Dans son dernier roman, Autour du monde, Laurent Mauvignier nous embarque en fait dans la tête des gens de chacun de ses récits qui pourraient être des nouvelles mais qu’il s’ingénie à relier entre elles. Le prétexte fallacieux du tsunami japonais n’a pas cet effet papillon attendu, non, c’est juste que tout ce qui arrive de lourd, de tragique, de complexe aux différents héros se passe à ce moment-là. Parfois, le tsunami joue un rôle dans l’histoire, la première où un type embarque une nana tatouée et pleine de cicatrices, sorte de punk adulte et succombera à la vague. Pas elle. Parfois, ce sont juste des images à la télé qui touchent plus ou moins les gens notamment les derniers, en voyage à l’étranger, qui cherchent à cacher à la fillette la catastrophe car sa mamie habite là.
Pour tout le reste, il y a l’Afrique, la Californie, Moscou, les Bahamas et ce qui m’a impressionnée dans de livre, c’est la puissance d’évocation des sentiments des personnages, de leurs implication et questionnements dans ce qu’ils vivent, de leur profondeur. On a l’impression que Mauvignier tient un scalpel et qu’il dissèque jusqu’à la moelle de l’os ce qu’il se passe en eux. Et pourtant, je ne suis pas fana des nouvelles, je les fuis même car je n’ai pas la sensation de m’attacher aux personnage. Ce qui n’est pas le cas ici. Leurs reliefs sont tellement détaillés qu’on a envie de tout savoir, de tout connaître sur leur histoire. Et d’une pirouette, d’un prénom, Mauvignier nous envoie vers quelqu’un d’autre. Rien de forcément palpitant à première vue mais qui le devient petit à petit comme sur une photo lentement dévoilée. Très bel exercice.
Autour du monde de Laurent Mauvignier, 2014 aux Editions de Minuit. 372 pages, 19,50 €
Je ne parle pas de ses chansons que je ne connais pas bien mais de son premier roman, Requin, qui m’a beaucoup plu. D’abord, son écriture est talentueuse, tueuse même et l’histoire qu’il nous raconte est saugrenue : c’est celle du héros en train de se noyer. Tout le livre raconte cette noyade très peu glorieuse, suite à une crampe assassine dans la cuisse, dans un lac … artificiel. C’est moche. A la limite, il espère que ses proches diront : il est mort dans un contre-réservoir, c’est un peu plus classe. Mais dès qu’on sait qu’il s’agit d’un lac de barrage, l’intérêt tombe.
Et son cerveau se met à tourner, pas forcément vite d’ailleurs, et à constater qu’on peut penser à toutes sortes de choses quand on va être englouti : des événements marquants de sa vie comme la nuit où il avait péché du lait dans le port du Havre, oui, du lait, la fois où il a décapité un cygne, mais aussi sa rencontre avec Peggy, sa femme. Peggy qui bouquine sur la plage du lac sans se douter de rien et leur gamin qui joue à faire des pâtés. Mais aussi à des détails futiles, inutiles et sans intérêt comme des couleurs de rideaux, des trucs insignifiants.
Ce n’est pas qu’il soit si triste que ça de mourir. Il l’a souvent souhaité. Mais il aurait aimé finir autrement. Que la vie est cruelle.
Je ne développerai pas plus sauf pour vous dire que c’est un petit livre de dérision, d’humour, bien ficelé, soigné, bien écrit, qui laisse planer un certain suspens car on s’attache au personnage, on est plein d’empathie, on n’aimerait pas qu’il disparaisse …
Requin de Bertrand Belin aux éditions P.O.L. 2015. 182 pages, 14 €.
Tout arrive en même temps pour Ramon Pipin. Ramon Pipin, oh les filles oh les filles s’en souviennent encore mais il a tourné la page. Au Bonheur des Dames est devenu Odeurs, oui, c’est plus rance déjà. S’ensuivent des tas de réalisations d’albums, de musiques de films etc. je ne vais pas vous faire une nécro. Bref, Pipin qui s’appelle aussi Alain Ranval, a fait énormément de choses à part rocker sur scène. Pendant ma période pub, on a fait beaucoup de séances dans son studio Ramsès, on s’est toujours marrés et on est devenus potes, comment faire autrement ?
Et voilà-t-il pas qu’il décide de nous refaire — encore, car il l’avait fait il y a deux ans — trois concerts au Café de la Danse (à la Bastoche), messieurs-dames. C’est pas rien. Il nous sort de nouvelles chansons, gags, sketches en tout genre, et pendant ce temps, écrit l’histoire d’une jeune fille saute-au-paf qui pratique l’auto-enlèvement et le dépucelage aussi facilement que Pipin le torchage une chanson poilante.
On commence par quoi ? Le concert. Si je vous en parle, c’est parce qu’il reste encore une date mais gaffe, c’était blindé de chez blindé l’autre soir et je peux vous affirmer que le public a surkiffé. Deux heures et demie de spectacle hilarant avec quelques reprises, notamment de la porte de derrière (en fait non, la porte du jardin, qu’est-ce que j’insinue donc ?) pour entrer dans le vif du sujet si je puis dire et sans prémisses puisque ça démarre comme ça. Des compos tordues de 140 notes, comme les 140 signes des twitts, il appelle ça des twongs, et lecture de twitts farfelus par un complice desprogien en diable.
Vers la fin apparaît une marionnette pipinesque, puisque c’est lui que Legan a modelé et qu’il fait danser au bout de ses ficelles : c’est drôle, mignon, touchant. Et un dernier morceau en feu d’artifice, standing ovation et le Génie de la Bastille qui vient voir ce que c’est que ce boucan de l’enfer. Puis le livre. Il s’appelle une jeune fille comme il faut, mais évidemment, c’est une jeune fille comme il faut être pour les faire tomber tous. Et ils tombent, les cons, principalement notre petit puceau, Fabien Gourniche, fils du flic à la retraite qui a libéré cette fille, Naja, prise en otage dans un bled paumé. Donc le môme boutonneux, tricotilomane, que ses parents ont eu sur le très tard (et peut-être sur le tréteau) tombe en amour avec cette bombe qui lui explose le cœur. Et pas que le cœur.
Désespoir des parents mais il n’y a rien à faire contre ça. Juste à constater, impuissants qu’ils sont, que leur futur hypokhâgneux (il va s’occuper des chevaux, imagine Naja) se met à d’autres tribulations, drogues, vol etc. Je ne vous raconterai rien des aventures abracadantesques de ces jeunes et de leur bande de nases, ni du père qui, bien qu’ex-flic, a la collectionnite aigüe pour les guitares les plus pointues mais se voit moucher, dans son échoppe préférée, par un jeune glandu qui fait une démo de dingue. Parfois, on se demande si Pipin n’a pas écrit certains passages avec son médiator.
Page 45 et suivantes attention ! Passage remarquable à tous points de vue sur le laçage des lacets. Personne n’a jamais parlé des lacets comme ça, je vous jure que mes larmes commençaient à apparaître quand ouf, l’action déjantée est repartie de plus belle d’un coup de scooter.
Alors, plutôt que de vous trancher les veines ou de vous pendre dans le grenier de votre grand-mère devant la perspective du monde qu’on nous donne à voir et à entendre dans les médias, sacrifiez vos économies chèrement acquises pour ces deux moments de bonheur concoctées par Pipin le farceur qui, jamais, ne vous laissera tomber jamais.
Ramon Pipin Band in « the Worcestershire sauce tour » le 9 novembre au Café de la danse, détails ici.
Une jeune fille comme il faut de Ramon Pipin, éditions Carpentier, 2015. Illustration d’Olivier Legan. Préface extra de Tonino Benacquista. Postface (inattendue) de Pipin himself. 170 p. 18,90 €
Isabelle Monnin, écrivaine et journaliste, achète un jour des photos sur ebay, des photos de famille banales. Un jour, elle décide de donner vie à ces personnages dont elle ignore tout car rien n’est écrit au dos des clichés. Il faut leur trouver une parenté, leur inventer une identité, un nom, un prénom, un surnom et les accompagner vers ce destin fictionnel. Les gens dans l’enveloppe — titre de l’ouvrage — prennent vie dans un roman assez triste, poignant même, c’est vrai que les photos ne sont pas follement joyeuses dans ce décor de petit bled inconnu où demeure un homme qui semble plaqué brutalement par une femme qui veut vivre, vivre ! Elle en laisse même sa fillette, sa famille et ne donnera plus signe de vie. Plus tard, la jeune fille enquêtera sur sa mère et ira jusqu’en Argentine. La retrouvera-t-elle ?
Quand elle a fini l’histoire, Isabelle Monnin pense qu’il serait légitime de retrouver ces personnes, de les informer de ce projet et de voir qui ils sont dans la réalité. L’enquête révèle vite le nom du bled grâce au petit clocher original derrière la maisonnette. Chance : c’est la région dans laquelle vit Isabelle.
Petit à petit, avec l’aide de certains habitants, elle renoue les fils entre ces gens et rencontre les principaux survivants. Non sans la mauvaise conscience de se voir critiquer cette irruption dans leur vie privée. Le père, un taiseux, sensible à cet événement, accepte de dérouler son histoire d’homme rejeté, mal aimé. Et ses secrets. La mère, qui était partie aussi, comme dans le roman, se raconte sans problème. L’ultime rencontre, la fillette, devenue une femme du même âge que l’auteure, s’appelle comme dans la fiction. Mais ne correspond en rien au personnage fictif. Et une amitié se trame avec tout ce petit monde simple et sympathique.
Au milieu du livre se trouvent les photos et à la fin, un CD d’Alex Beaupain inspiré par toute cette histoire. Les principaux héros de l’histoire ont accepté d’y poser leur voix à côté de celles de Clotilde Hesme et de Camilia Jordana. Je ne l’ai pas encore écouté mais le livre m’a emballée. Il est extrêmement émouvant et attachant. En plus d’être très original et arty : ça frôle le Sophie Calle.
Les gens dans l’enveloppe d’Isabelle Monnin aux éditions JC Lattès. 2015. 382 pages + un CD. 22 €.
Pas envie de faire de trait d’esprit pour titrer l’article quand on sort d’un tel texte. Edith Noublanche, sa traductrice, a découvert ce livre dans sa version allemande et est tombée en amour avec le formidable texte, à tel point qu’elle a tout fait pour qu’il sorte en français. Des mois et des mois de travail et voilà. Ce qui vient existe. Les éditions du Sonneur ont craqué pour cet auteur dont ce n’est pas le premier ouvrage mais le seul traduit en français.
Thomas Stangl est en fait autrichien, et il vit à Vienne. Je l’ai vu la semaine dernière lors d’une rencontre à la très belle librairie polonaise, à St Germain. L’entretien, mené avec brio par Edith, (photo) était tellement passionnant que je me suis jetée dans le livre à peine assise dans le métro. Le problème avec ce livre, c’est qu’il ne se résume pas. Ce n’est pas une histoire. C’est la vie, les pensées, les sensations, l’entourage de deux jeunes gens de 17 ans, à Vienne — Vienne étant l’un des personnages importants du livre. Ils ne sont pas contemporains puisqu’on est en 1937 avec Emilia, et en 79 avec Andreas. Ils vivent tous deux avec leur grand-mère, c’est à peu près leur seul point commun. Pour elle, l’arrivée du nazisme est palpable mais la vie avance. Pour lui, c’est derrière, il n’a pas connu mais en porte-t-il encore les traces ? Il est trop mal dans sa peau pour s’en être bien sorti.
Ce livre n’est pas facile. Il entrecroise les deux destinées de ces jeunes gens dans une sorte de réseau mystérieux à ramifications improbables comme quand notre pensée se perd dans des méandres dont nous seuls connaissons les tenants et aboutissants. Pour autant, on se retrouve toujours auprès de l’un(e) ou de l’autre protagoniste, à partager ses pensées intimes, ses idées infimes, ses sensations, ses goûts ou ses dégoûts, ses réflexions minuscules. Car tout est fait ici de petites choses simples, de sensations tactiles (beaucoup), d’odeurs, de supputations édifiées telles des châteaux de sable aux bases fragiles. Le vocabulaire est simple mais les phrases sont longues, souvent complexes. Quand on apprécie, c’est mon cas, on aime les suivre comme des chemins secrets, des itinéraires rares et peu fréquentés.
Pour finir, sachez que Thomas Stangl a reçu l’insigne récompense du ministère de la culture autrichienne (si j’ai bonne mémoire) par une bourse de trois ans qui permet à de grands écrivains d’écrire, simplement d’écrire. Un écrivain tous les trois ans. C’est dire.
Ce qui vient de Thomas Stangl, traduit par Edith Noublanche. 2015 aux éditions du Sonneur. 250 pages, 17 €.
Car dans le « roman » de Christine Angot, Un amour impossible, on note le singulier alors que l’auteure tente de démêler les pelotes dont sont faites les amours principales qu’elle vit ou dont elle est témoin : l’amour d’une fille pour sa mère, d’une mère pour sa fille, et d’une femme pour un homme, le père de sa fille donc qui est aussi son violeur.
Ça m’ennuie de dire du bien de cette écrivaine qui fut tellement arrogante à une époque mais je dois reconnaître qu’elle écrit terriblement bien. Si on ne connaissait le nœud de l’histoire, l’inceste, on aurait l’impression d’avoir le décor et les personnages mais sans l’histoire.
Car le début est sobre : la rencontre entre cet homme qui se veut d’un milieu élevé et de cette très belle femme. Ils s’aiment et il la prévient qu’il ne l’épousera jamais. Il est cependant d’accord pour lui faire un enfant, Christine, donc, qu’il mettra du temps à reconnaître. Ils ne vivent pas dans la même région, se voient peu, parfois pas du tout jusqu’au jour où elle apprend qu’il s’est marié et qu’il aura des enfants. Effondrement.
Christine vit sa vie d’enfant dans ce que Rachel, sa mère, appelle une famille, elles ne sont que toutes les deux, éprises l’une de l’autre et confiantes, même si elles doivent déménager de la belle maison de la grand-mère décédée pour un appartement de la ZUP. Puis l’installation à Reims où Christine n’est plus née de père inconnu, où elle passe de Schwartz à Angot. L’irréparable se profile alors.
Puis la sale période entre elles deux, Christine ne peut plus dire maman, rester avec elle, manger avec elle. A cause des non-dits concernant l’inceste. La mère essaie inlassablement de réparer cet amour, de s’excuser de n’avoir rien vu, rien dit, rien fait mais ça ne recoud pas la plaie.
Enfin, bien plus tard, quand la mère a 80 ans, elles s’expliquent, elles peuvent en parler, Christine a trouvé sa théorie sur le pourquoi de cet inceste. Qui a quelque chose à voir avec le fait que Rachel est juive et modeste, ce qui cadre parfaitement bien avec les souvenirs enfouis. Car, depuis l’inceste et aussi son mariage, Rachel n’a plus voulu évoquer cet homme qu’elle avait tant aimé. Sa mort l’a laissée indifférente.
C’est donc la fin du livre, sa résolution, pourrais-je dire, qui donne tout le piment à l’ouvrage, qui explicite la sorte de tranquillité apparente du début. C’est une très belle fin, c’est finalement un livre superbement construit, comme un film au montage très cut, très méticuleux, qui laisse parfois sur sa faim tant il est taillé « au plus près de l’os » (comme on dit aujourd’hui) et qui n’ennuie jamais.
Un amour impossible par Christine Angot chez Flammarion, 2015. 218 pages, 18 euros.
Fairyland avec son sous-titre un poète homosexuel et sa fille à San Francisco dans les années 70 avait tout pour me plaire et le mot est faible. Il m’a emballée, il est formidable. Alysia Abott est journaliste et critique littéraire, elle est née en 72, comme ma fille, mais sa mère est morte dans un accident mystérieux. La famille, tante et grands-parents, a proposé d’élever cette délicieuse gamine mais le père, Steve Abott, qui l’aimait tant, n’a pas voulu se séparer d’elle. Il désirait faire d’elle une personne libre et épanouie à son image. Car dans les 70’s, on ne pouvait pas ne pas l’être quand on était bi, poète, bohême et qu’on se fichait pas mal de l’argent.
Ils sont donc partis s’installer loin, à San Francisco, l’endroit où il fallait être, dans le quartier gay de Castro. Pour de bonnes bases culturelles, Steve a inscrit Alysia à l’école franco-américaine. Ça coûtait une blinde pour qui n’avait pas vraiment de revenus réguliers. Alysia, avec sa vie de dépenailles, ne s’est pas vraiment intégrée. Elle ne s’est intégrée nulle part, ayant toujours eu honte de dire que son père couchait avec des hommes, qu’elle croisait régulièrement dans le petit deux-pièces bordélique dans lequel il était hors de question d’inviter ses amies, autre cause de marginalisation. Les amis de son père la trouvaient mignonne mais Steve ne s’accommodait pas facilement de la privation de sa liberté. Bien souvent, petite, elle devait rester dans son coin sans faire de bruit quand il taquinait la plume ou qu’il alimentait le courant littéraire qu’il avait contribué à créer. Plus tard, ado, elle s’en est un peu mieux sortie puis, l’âge venant, elle a eu envie de se tirer. Ce qu’elle fit. Sans scène, ni éclat car c’était bienvenu pour eux deux.
Ils s’aimaient toujours très profondément et s’écrivaient beaucoup.
Puis un jour, la séropositivité, les copains qui meurent. Et le sida qui se déclare et le père, voyant ses jours comptés, qui exige qu’elle vienne l’aider. Ce fut la période la plus sombre de leur relation. Ils n’avaient personne d’autre car les grands-parents avaient coupé les ponts et elle n’avait pas de confidente. Les pédés sont très mal vus, Harvey Milk, maire gay-friendly, est assassiné et le fameux quartier devient une zone sinistre.
Un épisode assez drôle, c’est quand elle vient faire un stage à Paris et qu’elle doit bosser pour avoir un peu de thune, son père ayant toujours été fauché : elle raconte son travail au noir harassant à la Marée, resto chic de Neuilly qui n’engageait que des étudiants étrangers pour les exploiter honteusement.
Ce livre est extrêmement bien écrit dans le sens où tout est dit, décrit et démonté. L’auteure ne prend pas de pincettes pour évoquer les passages difficiles de cette vie qu’elle a malgré tout adorée et rend bien compte de ces terribles années sida qui ont ravagé tout une population d’hommes jeunes. Très beau document.
Fairyland d’Alysia Abott aux éditions Globe l’école des loisirs, 2013 pour l’édition originale, 2015 pour la traduction de Nicolas Richard. 380 pages. 21,50 €
Ce bon vieux Jim H. nous ressert ses passions : la pêche à la truite, la nature, les fesses des femmes et les culs des bouteilles. Il s’incarne cette fois en flic à la retraite, fatigué de la nature humaine et de ses vils penchants dont il ne s’exclue pas l’usage, lubrique qu’il est en permanence, guettant le cul de sa voisine pendant son yoga, lorgnant le corps de sa fille adoptive elle-même nympho s’offrant à son beau-père, donc vieux queutard alcoolo qui, voulant se retirer peinard dans un cabanon pour pêcher, se voit confronté à la violence inouïe de ses nouveau voisins, les Ames, amoraux, feignants, incestueux, brutaux. Lui-même tombe amoureux de la jeune fille de la famille, la seule qui sache cuisiner, quarante ans de moins mais initiée dès le plus jeune âge à la sexualité par les mâles de son sang. Il l’installe chez lui en ville puis l’embarque au Mexique dont elle rêve. Elle se dit enceinte du lui.
Son grand amour reste son ex-femme qui l’a quitté car il était trop pénible à vivre mais qui continue à le voir, recevoir ses confidences, le rasséréner si besoin est. Ils iront ensemble en France, à Paris. Vont-ils renouer les liens ténus du désir ?
Ce bouquin où il s’interroge sur sa valeur mentale et les péchés qui l’ont marqués dans son enfance, manque un peu de fluidité. Certains événements arrivent brutalement dans un paragraphe sans qu’on y soit préparé alors que des passages s’étirent langoureusement sous nos yeux, notamment dans les descriptions de la nature, les oiseaux, les paysages, la pêche bien sûr.
Ce roman est aussi l’occasion pour Jim de nous envoyer quelques nouvelles de l’Amérique et ses occupants, les armes, la maltraitance infligée aux enfants, la vie stupide qu’on mène. Il y a toujours quelque chose à prendre chez cette vieille icône francophile, mais ça s’amenuise et il ferait peut-être bien de freiner sur le domaine Tempier (cité encore dans ce livre, un de ses vins préférés). Pour ce qui est de la couverture du livre avec cette petite jeune femme rouquine, je ne vois pas très bien le rapport. Mais enfin, il y a des gens chez les éditeurs qui sont payés pour ça, ils doivent savoir ce qu’ils font, non ? Non !
Péchés capitaux par Jim Harrison, 2015. Flammarion, 350 pages, 21 €.
Eva Ionesco a cinquante ans. Je revois la petite fille et les photos qui paraissaient dans de beaux magazines, une petite fille aux allures de pute manipulée par sa mère, photographe glamchic de cette époque bains douches qui accoucha de nombreuses icônes dont beaucoup n’ont pas survécu. La mère était Irina Ionesco, nom d’emprunt. Jeune mère à cette époque, je ne comprenais pas qu’on puisse abuser de sa fille comme ça, en faire un objet sexuel pour hommes mal finis. Je m’inquiétais pour le sort de la petite.
C’est en partie pour ça que j’ai acheté le livre, Eva, et aussi parce que j’en ai eu de très bons échos. L’écriture, ou le style, m’a rappelé le plaisir que j’avais éprouvé à lire Ingrid Caven de Schuhl. On a aussi affaire à un dandy, ici, maniaque du beau, esthète du détail, inconditionnel du chic décadent. Le style s’en ressent, tout parfumé aux accents de ceux qui savent user de mots caressants et veloutés pour habiller une pensée banale. Sophistiquer une description. Enluminer la routine. Car il l’aime sa routine qu’Eva viendra casser, voire saccager. Salir ses beaux draps de lin à son chiffre, hurler pour un rien, foutre le bordel partout.
Et ça l’enchante en fait car Eva, c’est sa Lolita à lui. Il a fantasmé sur elle depuis les années Palace, inconsciemment, sans savoir qu’elle faisait son chemin dans son âme pour apparaître et se donner enfin à lui.
Ce n’est pas un livre biographique, c’est une quête. Il recherche avec opiniâtreté les souvenirs enfouis, car ils sont là, de rencontre en rencontre, planqués sous des poussières de cocaïne ou parmi d’épaisses vapeurs d’alcool. Pas assagis depuis. Buvant, se dopant, se hurlant dessus, s’aimant, se haïssant. Une relation sauvage et extravagante comme leur vie. On apprend au passage tout ce qu’elle a enduré, les viols, la prostitution forcée par la mère, les procès avec celle-ci pour récupérer son droit à l’image que sa mère continuait à brader aux pédophiles des cinq continents, la DASS, les TS, les OD, des trucs insensés. Sa mère, est-ce une excuse, était née de la relation incestueuse de sa propre mère avec le grand-père. Ambiance. Quant à son père, inconnu au bataillon, assassiné quand la gosse avait huit ans, déjà devenu un objet de convoitise, son enfance aussi assassinée. A l’époque, les années 70, on ne s’offusquait pas de si peu. Pensez-vous, c’était de l’art, madame Placard.
Bref, tout ce fond d’écran pour tenter de camper le personnage d’Eva dont il dit au début, même s’il ne trouve pas cela rebutant, qu’elle parlait peuple, qu’elle faisait charcutière, qu’elle transpirait et que ses propos orduriers auraient pu lui valoir un grand succès comme politicarde d’extrême-droite. Pour un dandy, c’était de l’inédit. Le personnage gardera les hurlements hystériques déjà remarqués chez la fillette lorsqu’on ne lui passait pas un caprice. Mais sera devenue pudique, voire mutique sur cette vie d’avant dont elle a conté l’histoire dans un film en 2011 où Isabelle Huppert jouait sa mère.
C’est un beau livre, un peu répétitif parfois, mais qui donne beaucoup de plaisir.
Eva par Simon Liberati, 2015, aux Editions Stock. 278 pages, 19,50 €.
Suite de ma plongée dans les 60’s où je vous reparle de Ken Kesey, le protagoniste « joyeux luron » (Merry Pranksters) du bus psychédélique (voir mon article sur Acid test de Tom Wolfe). Avant de faire ce trip bourré de came, Ken Kesey avait déjà écrit Vol au-dessus d’un nid de coucou avec le succès que l’on sait et ce mahousse roman Et quelquefois j’ai comme une grande idée, son meilleur selon lui.
C’est un engin énorme, lourd, dense, foisonnant mais pas du tout dans la veine hallucinatoire, bien que quelques passages écrits sous champignons bizarres. C’est une terrible épopée dans le noyau dur des bûcherons de l’Oregon qui se battent jour et nuit contre les éléments, les pluies diluviennes, la marée qui remonte le courant du fleuve, le froid, le relief pentu, les accidents de travail pour vendre leurs grumes, autrement dit les arbres qu’ils débitent dans cet Oregon quelque peu inhospitalier.
En scène une famille de mecs ultra burnés — où un doigt tranché est aussi insignifiant qu’une piqûre de libellule — qui résiste au puissant syndicat et à ses appels à la grève. Dans ce lieu trou-du-cul-du-mondesque où les caractères les plus trempés (c’est le cas de le dire) se défient à mort, on va assister à l’affrontement de deux frangins, demi-frères, l’un une vraie brute de décoffrage, fort comme trois Turcs et l’autre, un étudiant de la ville sans cals aux mains, revenu au pays pour filer son aide. Officiellement. En fait pour dézinguer son frère après ce qu’il lui a fait jadis. Et pas que jadis. De la grosse merde, quoi. Et qui, malgré sa délicatesse d’intello, va se révéler opiniâtre et barjot.
Autour de cette famille (où vivent d’autres figures mémorables dont la femme du premier, jolie, non soumise, intello aussi) gravite un monde de brutes, de femmes larguées, de types starbés, qui se retrouvent dans le bar local pour se mettre minables et se foutre des danses.
Le vieux père des frères, sorte de Kirk Douglas recousu de partout, fort en gueule, n’est pas encore fini. D’ailleurs, le livre ouvre sur son bras arraché suspendu à une corde, faisant un doigt d’honneur à la communauté. On saura pourquoi.
C’est un roman sylvestre, tronc, écorce, engins qui pètent, os broyés, sang qui gicle mais aussi extraits de chanson du cru (des années 50 souvent), poésie, citations de shakespeare ma chère ! et une ribambelle de noms d’oiseaux, de petites bêtes, de végétaux dont je ne suis pas sûre d’avoir entendu parler. Du Jim Harrisson puissance x.
Donc un bouquin énorme, formidable, lourd (1200 g. je l’ai pesé) dans les deux sens du terme, bourré de mousses (lichen et bibine), d’odeurs de terre, de flotte, de maisons emportées par des ruptures de berges. Il paraît qu’un film en a été tiré, faut voir…
L’éditeur, Monsieur Toussaint l’Ouverture, en a bavé. Si vous voulez savoir pourquoi, lisez cet article de Libé ici. Pareil pour le traducteur ! Et le lecteur n’est pas en reste car il y a très souvent des enchaînements non signalés d’un personnage à l’autre, des « je » qui se suivent dans des bouches différentes. Kesey nous aide parfois en ajoutant des parenthèses ou en mettant des italiques. Mais ce n’est pas la règle générale. Idem pour les glissements d’époques, comme dans les rêves où l’hier et l’aujourd’hui se fondent. Mais on s’en sort !
Bref, un travail de titan, un monstre de littérature.
Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey chez Monsieur Toussaint l’Ouverture. Edité en 64 sous le titre Sometimes a Great Notion, et en 2013 en France, traduit par Antoine Cazé, couverture réalisée par Blexbolex. 800 pages, 160 mm sur 235 sur 40 mm d’épaisseur. 24,50 euros.