Qui connaît Sam Lipsyte ?

C’est un écrivain acide, acerbe et caustique comme je les aime. D’ailleurs, son excellente et  hyper graphique maison d’édition, Monsieur Toussaint Louverture (du nom d’un abolitionniste), ne publie que ce genre de romans. Souvenez-vous de Karoo et Price de Steve Tesich.

La dernière page de l’ouvrage déjà mérite le détour :

LA COUVERTURE
est en carton gris de 400 grammes imprimée
à plusieurs reprises en offset, puis gentiment
claquée pour la secouer un peu.

LE PAPIER INTÉRIEUR
est du Lac 2000 de 80 gr., mais de 1,3 ;
cependant, l’odeur si caractéristique qui
se dégage de ces pages n’est pas la sienne,
mais celle de l’encre et de la colle.

LES POLICES
utilisées sont de Linotype Adobe Garamond
(en majorité) et du Vendetta
(en minorité).

L’OUVRAGE
ne mesure que 144mm de largeur
sur 195 mm de hateur, et son dos, 23 mm.
Les désillusions qu’il renferme, elles,
sont innombrables.

La couverture est très belle et tout ce qui est noir ou rouge est en creux, en quatrième aussi. Le rose de la main est délicat, de la même valeur que le gris. J’adore. La libairie sétoise qui m’a conseillée (en plus de la note posée sur le livre)  est d’une grande fiabilité. Seule ombre au tableau : le titre demande, et tu recevras dont je ne me souviendrai plus à la fin de cet article.

Le héros, contre-héros, est un petit bonhomme fade, insignifiant, bedonnant, la quarantaine, une femme dominante, un fils de quatre ans également dominant qui ne se prive pas de le critiquer et de l’obliger à lui passer d’odieux caprices, ne mangeant que des wraps, un boulot de merde dans une université de merde qui lui demande (titre du livre) de trouver des mécènes pour renflouer quelques disciplines artistiques, plus une amertume légitime à avoir raté une brillante carrière de plasticien malgré un don prometteur. Il se fait virer du job où il passait son temps à s’imaginer éjaculer entre les deux gros seins de sa collègue Vagina, nom donné par ses parents alors sous crack. Puis on le récupère car son vieux copain, devenu richissime, réclame que ce soit lui qui s’occupe personnellement de son don à un possible département cinématographique de l’université. Pour cela, il faut lécher, bien lécher et se faire mettre aussi. Ce qu’il sait faire car il faut bien vivre. Du coup, il rencontre le fils caché du pote mécène, un tout jeune vétéran fielleux aux jambes métalliques suite à son service en Irak.
L’intéressant de ce livre est plus la façon acérée, désabusée, désespérante dont tout cela est raconté, les épisodes secondaires très hauts en couleurs et violemment crachés par l’auteur, et la moindre description souvent prétexte à dézinguer l’Amérique. Ça commence ainsi : « L’Amérique n’était plus qu’une vieille mère maquerelle en fin de vie. Qu’était donc devenue cette grande nation qui avait pris d’assaut les plages de Normandie, fait la nique aux Soviets et inondé les marchés émergents d’une génération pleine de promesse ? A présente cirrhotique et édentée, la grand-mère patrie sifflait sa pinte de Mad Dog seule au fond du bar, fixant le vide de ses yeux jaunâtres et humides — une proie facile pour les jeunes loups aux dents longues. »
C’est donc le roman d’un loser, encore un direz-vous, mais c’est vrai que les winners, c’est moins amusant.

Demande, et tu recevras de Sam Lipsyte, The Ask étant le titre original (2010). Traduit par Martine Céleste Desoille, illustré par Philippe Constantineto. Edition Monsieur Toussaint Louverture, 2015.  412 pages, 23 €.

Texte © dominique cozette

 

Le charme discret de l'intestin : Désopilant !

L’intestin, on commence à parler de lui comme le deuxième cerveau car on s’est aperçu qu’il régulait une bonne part de notre santé, de notre moral et de certaines maladies. La fille qui nous raconte son amour pour cet organe a 25 ans, elle est doctorante, passionnée de gastro-entérologie et a remporté le Prix de la Nuit des Sciences de Berlin où on donne 10 minutes aux étudiants pour présenter leur thèse de manière attractive.
Giulia Enders est donc une rigolote, jolie et très érudite. Tout ce qu’il faut savoir de la bouche au popo, mais aussi du système nerveux et de ce qu’on mange, elle nous le raconte comme dans un spectacle imagé où les bactéries s’invectivent, se griment, racontent des bobards, où les organes interpellent le cerveau de façon très cavalière etc. Mais on apprend un tas de choses dans ce bouquin, notamment l’importance de ce qu’on mange, pourquoi on grossit même en mangeant peu, comment se prémunir contre les dérangements quand la nourriture est mal lavée, ou mal élevée (d’où le bio à préférer largement notamment pour tout ce qui vient de l’animal) et quid des allergies et autres intolérances.
Bien sûr, elle nous fait une visite guidée de tout ce qui compose le tube digestif, nous briefe en passant sur les causes de certains troubles, pourquoi on vomit, on a mal au bide, et comment il faut faire gaffe aux excès d’antibiotiques. Elle ne passe pas sous silence tout le bazar qui concerne les wawas dans un petit cahier scato. Puis à la fin, elle délivre des conseils de toutes sortes.
C’est un livre scientifique et plein d’humour qui s’est quand même vendu à un million d’exemplaires en Allemagne. Il faut croire qu’on a tous un pet de travers et qu’on aimerait bien savoir pourquoi.
NB : le livre est agrémenté de plein d’illustrations naïves réalisées par sa sœur. Quant à la bibliographie citée en fin d’ouvrage, elle est suffisamment fournie pour donner tout le sérieux qu’il convient à ce document.

Le charme discret de l’intestin, de Giulia Enders, 2014. Sorti en 2015 chez Actes Sud. 352 pages, 21,80 €

Texte © dominique cozette

 

L'oural en plein coeur : amours, vodka et drôles de gens

L’Oural en plein coeur, sous-titré des steppes à la taïga sibérienne ne dit pas grand chose sur ce qu’on va trouver dans ce livre et c’est bien dommage. C’est une très belle histoire qu’Astrid Wendlandt a vécue là-bas, un premier amour puis un autre, vingt ans plus tard, dans des contrées dont personne ne nous parle.
Astrid, une femme accomplie, journaliste, ayant largement bourlingué en URSS et ailleurs (voir mon article sur son livre sur les Nenets, lien ici), décide de retourner à Tcheliabinsk, ville plutôt pourrie, où elle tomba raide dingue d’un rocker soviétique dans sa prime jeunesse, puis de parcourir l’Oural, à la recherche des dernières peuplades avant disparition programmée. Tout a changé, l’homme est resté volage. Les Russes ne sont plus ce qu’ils étaient, certains se sont outrageusement enrichis pendant le démembrement de la Russie, les autres se plaignent d’être encore plus précaires qu’au temps du communisme. La vie est rude, les caractères sont bien trempés.
Astrid, que rien ne rebute, décide d’aller à l’assaut de ces régions hostiles mais fascinantes, dans ces paysages dont elle n’est jamais repue, malgré les contes et superstitions qui devraient freiner son enthousiasme. Elle embarque avec un homme qui n’avait jamais quitté Tcheliabinsk, dans une voiture bancale, sans savoir si ce compagnon, avide de vodka comme tout le monde, taiseux, ne va pas profiter d’elle.
Ce qu’il y a de formidable dans ce livre, c’est tous ses à-côtés ethnographiques et historiques, dans une langue riche et imagée. On a l’impression de feuilleter un roman graphique où alternent environnements glauques, immensités inquiétantes, campements folkloriques, friches industrielles en déshérence. On y rencontre de tout, des communautés qui se créent telles de nouveaux hippies en autarcie, des personnages hors du commun, louches parfois, on y apprend des foules de choses sur ce pays, ses prédateurs, la fin d’une civilisation avec la ruée vers les pétroles de Sibérie où s’enlisent les derniers nomades.
L’amour va naître doucement entre ce moujik brut, simple, nature, qui n’a jamais vu que sa ville et ses alentours, et cette globe-trotteuse de l’infini, polyglotte, correspondante au Moscow Times, au Financial Times puis chez Reuters. La question est : allons-nous construire une maison en rondins dans la steppe, avec les marginaux de la civilisation ou l’emmènerai-je vivre à Paris, lui qui ne parle pas anglais, encore moins français ? Il faudra bien trouver le moyen de rester ensemble car une petite fille s’annonce.
Très joli récit qui  nous emmène dans un périple réellement dépaysant ! Vidéo d’Astrid nous parlant de son livre ici.

L’oural en plein cœur par Astrid Wendlandt aux éditions Albin Michel, 2014. 216 pages, 19,50 €

Texte © dominique cozette

Ma récré avec Frédo !

Un millefeuille, c’est exactement ça, le bouquin de Frédéric Mitterrand, plus de mille pages. On se dit qu’on a eu les yeux plus gros que le ventre et puis non, c’est une vraie gourmandise, on en reprend avec plaisir jusqu’aux dernières miettes, on en raconte les diverses sensations aux proches et lorsqu’il est fini, on dit : crotte.
« Récréation » en poche jouit d’une couverture en contre-sens puisqu’il montre un Frédo enfant. Or, il s’agit de son journal de ministre, lorsqu’il fut appelé à la culture — à sa grande surprise — par le président d’avant. Mes premières réactions furent celles d’une contribuable outrée par le grand train que mènent tous ces gens avec nos deniers. Passé ce moment d’indignation — Mitterrand lui-même ne s’exonère pas d’une certaine culpabilité illégitime à être là — on s’amuse des naïvetés du personnage, de ses bourdes, de son inaptitude à entrer dans le rang des formatés du pouvoir. On s’émerveille avec lui des visites culturelles où il nous invite, on se perd dans les arcanes des combines qui se trament autour de lui pour obtenir des sous, un poste, une direction de théâtre, une invitation.
Ce qu’il y a de bien, c’est que Fred Mit, c’est l’élégance personnifiée. Pas de règlement de comptes ou très peu mais des portraits rapidement brossés, des situations cocasses drôlement rapportées, des citations assez éclairantes sur certaines personnalités. On peut se laisser prendre au piège de l’empathie et trouver plutôt sympathique un détestable politique. Il côtoie un nombre pharamineux de gens, je passe sur ceux qui font partie du système culturel (Gallet avec qui il a bossé par exemple) et dont les noms ne m’évoquent rien, ce qui n’est pas important puisque ce ne sont que des anecdotes fermées, mais aussi tout un panorama de people avec leurs petits travers.
L’œil de Frédéric Mitterrand est puissamment sexué. Il mate, il mate, il mate. Les mecs, bien sûrs, qu’ils soient ministres hétéros ou gardes du corps, il ne peut s’empêcher de commenter ceux qu’il trouve beaux mecs. Rappelé à l’ordre par ses soutiens mais pouvant s’échapper pour filer rencart à un barman. C’est un mec comme les autres mais comme il n’y a pas de crainte qu’on crie au macho, il ne se gêne pas pour y aller de son commentaire sur les petits culs qu’il croise.
Pour ce qui est de la présidence et de sa politique, elle est juste présente quand il s’y soumet, lors des conseils des ministres, des voyages officiels et autres pince-fesses (hormis la sévère critique de l’extrême-droitisation finale). Jusqu’à la chute finale, auxquels tous  croyaient puisqu’ils déménageaient leurs affaires personnelles et qu’ils se recasaient vite dans le privé, FM n’a parlé que de ce qui se passait dans son ministère. Il fait l’impasse sur le travail de bureau, les dossiers ardus et techniques (que fait-il exactement ? Mystère et boule de suif), il ne raconte que ses rencontres, les soirées, les déplacements, les séances de décoration etc. Que du mondain. De l’aventure. De la récré.
C’est la triste vie de nos politiques vu de façon amusante par un infiltré. Moi, ça m’a bien plu, c’est tellement bien écrit. Ça peut lasser aussi. Ça peut se lire par petits bouts, s’abandonner un long moment, s’ouvrir par hasard. Par exemple, le 4 avril 2011 : « Remise de la Légion d’Honneur à Arnold Schwarzenegger au milieu d’un tumulte délirant de photographes et de caméras. Le temps où il posait en slip sur la plage du Carlton cornaqué par un essaim de folles surexcitées et où d’aventureuses jeunes filles rêvaient de s’endormir dans les bras de King-Kong est bien loin. Toujours sympa, mais momifié par les liftings et cuit aux anabolisants. » Sur Berlusconi : »on peut compter un à un les cheveux collés par la brillantine comme les derniers vaillants fantassins d’une armée en déroute sur le front de la calvitie ». Un petit mot de Roselyne durant le conseil, après un compliment de Sarkozy sur l’action de Fred : « Youki (c’est lui) est devenu le meilleur toutou du chenil. Attention, les roquets vont devenir jaloux ! ». Et, encore au hasard, ce paragraphe : « Colloque des agents de la diplomatie culturelle, “un atout pour la France dans un monde en mouvement”. Les trois B : baratin, bavardage, billevesées. Je fais le discours de clôture, très applaudi; je finirai conseiller à Pyongyang si je m’applique ».

La récréation par Frédéric Mitterrand. 2013 chez Laffont, 2015 chez Pocket. 1012 pages. 9,98 €.

En route pour Pattaya, la fleur du Capital !

C’est un monstre, ce premier livre, un monument, une montagne ! Un fabuleux labyrinthe aux boyaux serrés, un torrent permanent de descriptifs volatils et changeants au gré du personnage qui les énonce. Car ce roman de 770 pages écrites petit, denses, riches, est composé de cinq parties séparées par une page cartonnée noire, chacune dévolue à un personnage qui croise parfois la route des autres. Trois parmi eux m’ont vraiment intéressée – dont le seul qui soit thaïe, né homme et devenue femme sublime, qu’on appelle aussi ladygirl—. L’un d’eux le « scribe » m’ a carréement ennuyée. Je l’ai lu en diagonale sans que cela nuise au récit car ce n’est pas une histoire, c’est une chronique.
Mais d’abord, de quoi est-il question ici ? De Pattaya, le paradis du tourisme sexuel, l’endroit où tous les hommes, retraités ou non, et beaucoup de femmes, veulent s’arrimer car ils en ont assez de la France. A Pattaya, il y a tout. Et le pire. Et le meilleur. Beaucoup donc réalisent leurs actifs et, coupant les amarres, se retrouvent dans cet eden tentateur et tentaculaire, où l’on vit à toute heure, où le cul n’est pas le seul plaisir mais le seul but et où, je l’ignorais mais est-ce vrai ? les prostituées elles-mêmes dictent leurs lois aux gogos qui les fantasment pour pouvoir arriver à leurs fins : le mariage, la maison, les gosses, la richesse. La respectabilité.
Ce n’est pas un livre érotique. Quelques détails des passes, des caresses, des pratiques mais pas plus que ça. L’intérêt, c’est le ressort qui anime chaque personnage, ses motivations, les tribulations des uns, les rêves et décadences des autres, ce petit monde vu à la loupe d’un oeil extrêmement incisif et d’une analyse plus que brillante.
L’auteur a des lettres, du vocabulaire et de l’érudition. Un vrai plaisir. De nombreuses références stylistiques et aussi une connaissance vraisemblablement fouillée de la ville où il a vécu toute la durée de la rédaction du livre, ayant lâché ses autres occupations (culturelles). Ce qu’il raconte de façon aussi détaillée donne le vertige tellement c’est creusé, parfois trop. C’est un jeune auteur, c’est un premier livre, il faut prendre son temps en le lisant. C’est grandiose.

La Fleur du Capital de Jean-Noël Orengo aux Editions Grasset & Fasquelle. 2015. 768 pages, 24 €

Le dernier Vargas, d'urgence !

L’événement. Les fans de Fred Vargas le guettent et le fêtent, le dernier opus puisqu’il se retrouve toujours dans la liste des meilleures ventes. Et c’est mérité, c’est pas de la gnognotte, c’est toujours extrêmement original, minutieusement documenté, maladivement complexe.
Dans celui-ci, Temps glaciaires, des séries de meurtres lancent l’équipe d’Adamsberg sur deux pistes dont on se demande sans arrêt si elles ont réellement un tronc commun, à part les cadavres, ce qui n’est pas rien. Une dissension naît au sein de l’équipe, beaucoup reprochent à Adamsberg d’aller où ce n’est plus nécessaire, perte de temps, etc… alors que les morts s’accumulent sur l’autre piste.
La première, c’est l’Islande avec un énorme secret, un énorme danger, un énorme no man’s land qu’est une toute petite île assassine dont on ressort mal ou pas. La seconde, c’est la filière Robespierre, une asso qui fait revivre les assemblées révolutionnaires qui en conduiront beaucoup à l’échafaud.
Le truc très agaçant pour les enquêteurs, c’est qu’on ne sait pas les noms de tous gens qui ont participé au voyage islandais ni ceux des 700 membres du clan Robespierre. Il faudra « juste » trouver des liens.
Moi qui ne suis pas une passionnée d’histoire — c’était ma matière faible, j’en ai gardé une détestation des films en costume, c’est dire ! — je suis entrée dans cette lourde intrigue avec plaisir et curiosité. C’est vraiment extra !
Il n’y a pas plus à en dire, c’est un polar, ça démarre avec une petite vieille qui tombe dans une petite rue d’une petite ville.
(Evitez la critique de l’Express qui, connement et malgré un enthousiasme de bon aloi, dévoile un élément primordial qu’on n’apprend que vers la fin).

Temps glaciaires de Fred Vargas aux éditions Flammarion, 2015. 490 pages, 19,90 €.

Texte © dominique cozette

Audur ava olafsdottir nous interroge sur le couple.

L’exception d’Audur Ava Olafsdottir (je vous fais grâce des accents et des barres sur les lettres) est un roman troublant et d’un style très cut, très agréable. Pas de mélo pour cette histoire qui en est un. C’est la Saint Sylvestre, le champagne pète et c’est le moment que choisit un tendre époux pour annoncer à sa douce femme qu’il va vivre différemment, avec un homme, son collègue de bureau. Ils ont vécu onze ans de façon exemplaire pour tous les autres, il a était un mari hyper attentionné, un amant prévenant et un père formidable. Leurs jumeaux, un gars et une fille, on 2 ans et demi. Et arrive enfin la lettre leur annonçant que l’enfant adoptif — un projet entrepris des années auparavant — les attend à des milliers de km d’ici, de l’Islande.
Il est homosexuel mais ça ne l’a pas empêché de tomber sous le charme de cette belle jeune femme que tout le monde aime, voulant essayer de construire une famille et y réussissant. Seulement voilà, l’amour a frappé à nouveau sous les traits du collègue, et bien qu’il ne se soit jamais privé d’aventures avec les hommes. Pas mal d’hommes.
Ce livre nous livre sans pesanteur les interrogations que peuvent se poser une femme dans ce cas. Remettant sa mémoire en route, elle revit leur relation et s’aperçoit qu’effectivement, elle aurait pu voir, si elle y avait pris garde, que son mari aimait bien les hommes. Elle restera la (seule) femme de sa vie, il continuera d’être charmant avec elle, de s’occuper des enfants, mais elle restera seule.
Et puis, coup du hasard, le père biologique de cette femme désirera la rencontrer. L’aventure sans lendemain de sa mère avec un étranger aura des lendemain pour le moins inattendus.
C’est un livre tout ce qu’il y a de plaisant, avec ses personnages bien campés, sa psychologie précise et sa touche de neige dans les longues nuits d’hiver de ce pays étonnant.

L’exception d’Audur Ava Olafsdottir aux editions Zulma, 2012. Et 2014 pour la VF par Catherine Eyjolfsson. 340 pages, 20 €.

Texte © dominique cozette

 

 

 

Le mai 68 d'Anne W.

Après Une année studieuse où elle raconte la cour que lui fit Godard, leur improbable vie maritale pleine de cocasserie, Anne Wiazemski nous livre ici la suite de l’aventure qu’elle intitule sobrement un an après. Cette année tombe … en 68. Elle demande à Jean-Luc de quitter la proximité d’avec Beauvau, trop de flics et ils se retrouvent en plein quartier latin bouclé par les cars de CRS et les lanceurs de pavés.
Cette fille, qui a 20 ans, est très peu concernée par la révolte estudiantine et les conflits socio-politiques. Les conférences Mao où l’entraîne son époux la barbent, elle préfère sillonner le quartier en patins à roulettes (il n’y a plus de transports) avec une copine. Leurs fidèles amis sont un couple de stylistes qui ont créé la marque VdeV et Cournot. Mais Godard se radicalise, supporte de moins en moins certaines contraintes, s’enfuit de ses tournages en laissant son équipe se dépatouiller. Veut arrêter le cinéma en découvrant Garrel.
C’est un monomaniaque qui va toujours aux mêmes endroits, mêmes restos souvent pourris et, à Londres où il filme les Stones, ne veut même pas savoir ce qu’il y a dans la rue d’à côté. Il n’aime pas les distractions, les dîners avec d’autres que ses proches, les sorties. Seules les discussions avec de jeunes contestataires qui envahissent leur appartement le passionnent. Pendant ce temps, Anne ne veut pas se laisser enfermer dans l’ennui. Alors elle fait l’actrice à Rome, principalement. Jean-Luc en crève de jalousie. La fin s’annonce…
Ce qui est drôle — outre le fait que je me retrouve pas mal dans cette histoire —  c’est qu’Anne W. se présente comme une nana peu mature, pas politisée, naïve, qui aimerait bien s’amuser plus mais que son mari, de 17 ans plus âgé et qu’elle aime, n’a aucune envie de ce qui peut faire plaisir à une jolie jeune fille à peine sortie de l’adolescence, un peu bourge certes et plutôt innocente sur l’attraction qu’elle exerce sur les hommes.
C’est charmant, c’est rafraîchissant, c’est plein de petits détails amusants sur l’époque, sur le cinéma, sur mai 68. C’est distrayant.

Un an après d’Anne Wiazemski chez Gallimard, 2015. 202 pages, 19,90 €.

Texte © dominique cozette

Marceline Loridan-Ivens, poignante revenante

Et tu n’es pas revenu est un opus fin et ciselé comme un outil paléontologique, rongé jusqu’à l’os, sans un gramme de chair dit-on aujourd’hui et pour cause puisque là bas, dans les camps, on n’avait même plus de peau. En une petite centaine de pages, Marceline écrit une lettre à son père, capturé avec elle en 44, envoyé comme elle à Auschwitz-Birkenau. Ils se verront une fois dans le camp, il risquera sa vie pour la serrer dans ses bras, puis lui enverra un message sur un bout de papier dont elle ne se souvient que du début.
Marceline Rozenberg (son nom de naissance) fait de la phrase de son père «Toi, tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi, je ne reviendrai pas.» une prophétie. Elle acquiert la certitude qu’elle ne le reverra plus et si elle s’efforce de rester debout, digne, si elle ne s’écroule pas, c’est pour lui, pour ne pas le faire mentir.
C’est fou tout ce qu’elle peut raconter en 108 pages, Marceline, c’est fou qu’elle ait réussi a concentré sa vie entière dans une si petite épaisseur. Mais rien n’a été oublié, la douleur, l’horreur, l’humiliation, l’incompréhension des autres après, longtemps après. L’indicible, toujours. La mère et le mur de mésentente qui les sépare, les amies, l’incapacité à désirer un enfant, le pessimisme renaissant à chaque manifestation d’anti-sémitisme, elle qui pensait que les camps auraient été une grande et ultime leçon.
Et puis ses mariages, le deuxième, flamboyant, avec Joris Ivens, leurs films, leurs engagements, leurs voyages. Et la mort de ce compagnon presque père.
L’émotion est partout, sobre et cinglante. Marceline, petite silhouette rousse et fragile en apparence, qu’on a vue et entendue il y a peu, lors de la célébration des 70 ans de la libération des camps, où elle a remis quelques journalistes à leur place, pas très tendrement. Il ne faut pas lui en remontrer, la vie est âpre, elle n’a pas envie de mettre des gants.
Ecrit avec Judith Perrignon, ce livre très court est un bijou, il mérite qu’on y entre. Il est formidable.

Et tu n’es pas revenu par Marceline Loridan-Ivens aux Editions Grasset, 2015. 108 pages, 12,90 €.

Texte © dominique cozette

Americanah, quelle nana, quel livre !

Americanah, écrit par Chimananda Ngozi Adiche — heureusement que le titre est facile à mémoriser — est le nom donné aux Nigérianes parties vivre leur rêve américain. L’auteure, flamboyante, passée à la Grande Librairie, livre un pan de son histoire, celle d’une femme désolée par la décrépitude de son pays incapable de lui assurer de bonnes études, décidée à passer des diplômes US pour ensuite revenir travailler au pays.
Elle part, et Obinze avec qui elle vit un amour fou, la rejoindra plus tard. Mais son visa sera refusé trois fois et il atterrira à Londres loin d’Ifemelu (le nom de la jeune femme) qui, un jour,  va rompre tout contact avec lui après une expérience humiliante qui la dégoûte d’elle-même.
C’est un roman formidable, un pavé touffu mais il vaut la peine d’être lu (après un court début un peu lent) tellement c’est riche, plein, passionnant. Parce qu’avant tout, outre les aventures liées aux personnages, l’auteure s’attache à nous montrer ce qu’est être une femme noire aux Etats-Unis. Au Nigéria, elle était comme tout le monde et subitement, elle découvre le racisme, les efforts qu’elle et ses pairs doivent fournir pour s’intégrer, faire oublier la couleur de leur peau et surtout le crépu de leur cheveux —  problème énorme aux E.U — les nuances de noir et leur ressenti. Une fois assimilés ces items, elle découvrira d’autres différences dans la population, notamment les Juifs.
C’est une battante, elle se dépatouillera de tous les inconvénients liés à son statut de migrante de seconde zone. Les petits boulots, les relations sociales et sexuelles, elle saura d’autant mieux s’en débrouilla qu’elle tient un blog hyper buzzé intitulé Observations diverses sur les Noirs américains (ceux qu’on appelait jadis les nègres) par une Noire non-américaine qui feront sa réputation, par la finesse de son analyse, la férocité de sa critique et sa crudité.
Durant ces 15 années, elle connaît des histoires sentimentales avec des Américains, notamment un Blanc et un Noir. Et se rend compte que les différences culturelles, voire raciales, sont plus ancrées qu’elle ne le croyait. Et, ne souhaitant pas devenir américaine, elle décide de garder son accent africain et arrête de se faire lisser les cheveux.
On suit aussi Obinze qui mène sa vie d’étudiant précaire à Londres, comment il se fait débarquer alors qu’il s’apprêtait à faire un mariage arrangé pour obtenir son visa. Renvoyé manu militari chez lui, à Lagos, il se marie et fait fortune mais pense toujours à Ifem. Lorsqu’elle décide de revenir au pays, elle sait qu’il faudra l’affronter, elle y pense toujours elle aussi. Mais avant, elle doit se réintégrer dans la société nigériane, qui a changé. Elle se remet à écrire un blog qui lui assure une nouvelle renommée.
Livre passionnant, je l’ai déjà dit et peut le redire : passionnant ! pour ce décryptage psychologique et critique de la négritude, une vision de l’Amérique comme jamais décrite mais aussi la vie au Nigéria telle qu’elle se déroule actuellement.

Americanah de Chimananda Ngozi Adiche aux éditions Gallimard, 2014 (2013 pour la VO), traduit par Anne Damour. 526 pages, 24,50 €

Texte © dominique cozette

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