Fairyland ou pas, un livre bouleversant

Fairyland avec son sous-titre un poète homosexuel et sa fille à San Francisco dans les années 70 avait tout pour me plaire et le mot est faible. Il m’a emballée, il est formidable. Alysia Abott est journaliste et critique littéraire, elle est née en 72, comme ma fille, mais sa mère est morte dans un accident mystérieux. La famille, tante et grands-parents, a proposé d’élever cette délicieuse gamine mais le père, Steve Abott, qui l’aimait tant, n’a pas voulu se séparer d’elle. Il désirait faire d’elle une personne libre et épanouie à son image. Car dans les 70’s, on ne pouvait pas ne pas l’être quand on était bi, poète, bohême et qu’on se fichait pas mal de l’argent.
Ils sont donc partis s’installer loin, à San Francisco, l’endroit où il fallait être, dans le quartier gay de Castro. Pour de bonnes bases culturelles, Steve a inscrit Alysia à l’école franco-américaine. Ça coûtait une blinde pour qui n’avait pas vraiment de revenus réguliers. Alysia, avec sa vie de dépenailles, ne s’est pas vraiment intégrée. Elle ne s’est intégrée nulle part, ayant toujours eu honte de dire que son père couchait avec des hommes, qu’elle croisait régulièrement dans le petit deux-pièces bordélique dans lequel il était hors de question d’inviter ses amies, autre cause de marginalisation. Les amis de son père la trouvaient mignonne mais Steve ne s’accommodait pas facilement de la privation de sa liberté. Bien souvent, petite, elle devait rester dans son coin sans faire de bruit quand il taquinait la plume ou qu’il alimentait le courant littéraire qu’il avait contribué à créer. Plus tard, ado, elle s’en est un peu mieux sortie puis, l’âge venant, elle a eu envie de se tirer. Ce qu’elle fit. Sans scène, ni éclat car c’était bienvenu pour eux deux.
Ils s’aimaient toujours très profondément et s’écrivaient beaucoup.
Puis un jour, la séropositivité, les copains qui meurent. Et le sida qui se déclare et le père, voyant ses jours comptés, qui exige qu’elle vienne l’aider. Ce fut la période la plus sombre de leur relation. Ils n’avaient personne d’autre car les grands-parents avaient coupé les ponts et elle n’avait pas de confidente. Les pédés sont très mal vus, Harvey Milk, maire gay-friendly, est assassiné et le fameux quartier devient une zone sinistre.
Un épisode assez drôle, c’est quand elle vient faire un stage à Paris et qu’elle doit bosser pour avoir un peu de thune, son père ayant toujours été fauché : elle raconte son travail au noir harassant à la Marée, resto chic de Neuilly qui n’engageait que des étudiants étrangers pour les exploiter honteusement.

Ce livre est extrêmement bien écrit dans le sens où tout est dit, décrit et démonté. L’auteure ne prend pas de pincettes pour évoquer les passages difficiles de cette vie qu’elle a malgré tout adorée et rend bien compte de ces terribles années sida qui ont ravagé tout une population d’hommes jeunes. Très beau document.

Fairyland d’Alysia Abott aux éditions Globe l’école des loisirs, 2013 pour l’édition originale, 2015 pour la traduction de Nicolas Richard. 380 pages. 21,50 €

Texte © dominique cozette

Pécher et pêcher, Jim Harrison pratique les deux

Ce bon vieux Jim H. nous ressert ses passions : la pêche à la truite, la nature, les fesses des femmes et les culs des bouteilles. Il s’incarne cette fois en flic à la retraite, fatigué de la nature humaine et de ses vils penchants dont il ne s’exclue pas l’usage, lubrique qu’il est en permanence, guettant le cul de sa voisine pendant son yoga, lorgnant le corps de sa fille adoptive elle-même nympho s’offrant à son beau-père, donc vieux queutard alcoolo qui, voulant se retirer peinard dans un cabanon pour pêcher, se voit confronté à la violence inouïe de ses nouveau voisins, les Ames, amoraux, feignants, incestueux, brutaux. Lui-même tombe amoureux de la jeune fille de la famille, la seule qui sache cuisiner, quarante ans de moins mais initiée dès le plus jeune âge à la sexualité par les mâles de son sang. Il l’installe chez lui en ville puis l’embarque au Mexique dont elle rêve. Elle se dit enceinte du lui.

Son grand amour reste son ex-femme qui l’a quitté car il était trop pénible à vivre mais qui continue à le voir, recevoir ses confidences, le rasséréner si besoin est. Ils iront ensemble en France, à Paris. Vont-ils renouer les liens ténus du désir ?

Ce bouquin où il s’interroge sur sa valeur mentale et les péchés qui  l’ont marqués dans son enfance, manque un peu de fluidité. Certains événements arrivent brutalement dans un paragraphe sans qu’on y soit préparé alors que des passages s’étirent langoureusement sous nos yeux, notamment dans les descriptions de la nature, les oiseaux, les paysages, la pêche bien sûr.
Ce roman est aussi l’occasion pour Jim de nous envoyer quelques nouvelles de l’Amérique et ses occupants, les armes, la maltraitance infligée aux enfants, la vie stupide qu’on mène.  Il y a toujours quelque chose à prendre chez cette vieille icône francophile, mais ça s’amenuise et il ferait peut-être bien de freiner sur le domaine Tempier (cité encore dans ce livre, un de ses vins préférés). Pour ce qui est de la couverture du livre avec cette petite jeune femme rouquine, je ne vois pas très bien le rapport. Mais enfin, il y a des gens chez les éditeurs qui sont payés pour ça, ils doivent savoir ce qu’ils font, non ? Non !

Péchés capitaux par Jim Harrison, 2015. Flammarion, 350 pages, 21 €.

 

Texte © dominique cozette – Photo © JL Bertin

Eva ou l'éternel féminin de Liberati

Eva Ionesco a cinquante ans. Je revois la petite fille et les photos qui paraissaient dans de beaux magazines, une petite fille aux allures de pute manipulée par sa mère, photographe glamchic de cette époque bains douches qui accoucha de nombreuses icônes dont beaucoup n’ont pas survécu. La mère était Irina Ionesco, nom d’emprunt. Jeune mère à cette époque, je ne comprenais pas qu’on puisse abuser de sa fille comme ça, en faire un objet sexuel pour hommes mal finis. Je m’inquiétais pour le sort de la petite.
C’est en partie pour ça que j’ai acheté le livre, Eva, et aussi parce que j’en ai eu de très bons échos. L’écriture, ou le style, m’a rappelé le plaisir que j’avais éprouvé à lire Ingrid Caven de Schuhl. On a aussi affaire à un dandy, ici, maniaque du beau, esthète du détail, inconditionnel du chic décadent. Le style s’en ressent, tout parfumé aux accents de ceux qui savent user de mots caressants et veloutés pour habiller une pensée banale. Sophistiquer une description. Enluminer la routine. Car il l’aime sa routine qu’Eva viendra casser, voire saccager. Salir ses beaux draps de lin à son chiffre, hurler pour un rien, foutre le bordel partout.
Et ça l’enchante en fait car Eva, c’est sa Lolita à lui. Il a fantasmé sur elle depuis les années Palace, inconsciemment, sans savoir qu’elle faisait son chemin dans son âme pour apparaître et se donner enfin à lui.
Ce n’est pas un livre biographique, c’est une quête. Il recherche avec opiniâtreté les souvenirs enfouis, car ils sont là, de rencontre en rencontre, planqués sous des poussières de cocaïne ou parmi d’épaisses vapeurs d’alcool. Pas assagis depuis. Buvant, se dopant, se hurlant dessus, s’aimant, se haïssant. Une relation sauvage et extravagante comme leur vie. On apprend au passage tout ce qu’elle a enduré, les viols, la prostitution forcée par la mère, les procès avec celle-ci pour récupérer son droit à l’image que sa mère continuait à brader aux pédophiles des cinq continents, la DASS, les TS, les OD, des trucs insensés. Sa mère, est-ce une excuse, était née de la relation incestueuse de sa propre mère avec le grand-père. Ambiance. Quant à son père, inconnu au bataillon, assassiné quand la gosse avait huit ans, déjà devenu un objet de convoitise, son enfance aussi assassinée. A l’époque, les années 70, on ne s’offusquait pas de si peu. Pensez-vous, c’était de l’art, madame Placard.
Bref, tout ce fond d’écran pour tenter de camper le personnage d’Eva dont il dit au début, même s’il ne trouve pas cela rebutant, qu’elle parlait peuple, qu’elle faisait charcutière, qu’elle transpirait et que ses propos orduriers auraient pu lui valoir un grand succès comme politicarde d’extrême-droite. Pour un dandy, c’était de l’inédit. Le personnage gardera les hurlements hystériques déjà remarqués chez la fillette lorsqu’on ne lui passait pas un caprice. Mais sera devenue pudique, voire mutique sur cette vie d’avant dont elle a conté l’histoire dans un film en 2011 où Isabelle Huppert jouait sa mère.
C’est un beau livre, un peu répétitif parfois, mais qui donne beaucoup de plaisir.

Eva par Simon Liberati, 2015, aux Editions Stock. 278 pages, 19,50 €.

Texte © dominique cozette

L'énorme bûche de Ken Kesey

Suite de ma plongée dans les 60’s où je vous reparle de Ken Kesey, le protagoniste « joyeux luron » (Merry Pranksters) du bus psychédélique (voir mon article sur Acid test de Tom Wolfe). Avant de faire ce trip bourré de came, Ken Kesey avait déjà écrit Vol au-dessus d’un nid de coucou avec le succès que l’on sait et ce mahousse roman Et quelquefois j’ai comme une grande idée, son meilleur selon lui.
C’est un engin énorme, lourd, dense, foisonnant mais pas du tout dans la veine hallucinatoire, bien que quelques passages écrits sous champignons bizarres. C’est une terrible épopée dans le noyau dur des bûcherons de l’Oregon qui se battent jour et nuit contre les éléments, les pluies diluviennes, la marée qui remonte le courant du fleuve, le froid, le relief pentu, les accidents de travail pour vendre leurs grumes, autrement dit les arbres qu’ils débitent dans cet Oregon quelque peu inhospitalier.
En scène une famille de mecs ultra burnés —  où un doigt tranché est aussi insignifiant qu’une piqûre de libellule  — qui résiste au puissant syndicat et à ses appels à la grève. Dans ce lieu trou-du-cul-du-mondesque  où les caractères les plus trempés (c’est le cas de le dire) se défient à mort, on va assister à l’affrontement de deux frangins, demi-frères, l’un une vraie brute de décoffrage, fort comme trois Turcs et l’autre, un étudiant de la ville sans cals aux mains, revenu au pays pour filer son aide. Officiellement. En fait pour dézinguer son frère après ce qu’il lui a fait jadis. Et pas que jadis. De la grosse merde, quoi. Et qui, malgré sa délicatesse d’intello, va se révéler opiniâtre et barjot.
Autour de cette famille (où vivent d’autres figures mémorables dont la femme du premier, jolie, non soumise, intello aussi) gravite un monde de brutes, de femmes larguées, de types starbés, qui se retrouvent dans le bar local pour se mettre minables et se foutre des danses.
Le vieux père des frères, sorte de Kirk Douglas recousu de partout, fort en gueule, n’est pas encore fini. D’ailleurs, le livre ouvre sur son bras arraché suspendu à une corde, faisant un doigt d’honneur à la communauté. On saura pourquoi.
C’est un roman sylvestre, tronc, écorce, engins qui pètent, os broyés, sang qui gicle mais aussi extraits de chanson du cru (des années 50 souvent),  poésie, citations de shakespeare ma chère ! et une ribambelle de noms d’oiseaux, de petites bêtes, de végétaux dont je ne suis pas sûre d’avoir entendu parler. Du Jim Harrisson puissance x.

Donc un bouquin énorme, formidable, lourd (1200 g. je l’ai pesé) dans les deux sens du terme, bourré de mousses (lichen et bibine), d’odeurs de terre, de flotte, de  maisons emportées par des ruptures de berges.  Il paraît qu’un film en a été tiré, faut voir…
L’éditeur, Monsieur Toussaint l’Ouverture, en a bavé. Si vous voulez savoir pourquoi, lisez cet article de Libé ici. Pareil pour le traducteur ! Et le lecteur n’est pas en reste car il y a très souvent des enchaînements non signalés d’un personnage à l’autre, des « je » qui se suivent dans des bouches différentes. Kesey nous aide parfois en ajoutant des parenthèses ou en mettant des italiques. Mais ce n’est pas la règle générale. Idem pour les glissements d’époques, comme dans les rêves où l’hier et l’aujourd’hui se fondent. Mais on s’en sort !
Bref, un travail de titan, un monstre de littérature.

Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey chez Monsieur Toussaint l’Ouverture. Edité en 64 sous le titre Sometimes a Great Notion, et en 2013 en France, traduit par Antoine Cazé, couverture réalisée par Blexbolex. 800 pages, 160 mm sur 235 sur 40 mm d’épaisseur. 24,50 euros.

Texte © dominique cozette

Dans la famille beat generation, je demande le bus…

Sur ma lancée des années beat qui se transforment peu à peu en années hippies, je continue avec cette histoire hallucinigène du bus des Merry Pranskers. Quel rapport ? Cassady, toujours. L’inénarrable Neal Cassady  que l’on retrouve au volant de cet improbable moyen de locomotion. Mais que fait-il là ? Le con, comme d’hab. Et puis il conduit, sans les mains, sans les yeux, sans les pieds. Comme tout le monde est camé à l’intérieur, ça baigne.
C’est Babbs et Ken Kesey, vous savez, celui qui a écrit le formidable vol au-dessus d’un nid de coucou qui a eu cette idée, après avoir expérimenté diverses drogues et constaté que le LSD, tout nouveau, ouvre l’esprit complètement. Quoi de mieux que de le faire savoir à tout un chacun ? Voilà le pourquoi de ce bus scolaire qu’il a racheté et, avec toute sa bande de farfelus explosifs, relooké aux couleurs psychédéliques et fluos des amateurs de champignons. Avec des aménagements insensés, toit ouvert pour y mettre l’orchestre, principalement les Grateful Dead, son hyper sophistiqué pour tout entendre, faire entendre partout, avec écho etc…, lumières, caméras (un film de 40 h. a été tourné). Le convoi s’ébranle pour semer la pagaille avec ses shows d’acid test un peu partout où chaque volontaire reçoit un diplôme.

Celui qui raconte cette folie, c’est le journaliste et romancier Tom Wolfe (le bûcher des vanités) qui fait accessoirement partie de la troupe, qui s’est aidé des films, des écrits, des enregistrements et témoignages des nombreux participants. Je ne dis pas que c’est facile à lire à moins (peut-être) d’être stone soi-même tant l’écriture est parfois confuse et allumée.
Néanmoins, cette épopée où les Merry Pranksters (joyeux lurons) ont rallié les terribles et impitoyables Hell Angels à leur cause ainsi que bien des populations, est assez rigolote. C’est quand même toute cette équipe qui a lancé le mouvement hippy et le graphisme psychédélique.
Pour échapper à ses condamnations pour usage de marijuana, Ken Kesey a dû se suicider avant de s’enfuir au Mexique pour retrouver le bus et continuer les tournées. L’histoire du suicide raté est à tomber. Comme son retour clandestin. Puis tout ça finira en Californie pour cause de flicage et peut-être d’usure normale.
Cassady, pour en revenir à lui, passe son temps à jongler avec un marteau, une masse de 2 kg qu’il lance et rattrape sans regarder, à longueur de temps, comme on mâche un chewing-gum. Outre sa conduite complètement délétère. Et ses excès de substances que le bus fournit en abondance. Document très intéressant. Enfin pour moi.
Au fait, quelqu’un a-t-il lu l’autre livre de Kesey Et quelquefois j’ai comme une grande idée, pavé de 800 pages paru en France récemment ?

texte © dominique cozette

Acid test par Tom Wolfe écrit en 68. Traduit par Daniel Mauroc en 78. Dans la collection Points. 534 pages, 8,30 €

Dans la famille Beat, je demande Carolyn (Cassady)

Résumé pour ceux qui n’ont pas suivi : Kerouac a écrit sur la route en s’inspirant de son ami Neal Cassidy, un frappadingue de première (voir mon article sur la route le rouleau original, sorti récemment, non censuré donc). J’ai lu dans la foulée la correspondance de Neal Cassidy. (Deux superbes livres, l’un ici , et l’autre ici). Explosif, complètement déjanté. Des histoires insensées. Bien que marié (parfois bigame), notamment avec Carolyn, fille cultivée, de bonne famille, dingue de lui malgré ses absences, infidélités, humiliations, dilapidation. Et cette Carolyn a écrit  Sur ma route, donc l’histoire de son point vue à elle. Introuvable en commande, quelques exemplaires sur Amazon, dans aucune médiathèque parisienne, mais à Montélimar. Je fonce. Un pavé qui, effectivement, raconte de façon moins décousue leur histoire qui n’est vraiment pas triste.
Malgré ses frasques infernales, Cassady s’est beaucoup soucié de ce foyer (il en avait un autre à New-York) et adorait ses trois enfants. Première déconvenue de cette fille éduquée de façon bourgeoise : la tôle. Car son mari n’est pas un enfant de coeur. Deuxième déconvenue : le sexe, qu’il pratique de façon désagréable et brutale alors que c’est un garçon attentionné et tendre par ailleurs. Troisième déconvenue : sa bougeotte. Cassady est monté sur ressorts, tous ses amis le disent, il soutient des conversations à trois niveau, il a une soif inextinguible de connaissance et de connaissances aussi, c’est un embobineur, il séduit tout le monde, il fait se qu’il veut de sa vie sans aucune contrainte, c’est l’être le plus libre qui soit. Sauf qu’il a des périodes de doute, de manque (son père et sa mère trop vite disparus) et surtout d’excès, drogues, alcool et sexe, autre déconvenue pour l’épouse qui tente d’élever ses enfants aux normes, en dépit d’un père trop fantasque.
Quand les enfants sont encore tout petits, il fera plus de deux ans de tôle pour usage de drogue, en fait des joints qu’il avait filé à des types qui étaient flics. Condamnation très lourde, personnalisée. Carolyn ne veut pas payer la caution en vendant la maison, c’est la seule chose qu’ils possèdent, échaudée par une trahison récente de son mari : il a fait passer sa nouvelle maîtresse pour sa femme pour claquer la grosse somme d’argent qu’il venait de toucher en indemnités d’un accident de travail. Elle aura du mal à lui pardonner.
Après accalmie de sortie de prison, il retrouve sa vie dissolue. Alors ce sont les flics qui passent tous les dimanches matins pour tenter de l’arrêter. Plus tard, il déserte puis débarque dans la maison familiale avec des hipsters, sa nana du moment, penseurs, alcoolos, junkies et hippies très tendance comme les Grateful Dead. Pour le plus grand plaisir de leurs ados.
Elle explique dans ce livre sa love story avec Kerouac, encouragée par Neal lui-même. Qui s’est traduite par un ménage à trois très harmonieux. Ils se sont tous aimés jusqu’au bout sauf qu’à la fin de leur courte vie, Kerouac et Cassady se détruisaient tellement que le dialogue ou même le contact devenaient difficiles. Neal est est mort à 46 ans, en 68 et Jack un an plus tard.

Elle qui vivait sainement et malgré cette ébullition permanente, elle est morte à 90 an, en 2013. Et a écrit ce livre bien après la mort de ses deux amours. Elle cite beaucoup d’extraits de lettres d’eux, d’Allen Ginsberg aussi et d’autres. C’est donc bien après la mort de Neal qu’elle a découvert l’étendue de la vie de patachon de son mari. Mais n’empêche qu’elle s’est toujours arrangée pour voir le bon côté des choses et éviter à ses gosses d’être mêlés à tout ça.
Lire les différentes versions d’existences réelles est toujours passionnant. Outre les abondants courriers qu’ils écrivaient tous, je suppose qu’elle remplissait régulièrement son journal tant fourmillent les détails de leur histoire mais aussi de leurs discussions philosophiques. C’était quand même tous des intellos qui suivaient nombre de conférences, se refilaient des titres de livres ou de philosophes à suivre, les philosophies orientales, en particulier.
Lorsque Neal est mort, à 42 ans — elle n’en a connu les circonstances que beaucoup plus tard — c’est sa dernière maîtresse qui l’a fait incinérer au Mexique à la requête de Carolyn (d’après le souhait de Neal). Carolyn a eu un mal fou à récupérer les cendres puis devant le harcèlement de la nana plusieurs mois durant, elle a fini par lui consentir une cuillerée de cendres que la jeune femme a déposées dans le caveau de Kerouac.

Sur ma route, ma vie avec Neal Cassady, Jack Kerouac, Allen Ginsberg et les autres, par Carolyn Cassady. Titre original off the road, 1990. Traduit en 2000 par Marianne Véron, pour les éditions Denoël et Ailleurs. 556 pages, 149 francs.

Texte © dominique cozette

Un truc très beau qui contient tout

Un truc très beau qui contient tout est le titre (magnifique) du premier tome de la correspondance de Neil Cassady  qui va de 1944 à 1950 et se termine par de très longues lettres,  dont celle connue sous le nom de lettre de Joan Anderson (voir article du Monde) qui rendit fou Kerouac tant il la trouvait extraordinaire et digne d’être publiée. Elle raconte dans un rythme de dingue, une brève liaison érotique entre Neal et Joan qui se termina mal par sa faute, comme tout le reste.
Au départ, cette correspondance, Cassady n’a que 18 ans, il écrit principalement à celui lui l’a repéré pour son intelligence. Puis il fait les fameuses rencontres avec ses futurs acolytes de la beat generation mais aussi avec la vie dissolue — qu’il a d’ailleurs déjà entreprise à la puberté.
On y retrouve ses obsessions principales, donc le sexe qui est réellement une addiction et pour lequel il convainc ses diverses régulières de le laisser libre sur ce sujet sans importance, les bagnoles qu’il adore et dézingue en conduisant à toute blinde (j’imagine que la vitesse est en miles, dans ces deux livres), la littérature avec de nombreuses références à Proust, Flaubert, Céline, Joyce, Schopenhauer, rien que ça, le jazz mais aussi la défonce. Il est presque toujours défoncé ou sous influence.
Il a des passages à vide où il songe au suicide, restant des heures le doigt sur la gâchette d’un pétard, ou conduisant comme un fou en brûlant tous les stops de la ville, ou demandant à sa femme de le tuer. Mais il a aussi ses périodes d’exaltation totale, s’enflammant pour des mots, des femmes, des ambiances. Aurait-il été bipolaire ?
Pour ses femmes, c’est pas joyeux. Il en a épousé trois mais lorsqu’il en épousait une, il filait revivre avec celle d’avant. La dernière, avec qui il a un énième enfant, il n’a pratiquement pas vécu avec elle malgré tout le foin qu’il a fait à celle d’avant pour divorcer et avec qui il est retourné illico. Ne comptons pas les aventures d’une soir, d’une heure, même. Des centaines.
Même s’il est sincère quand il énonce ses sentiments, il les oublie dans la minute, comme un chat qui s’excite pour un oiseau qui passe. L’instabilité, la bougeotte et une énergie hors normes le poussent à tout brûler, même quand il bosse aux trains.

Dans ce premier tome, son style se précise malgré des lettres extrêmement brouillonnes que j’ai trouvées un peu moins intéressantes que celles d’après (ici mon article sur le tome 2 de sa correspondance) , quand il est plus mûr. Poussé par Kerouac et soutenu par Ginsberg qui est dingue de lui, il apprend peu à peu à écrire mieux, même s’il trouve ses lettres nulles et égocentrées. L’ensemble des deux tomes constitue un document exceptionnel.

Un truc très beau qui contient tout, lettres 1944-1950 de Neil Cassady dans la superbe édition Finitude, superbement traduit par Fanny Wallendorf en 2014. 330 pages, 23 €

texte © dominique cozette

 

 

Le voyage de cent pas. Un beau voyage en gastronomie…

Un ami m’a offert ce roman, Le voyage de cent pas de Richard C. Morais, dont je n’avais pas entendu parler, pas plus que du film qui en a été tiré. Eh bien, c’est un bouquin parfait pour l’été, qui vous fait voir du pays mais surtout de la nourriture. Et pas n’importe laquelle, les mets les plus fins cuisinés par les grands chefs étoilés. Un pur délice.
Ce livre raconte l’épopée d’un jeune indien de Bombay, Hassan, qui respirait déjà dans son berceau les odeurs de curry de poisson épicé du grand restaurant de son grand-père à l’étage au-dessous. Tout le monde s’affaire en cuisine et en salle avec succès puisque c’est le rendez-vous du tout Bombay. Jusqu’au jour où la malveillance ambiante finit par avoir raison d’eux, il faut dire que la mère du gamin en meurt.
Le père, un gros bonhomme jovial et gourmand embarque son petit monde à Londres, et là commence une nouvelle aventure d’ordre sexuelle pour le jeune homme. Le père décide alors que l’air n’est pas bon ici, et il part avec les siens faire le tour des coutumes culinaires d’Europe au grand dam des enfants qui aimeraient bien se poser. C’est la voiture qui le fait, suite à une panne, dans un petit village du Jura.
Conquis par l’air pur et le paysage, le père décide d’y remonter le même grand restaurant que celui de Bombay et tout le monde se met au travail. Mais juste en face se trouve un établissement des plus raffinés, couru par les riches notables de la région. Lorsque l’enseigne bling-bling et la tonitruante inauguration font leur apparition, c’est la guerre. Madame Mallory, la tenancière du 5 étoiles, puissante et crainte de tous ne va pas se laisser faire. Le tenancier du resto indien non plus. La guerre va aller très loin.
Cependant, Mallory, qui a détecté chez le jeune homme une sorte de « goût absolu », fera tout pour le former aux arts délicats et impitoyables du goût. A partir de là, nous allons suivre l’itinéraire de ce garçon sur la piste des étoiles du Michelin où rien ne lui sera épargné.
Palpitant en même temps que très instructif, le livre nous emmène dans les coulisses de la super bouffe où sont concoctés les plus salivantes recettes du monde. L’eau nous vient à la bouche à l’évocation des plats sophistiqués et des ingrédients de qualité servis aux grands de ce monde qui, finalement viennent souvent les consommer par snobisme, sans aucune notion sur leur goût subtil.
Je vous souhaite bon appétit avec ce livre que vous ne pourrez pas vous empêcher de dévorer plutôt que de le déguster.

Le voyage de cent pas de Richard C. Morais, chez Calmann Lévy en 2011. Traduit par Laure Joanin. 308 pages, 19,30 €.

Kerouac jusqu'au bout du rouleau…

Cassady et Kerouac

Car comme vous ne l’ignorez pas, Sur la route a été écrit sur un rouleau de papier de 50 mètres de long, confectionné par Jack lui-même, pour taper sans relâche et sans s’occuper des signaux cette énorme épopée de la route qu’il a taillée en long en large et en travers de son vaste pays.
Peu à voir avec le premier manuscrit édité de Sur la route, sorti en 1957, fait, refait, reconformé, censuré, coupé, collé, remâché, régurgité selon le bon gré des éditeurs qui aiment bien les normes. Et qui lui a apporté le succès que l’on sait.
Le livre que je viens de lire est en fait l’original. Il s’intitule Sur la route, le rouleau original. Il a été retrouvé par hasard 50 ans après sa rédaction. En 2001, donc. Un vrai miracle même si un chien a bouffé un morceau du monument. Cette version poche est flanquée  de quatre préfaces  de 150 pages assez ennuyeuses avant d’avoir lu le bouquin. Plus passionnantes après.
Le récit, lui, m’a chopée dès la première phrase. C’est le trip phénoménal, avec traduction récente exceptionnelle, d’un mec qui aurait pu être normal, aurait fait son voyage initiatique avec une relative sagesse (enfin, oui, peut-être) s’il ne s’était entiché de ce voyou charmeur et déjanté qu’est Neal Cassady, fan de vitesse, de bringues, de dope, de sexe, de folies. Personnage devenu culte à la sortie du premier livre. J’ajoute que la version de 57 l’avait affublé d’un pseudo, comme tous les autres, alors que cette versiosn leur rend leur patronyme. C’est pratique quand on y croise Burroughs ou Allen Ginsberg par exemple. Cassady dont j’ai parlé récemment ici et qui m’a fait acheter ce livre.

C’est un pavé haletant, fiévreux, « écrit dans l’urgence » en trois semaines, sans chapitres, paragraphes ou sauts à la ligne. Ne faites pas comme moi à me dire j’arrête au prochain chapitre, il n’y a pas d’arrêt. Le livre Deux enchaîne sur la dernière phrase du Un, après le point. Et ce n’est pas du tout fastidieux, c’est écrit comme il nous le raconterait, détaillant la conduite extravagante de Cassady jusqu’à l’effroi, les riffs sublimissimes des saxophonistes qu’ils se régalent à écouter lors de leurs folles soirées de débauches, la façon de vivre des Mexicains chez qui ils font leur dernière virée. Il sait transmettre le côté maniaque de Burroughs face à l’invasion de quatre énergumènes qui trashent son petit chez lui bien rangé avec sa femme chérie, ses deux kids et ses piquouses de morphine. Doté d’une mémoire fabuleuse, il retranscrit des discussions entières, des descriptions ultra-précises, des détails saugrenus, par exemple, il fustige avant l’heure l’obsolescence programmée dont le nom n’existe pas encore.
En dépit de la légende qui veut qu’il carbure à la benzédrine, il écrit à Cassidy « j’ai écrit ce livre sous l’emprise du CAFÉ, rappelle-toi mon principe : ni benzédrine, ni herbe, rien ne vaut le café pour doper le mental ».

Quant à Cassidy, c’est un sacré zèbre. Il épouse une première femme. Plus tard, une autre dont il a deux enfants mais il fait tout pour retrouver la première et d’ailleurs, fréquente les deux sans que l’officielle le sache. Puis les quitte et bim, tombe amoureux jusqu’à vouloir en épouser une autre. Mais divorcer lui prend un temps fou. Quand il y parvient, il débarque à NY avec le papier puis, lui demandant de ne pas s’inquiéter, repart aussi sec en Californie car il se meurt de la deuxième. Parmi la pléiade de femmes rencontrées.
Bref, ce sont quelques années de la vie de deux branques mais au talent certain qui continue de nous scier au hasard des rééditions ou des découvertes de divers documents comme les correspondances.

Jack Kerouac. Sur la route Le rouleau original. Excellemment traduit par Josée Kamoun. Gallimard, 2010. Edition de poche Foli, 2014.

Par curiosité, une interview filmée de Kerouac en français avec son accent canadien. Ici.

texte © dominique cozette

 

 

Elysée-moi… et vous verrez !

Bref, on l’a élu et on le voit dans son château. Hollande est donc à l’Elysée, un président sympa, normal, accorte, et il autorise Mathieu Sapin à y passer un an pour croquer les coulisses de ce que les usagers appellent le château. On ne peut pas dire que ça soit tellement palpitant et c’est normal : le dessinateur se dépeint comme un tout petit bonhomme un peu chauve et qui ne veut pas déranger — qui insiste juste un peu pour pouvoir monter dans l’avion présidentiel. Et il observe un autre petit bonhomme un peu chauve qui ne se la pète pas, le président, qui n’a aucun sens de la dramaturgie. Le troisième personnage étant l’ensemble des coulisses qui se laissent visiter, enfin pas tout, afin de montrer au petit peuple ce qu’on fait de son argent.
L’auteur n’est ni cruel ni indiscret, on sent bien que, devenu transparent aux yeux des autres et des journalistes attitrés, il a dû en voir et en entendre plus que ce qu’il nous montre. Aquilino Morelle, Valerie T. et bien d’autres dégagent pendant cette période, un nouveau gouvernement est formé, quelques voyages qui auraient pu être des curiosités se déroulent mais dans une routine assez déroutante. Le président normal montre bien qu’il l’est, d’humeur égale, poli, sans rien dévoiler de ses affects même auprès des proches.
Des pages ont été ajoutées après la fin programmée : celles des attentats de Charlie et de la marche du 11 janvier.
C’est assez sympa malgré tout de visiter le Château, ça nous évite de faire sept heures de queue lors des journées du patrimoine et nous permet de savoir ce qu’a mangé la reine d’Angleterre quand elle a été reçue… après six mois de préparation d’un côté comme de l’autre de la Manche. Tout ça pour ça ? Eh oui…

Le Château, une année dans les coulisses de l’Elysée, par Mathieu Sapin chez Dargaud 2015. 144 pages, 19,99 €.

Texte © dominique cozette

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