marre aussi avec lui au Forum de Davos où on picole sec avec feu de Margerie. On ne s’ennuie jamais avec Emmanuel Carrère ! Sinon, on passe à la chronique suivante, c’est simple ! comme dit une petite tête à claques dans une pub auto.

Il est avantageux d’avoir où aller d’Emmanuel Carrère aux éditions P.O.L. 2016. 546 pages. 22,90 €.

Si vous pensiez tout savoir sur Warhol…

Je viens de finir un pavé formidable ! Et ça ne se lit pas en diagonale. Il s’appelle Warhol, sous titre la biographie et est écrit par Victor Bockis, un mec qui  a vécu et bossé à ses côtés, dans les différentes Factory, qui fut rédac-chef de son magazine Interview et bien plus que ça. J’avais déjà eu affaire à ses écritures lorsqu’il a publié un bouquin super drôle sur les conversations entre W Burrough et Warhol, voir plus bas, ce qui me conforte dans l’idée que, à l’instar du boss, il enregistrait et photographiait tout pour en faire commerce.
Il a raison d’appeler ça la biographie car il n’y a pas plus complet, plus fouillé, plus détaillé, plus fourni que ce livre.  Ce qui est passionnant c’est qu’il nous fait découvrir les différents Andy depuis l’enfance (naissance en 1928) jusqu’à la mort (1987) et les pourquoi de ces évolutions. Pour cela, il se sert des descriptions du personnage, ses accoutrements, ses verbatim, la description des décors, les Factory, les maisons, les bureaux, puis de celles de tous (TOUS) les personnages, bons et mauvais, solides et décadents, sobres et défoncés, cyniques et naïfs, pédés ou pas, célèbres ou pas qui gravitaient autour de lui, et de ceux qui ne voulaient absolument pas le rencontrer mais qui faisaient partie de sa construction.
Tout ça est illustré par un nombre infini de bouts de dialogues et de citations de tas de gens, soit qu’il ait tout noté, soit qu’il les ait interviewés pour écrire le livre. Je signale qu’il a aussi relaté les rencontres avec les détracteurs de l’artiste. Beaucoup sont devenus ses amis, ensuite. Notamment Dylan qui a avait volé sa star, Edie Sedgwick, et qui faisait partie de la bande des acides alors qu’ils étaient de la bande des amphètes. Ou quelque chose comme ça. Il y a aussi beaucoup de mots d’Andy, de postures, de caprices qui rendent compte de son bizarre humour.
Il retrace sa pénible enfance et la maudite école, son côté malingre, leur pauvreté, la vie rude à Pittsburg, l’adoration réciproque de sa mère. Puis les études graphiques où il se révèle, les années illustration puis son désir incandescent de devenir riche et très célèbre. Ça sera difficile, son petit monde gay fait peur et lui même se comporte toujours bizarrement. Il verra avec terreur une génération d’artistes percer avant lui, Cy Twombly, Lichtenstein, Rauschenberg… mais se défoncera (au sans figuré car il laissait la dope aux autres, enfin pas toujours, pour rester lucide), travaillera comme une brute pour y arriver. Ce travail, c’était aussi les sorties extravagantes, les provocs, les réseaux à construire, les importants à rencontrer, les endroits où se faire voir, le personnage glamour à créer.
Intéressant de voir aussi comment il pouvait se faire plumer notamment par Carlo Ponti pour les films qu’il lui a fait distribuer, comment il traitait l’argent, aussi, les liasses partout, les distributions insensées, les cadeaux incroyables. car il était à la fois prodige et près de ses sous.
Etonnant de voir comment se construisait son œuvre qui était le résultat de la collaboration avec tous les hôtes de la Factory. Il ne les payait pas, ou rarement.  Il les entretenait. Les larguait aussi brusquement. Souvent, l’idée venait d’eux et lui se contentait de signer. C’était un chef de gang sans qui rien n’aurait existé. On le suit quand il tombe amoureux, très souvent, ce qui ne veut dire qu’il conclut, trop complexé par son physique, cependant il adore jouer les voyeurs et tout un pan de son art est consacré au sexe. Il adorait des filles, des garçons, les emmenait partout avec lui, les restos, les boîtes, les avions, à la Maison Blanche…
Sa mort est pathétique, idiote. Après, ses deux frères se sont fait rouler dans la farine par ses très proches. Andy achetait sans arrêt, tout le temps, n’importe quoi, de l’art ou des babioles, des joyaux ou des boîtes de biscuits, il les rangeait ensuite sans en profiter, ce qui explique qu’à la fin, ses derniers somptueux locaux étaient envahis par des cartons de déménagement numérotés et datés : beaucoup de ces choses furent vendues aux enchères bien au-dessus de leur valeur mais beaucoup sont restées dans des cantines appelées time capsules dont j’ai eu le plaisir de voir quelques exemplaires au MAC de Marseille en 2015, mais dont rien ne pouvait être consigné ni photographié car les droits appartiennent au musée de Pittsburg. Lien avec le MAC ici.

Vous aurez compris qu’il faut absolument lire ce livre, écrit en 2003 mais enrichi pour la version française qui est sortie en 2015, si vous êtes intéressé par le personnage et amateur/trice de ragots. Car il y a pas mal de ragots. Ça m’a passionnée même si je ne connais pas le quart des gens cités. Mais surtout, ça m’a montré que je connaissais très mal la partie émergée de l’iceberg en ce qui concerne sa production.
(Juste pour donner une idée du boulot de l’auteur : une bibliographie de 14 pages.)
Pour commencer, invitez-vous à la table de Warhol et Burrough (et Mick Jagger) dans un petit livre de poche très drôle :Lien ici


Warhol, la biographie
par Victor Bockris aux éditions Globe, 2015. 2003 pour la VO. Traduit de l’américain par Emmanuelle et Philippe Aronson. 590 pages écrites fin. 29 €.

Texte © dominique cozette

Le nouveau Lionel Shriver nous embarque dans la chute des USA.

On est en 2029, c’est demain donc, et le nouveau président américain est un hispano. Sauve qui peut la vie pour les yankees ! Après une panne totale d’électricité et d’Internet qui a mis les Etats-Unis dans l’ombre et sans communication, l’état s’est effondré. Le dollar ne vaut plus une cacahuète, les Chinois et les Russes commercent avec une nouvelle monnaie internationale : le Bancor. Les valeurs, les bons du trésor, les réserves bancaires ne servent plus à rien, l’inflation galope, un chou coûte 30 $ et il n’y a plus de PQ. Les gens puent car l’eau est rare et chaque foyer doit en gérer quelques litres. On mange des glouches*, les licenciements sont violents, les diplômés sont déclassés, les vols, les attaques sont monnaie courante, un cauchemar.
Dans ce nouveau cloaque où un mur entre le Mexique et les USA est érigé par les latinos pour éviter que les yankees les envahissent (le livre a été publié avant l’avènement de Trump), on va suivre une saga familiale, celle des Mandible, très aisée, grâce notamment au patriarche nonagénaire dont la  grosse fortune, à  sa mort, mettra tout le clan en sécurité, même s’il l’est déjà avec des professions haut de gamme, professeur à l’université, écrivaine vivant en France, économiste distingué… Mais quand le président décrète que toutes les économies, les richesses et l’or vont être confisquées par l’état, on plonge dans l’enfer. Il est impossible de quitter le pays, d’importer des monnaies étrangères au dollar, de tricher. On ne peut plus payer ses crédits, les études des enfants, les maisons sont confisquées ou squattées par des bandes, ce qui fait que tout le monde va devoir se serrer dans la maison de Florence, la seule qui perçoit encore un petit salaire pour son aide aux  sans logis. Treize personnes qui vivent cet enfermement de très mauvaise grâce : aucune intimité, pas d’eau, pas de papier toilette, rien à manger. Un couple qui a planqué des économie se fait livrer des caisses de vin qu’ils dégustent en suisses, la deuxième femme du patriarche est devenue folle, elle casse tout, les enfants ne s’entendent pas, la jeune fille se prostitue. Jusqu’au jour où des voyous armés les virent de la maison avec pertes et fracas, en leur volant le peu de choses qu’ils ont sauvées. Ils vont devoir aller chez l’un des leur qui, sous leur quolibets, a créé une ferme à la campagne. Mais comme tout le reste, la ferme a été nationalisée.
Le temps passe, de mal en pis. Les citoyens sont pucés et tout passe par là, les échanges, les ventes, les déplacements : big brother, en quelque sorte. Le seul espoir quand on est courageux, c’est d’essayer de s’introduire au Nevada, un état indépendant mais coupé totalement du reste du pays, où il est impossible d’entrer sous peine de voir son cerveau brûlé par la puce.
C’est un livre costaud dont je ne dirai pas qu’il m’a plu à 100%, il y a beaucoup trop de longueurs sur le développement des questions monétaires, balances commerciales, dévaluation, bourse etc. C’est dommage car tout ce qui reste axé sur le quotidien de ces gens, les dialogues, les prises de tête, les difficultés est écrit au scalpel, un pur régal. Ceci dit, ces réserves tiennent à moi, c’est peut-être trop technique pour ma petite tête, ça peut sûrement en passionner d’autres. Ça reste une immense fresque, pas forcément crédible (pourquoi par exemple les vieux continuent-ils à toucher leur pension et à être bien traités ?) mais qui donne à réfléchir sur les forces du monde et notre rapport à une société assez creuse.

Les Mandible Une famille 2029-2047 de Lionel Shiver, 2016. Traduit de l’américain par Laurence Richard, aux éditions Belfond, 2017. 517 p. 22,50 €.

*Manger des glouches, ça veut dire des nèfles. J’adore cette expression qui me vient de mes grands-parents, forcément.

Texte © dominique cozette

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