Dernier opus de Joy Sorman, la peau de l’ours est une fable. Elle y conte l’histoire d’un être hybride et sans nom dont la voix intérieure fera de lui le narrateur. Après sa découverte.
Tout commence dans un petit village avec l’adoration d’une jeune fille très belle, très gaie, par tous les hommes du coin. Autour rôdent quelques ours, respectueux d’un accord tacite pour la sauvegarde des villageois, parfois rompu par la mort d’un gamin suite au geste un peu brutal d’un plantigrade.
Suzanne mène un troupeau dans des alpages puis disparaît. On la cherche, le troupeau est là, intact, même pas trace de loup ou d’un autre prédateur. Rien.
En fait, l’ours, l’énorme ours, a eu un coup de foudre et l’a enlevée, entraînée dans sa grotte. Pendant trois ans, il l’a gardé là, derrière une énorme pierre qu’il roulait pour l’empêcher de sortir quand il s’absentait. Un jour, des chasseurs l’ont entendue, l’ont délivrée — évidemment, elle ne ressemblait plus à rien, la pauvre — et ont découvert horrifiés le fruit de leurs amours, un petit être mi-homme, mi-ours. La femme coupable est enfermée dans un ccouvent, on laisse le petit monstre traîner jusqu’à ce qu’un montreur d’ours l’achète. En grandissant, il prend du poil de la bête puisqu’il n’a plus rien d’humain, physiquement.
Commence alors pour lui , définitivement déraciné, une vie sans grandes joies, qui le conduit, de ventes en reventes, dans des petits cirques, dans des arènes où il doit jouer sa vie contre celle d’autres bêtes féroces, sur la mer où il voyage avec des tas d’autres bêtes exotiques capturées pour le plaisir de gens riches, et dont la moitié va crever, de traversées de déserts brûlants, puis dans un énorme cirque installé aux abords d’une grande ville où il se sent finalement bien. Pendant un certain temps. Au bout de ce temps, il est racheté puis exposé dans une fausse nature cimentée comme la fosse du zoo où il s’ennuie terriblement. Jusqu’à une drôle de rencontre, brève et intense, qui décidera de la fin de sa vie.
Avec ce livre, Joy Sorman continue de fouiller la frontière entre l’homme et la bête, et si cette bête-là n’en veut pas à l’homme de la traiter ainsi, elle est reconnaissante à la gent féminine de toujours sentir ce petit quelque chose qui fait de lui un être à part. Roman très original.
La peau de l’ours de Joy Sorman chez Gallimard. 2014. 160 p. 16,50 €.
Encore un livre sympa, j’ai de la chance en ce moment, sorti cette année et qui nous raconte Sagan, Françoise, en 1954, à l’aube de sa gloire naissante puisque c’est l’année où elle écrit et envoie bonjour tristesse. Et où de vieux messieurs des éditions Julliard, se penchant dangereusement sur sa prose mi-ado mi-mature, décrètent que c’est une bonne graine d’écrivain.
Le livre d’Anne Berest est frais, primesautier et joyeux, bien qu’écrit pour survivre à une rupture désolante.
Elle va rencontrer des gens d’avant, de l’époque, se plonger dans nombre de documents, bio, films qui racontent l’époque — elle ne manquera pas d’y croiser BB qui fait aussi sa sortie à ce moment, femme libre autant que Sagan, adeptes qu’elles sont toutes deux de Saint Trop et bringues diverses — et nous relate Paris, Saint Germain des Prés et les jeunes filles qui n’avaient pour tous vêtements que les fringues de leurs mères, leurs robes du soir, fourrures, gants et chapeaux. Qu’enfile Sagan pour ses premiers succès.
Sagan, alias Quoirez, a eu une enfance dorée entre une mère coquette, curieuse et excentrique, un père généreux et bienveillant qui lui filait une liasse de billets pour qu’elle dîne chez Lipp avec sa pote Florence. Florence ? Oui, Flo Malraux, excusez du peu, sa copine de classe. On croise dans ce Paris noctambule des figures comme la Duras, ceux de la Nouvelle Vague, mais aussi d’illustres inconnus de l’auteur de ce livre qui nous fait part de sa démarche, des coïncidences, de l’esprit de Sagan entré en elle pour l’emmener au casino et la faire s’enivrer.
On y envie Sagan d’avoir eu un frangin, copain de Maurice Ronet et autres fêtards, on y apprend l’énorme secret de famille, la perte d’un petit frère éternellement regretté, compensée par sa naissance et l’adoration que ses parents lui vouent.
C’est du rapide, du 200 à l’heure comme les bolides — décapotables conduits pieds nus — de Sagan qui nous décoiffe encore, soixante ans après. Très bel hommage à une sacrée nana !
Sagan 1954 par Anne Berest chez Stock, 2014? 200 pages, 18 €.
Un régal ce court roman de notre écrivaine belge préférée. Ça faisait longtemps que je ne la lisais plus, mais j’adorais la voir et l’entendre, cette femme joyeuse et expressive. J’ai craqué pour ce livre, Pétronille, et je m’en félicite car c’est une vraie joie. Le thème principal en est le champagne, le bon champagne, car c’est une spécialiste, Amélie. Le tout c’est de trouver la bonne personne avec qui s’enivrer, voire se murger. Elle la trouve, une petite nana effrontée qui ressemble à un jeune garçon, qui deviendra écrivaine et qui existe dans la vraie vie (il s’agit de Stéphanie Hochet, pour les curieux).
Le début du bouquin est un panégyrique de cette merveilleuse boisson qui procure des ivresses joyeuses et des cuites légères. Tout le reste relate les rencontres plus ou moins espacées de ces deux consommatrices de bulles dans des endroits divers et bizarres. Les bars de grands hôtels, normal. Mais les pistes de ski où la narratrice trimballe champagne et flûtes, très rigolo. Un autre où elle installe glaçons et bouteille dans un sac à dos étanche, vraiment croquignolet.
L’escapade d’Amélie à Londres où elle se fait humilier par Vivienne Westwood qu’elle était chargée d’interviewer est irrésistible. Elle aura, là encore, besoin de sa potion magique…
La fin du livre est une vraie belle fin, une pirouette majuscule, inattendue.
Rien de plus à dévoiler, tout est à découvrir dans les bulles d’Amélie Nothomb qui continuent encore à pétiller dans ma tête. Merci pour ce moment, oserais-je avancer.
Pétronille d’Amélie Nothomb aux éditions Albin Michel. 2014. 170 p. 16,50 €
… mérite tout ce qui lui arrive. C’est le titre du dernier bouquin de Christophe Donner, sous-titré roman, car comme il l’explique dans le poste, il a recréé des situations, des dialogues, des mandales. C’est une explosion de situations cocasses, époustouflantes, denses entre trois hénaurmes figures du cinéma de papa, alias celui qui couvre le mitan des trente glorieuses, disons quinze.
Il a y l’inénarrable Rassam, Jean-Pierre, petit Libanais au père richissime, qui a l’ambition folle de bouleverser l’ordre mondial du cinoche. A force de fumette, de dope, d’excès à l’excès, il perd quelques neurones et finira mal, raide mort à quarante et quelques dans l’appart de sa femme, Carole b. dont il n’a pas fait connaissance dans le livre. Donc ce mec déborde de partout, bigger than life, il s’est fait toutes les putes de toutes les villes du monde, il a tout bu, de préférence les très grands crus de Bourgogne, il a sniffé tout ce qui était sniffable à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Il a produit, il a jalousé, il a surenchéri, il a joué un rôle énorme dans le cinéma de l’époque.
De même que Berri, Claude, fils de fourreur nommé Langmann, petit faiseur un peu ringard (dans le livre et selon Rassam) qui aime raconter sa vie à l’écran. C’est pas toujours réussi, mais quand ça l’est, c’est énorme. Il est tombé raide dingue de la sœur adorée de Rassam pour le plus grand malheur des deux. Elle l’aime à sa façon, pas forcément à la maison mais lui donne deux garçons. Elle est douloureusement prise en sandwich entre son frère et son mari qui ne trouveront jamais de terrain d’entente, feront route à part, crevant chacun d’être plus fort que l’autre à coup de millions, de stars, d’entourloupes.
Et le troisième larron, j’allais dire luron mais on en est loin, c’est le ténébreux Pialat, l’aîné, amer, haineux, d’avoir loupé la nouvelle vague. Lui, c’est la soeur de Berri qu’il conquiert tout en conservant femme et maîtresse, en les maltraitant. On a vu ce que ça donne dans nous ne vieillirons pas ensemble, que Jean Yanne a du mal à gober vu que le sienne, de femme, est en train de mourir, et qu’avec Rassam, rien ne va plus, le tournage est un véritable enfer.
C’est donc l’histoire (enfin, plutôt des snapshots) d’un mec qui est avec la soeur d’un autre mec dont la femme est la soeur d’un troisième. C’est bourré d’anecdotes écrites à un rythme insensé, ça défile comme un zapping en accéléré, c’est complètement dingue cette vie de ouf, ce fric, ces trahisons, ces ambitions démesurées, cette mauvaise foi à toute berzingue. J’ai dévoré. J’en veux encore, Mister Donner, please !
Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive de Christophe Donner chez Grasset. 2014. 232 p. 19 €
La fortune de Sila, passionnant roman de Fabrice Humbert sur une addiction actuelle : le fric. Mais pas qu’un peu. Celui qui rend fous les traders, les oligarques russes, les assoiffés de pouvoir. Sila, lui, n’est pas comme ça. Sa fortune, c’est la chance. Il fait toujours les bonnes rencontres qui lui permettent, lui un Noir sans papier, d’avoir un bon job dans un des meilleurs restaurants de Paris. C’est là que le drame survient : un gosse mal élevé essaie de le faire tomber, il l’attrape par le bras pour le calmer, alors le père outré, un Français qui a fait fortune à Miami, le frappe, lui cassant le nez. Puis retourne à son assiette, comme si de rien n’était. Sa femme est horrifiée mais ne dit rien. Aux tables voisines, personne n’osera intervenir : ni le milliardaire russe et sa femme, ni le trader et son ami ingénieur en algorithme qui font tous deux fortunes dans les banques de Londres.
Le récit va décrire l’ascension de tous ces personnages vers les sommets de l’énorme réussite financière, bien souvent immorale, teintée d’arnaques, de meurtres, de faillites, de bobards, d’appuis politiques. On y retrouvera l’éclosion des richissimes oligarques russes qui se sont gavés des ruines de leur pays et n’ont aucun scrupule à profiter des autres, voire à les supprimer car ici, soit tu bouffes le autres, soit ils te bouffent. Les traders et leurs bulles qui peuvent leur exploser au nez mais qu’ils peuvent aussi reconstruire car rien ne les intéresse plus que le pouvoir de tout posséder, n’importe qui et n’importe quoi. Et les spéculateurs immobiliers qui profitent de la crédulité des masses pour leur soutirer le peu qu’ils ont et qui donneront lieu à la crise des subprimes.
Quelques personnes un peu candides se baladent là-dedans, pensant naïvement y être arrivées. Et une femme qui, bien plus tard, demandera pardon à Sila, qui exerce aux Etats-Unis, sans prévoir le drame que cela va engendrer.
Car tout ce monde va se retrouver en même temps du côté de Wall Street où de nouveaux enjeux naîtront qui en entraîneront certains vers le drame absolu alors que d’autres s’en sortiront.
Captivant.
La fortune de Sila, de Fabrice Humbert, 2010, éditions La Passage. 320 pages. Sorti au Livre de Poche. (FH est l’auteur de L’origine de la violence).
C’est un livre atypique que l’on m’a passé. Il s’appelle 911, le numéro d’urgence aux Etats-Unis, bien que le titre original soit black flies, ces sales mouches qui s’agglutinent sur les cadavres pas frais. Je vous confirme, rien de bien gai dans tout ça. Assez trash même. Mais l’écriture de Shannon Burke est telle qu’on a l’impression de voir une super série très noire.
Ça se passe à Harlem, la nuit, là où s’étripent les mecs en manque, où crèvent les clodos, où claquent les overdosés, où accouchent les accros au crack, où clamsent les angoissés, où se suicident les désespérés. Tout un monde de losers, d’inutiles, de gens foutus. Selon certains des ambulanciers du livre, pas tous.
Le héros, étudiant en médecine ayant raté le concours, a choisi de faire le boulot pour se perfectionner. Il surmonte avec difficulté son dégoût, ses répulsion, sa peur de faire souffrir mais de toute façon n’échappe pas à l’horrible bizutage. Il reste bleu assez longtemps, trop sensible, peut-être, trop consciencieux.
Il fait équipe avec un mec bien cynique, le genre taciturne, misanthrope. Chaque nuit, le cauchemar des vies de merde auxquels ils sont confrontés reprend. Sa copine, en médecine elle, a beau le mettre en garde contre le changement de mentalité qu’apporte nécessairement ce job, il s’entête à s’enfoncer dans une cuirasse de détachement et de solitude. Il ne communique plus avec personne sauf ceux de son unité. Après une faute grave commise par son équipier, il prendra pour modèle le plus hard d’entre tous, et ira jusqu’au burn-out. Ce qui l’aidera peut-être à réagir.
L’écriture de Burke est incisive, claquante, acérée, sans fioriture. Son style est bétonné, noir, sans joie, sans humour. Il a été urgentiste, bien sûr. L’étonnant, c’est que l’on voit tout ça comme dans un film. Les sales quartiers de NY, les bruits, les odeurs, les cailleras, les putes, et parmi ça, parfois, un peu de tendresse. Très très peu, comme tombée par hasard dans un interstice de phrase. Un bouquin sauvage !
911 de Shannon Burke aux éditions Sonatine. 2008. 2014 pour la traduction française (Diniz Galhos). 206 pages.
Si vous n’avez jamais lu un bonbon, essayez celui-ci. Mai 67 est le dernier opus de Colombe Schnek, c’est une brève histoire d’amour entre BB et un timide assistant costumier. L’auteure nous prévient qu’il s’agit bien d’une fiction. L’anecdote est inventée mais Brigitte est bel et bien là, je devrais dire belle et bien. On va jusqu’à entendre sa voix dans les dialogues.
C’est un bonbon, un vrai marshmallow, pas de prise de tête, pas de phrases à double sens, ni trop longues, ni trop drues. C’est écrit gros, double interligne et vastes marges. Commencé hier soir, fini au réveil, avec une nuit entre les deux. Et puis on se place du point du vue du jeune homme — puisqu’il écrit l’histoire sous forme de lettre — un jeune homme peu averti qui a couchaillé avec deux ou trois femmes encore coincées (on est avant 68, avant la pilule, avant les hippies et avant je t’aime moi non plus). Il n’en revient évidemment pas de se voir appelé dans la chambre de la plus belle fille du monde. Et de la plus libre des femmes.
BB, on le sait pour qui s’intéresse à elle, a horreur du vide, comme la nature. C’est une nature, elle est nature, elle n’a pas de tabous. Son mari, le milliardaire Sachs la délaisse mais la fait surveiller. Alors, malade de solitude, elle se trouve un petit homme mignon et gentil qui va faire tout ce qu’elle veut.
Et comme il vient du monde de la confection, il se permet de nous décrire tout ses chichis, ses fanfreluches, ses décors. On s’y retrouve sans peine. Il sait bien, le pôvre, que ça ne va pas durer éternellement, il sait bien qu’il n’est pas à la hauteur, il ne peut que profiter de cette chance inouïe de prendre (et donner) du plaisir à la plus grande star du monde.
Lecture facile, plaisir régressif que de revivre ces années de minijupes naissantes, de festival de Cannes pas encore industrialisé, de célébrités vivant encore de façon assez simple. Très documenté, ce bouquin semble résumer à la perfection toutes les aventures anti-solitude de Bardot. C’est frais, c’est léger, ça se lit sans faim !
Mai 67 par Colombe Schneck. Aux éditions Robert Laffont. 2014. 256 pages écrites gros.
Le nouveau « roman » (c’est écrit sous le titre) de Lydie Salvayre renvoie à la jeunesse de sa mère pendant l’été 36 en Espagne. C’était la guerre d’Espagne. La mère, Montse (pour Montserrat) a été envoyée chez le seigneur du village pour être bonne mais il l’a trouvé très modeste, comme s’il lui gravait un sceau dans la peau l’empêchant un jour de prendre son essor. Elle a 15 ans, est convoitée par le fils de celui-ci, rouquin adopté mal embouché qui s’inscrit au PC pour emmerder ses parents, peut-être. On saura plus loin pourquoi tant de griefs devant ce paternel et la belle-mère.
Elle, avec Josep, son frère combatif, s’enfuit en ville où elle découvre la vraie vie. Les lumières, les boutiques, les cafés où les femmes peuvent consommer gratuitement un verre d’eau. Et l’amour torride. Un Français, juste une nuit, même pas le temps de se donner le nom. Juste André. Elle l’appellera André Malraux. Et le bébé qui se forme. Rester au village avec la honte ? Se suicider ? Ou alors accepter d’épouser le garçon roux qu’on a mis au courant, entrer au château par la grande porte. Ce qu’elle fait.
Et pendant ce temps-là, la guerre et ses exactions, les horribles meurtres par ceux qui se croient habilités à descendre n’importe qui, les pauvres, les curés, d’éventrer les femmes, sous couvert d’approbation de l’Eglise, franquiste donc. Et Bernanos, l’ultra-catho, qui se dessille, qui se rend compte que ses croyances n’étaient pas les bonnes et va s’engager dans un pamphlet anti-clérical, les grands cimetières sous la lune.
Il y a aussi la haine profonde et farouche de son frère Josep et du mari roux, qui se terminera très mal. Puis la naissance de la fillette, la grande sœur de l’écrivain, adulée de ceux du château. Lydie verra le jour bien des années plus tard, fille biologique de l’époux.
Ce qu’elle raconte devient un récit formidable dans la bouche de Montse, sa vieille mère, l’héroïne, réfugiée à Paris depuis la guerre et qui parle un français hautement coloré, métissé d’espagnolismes à mourir de rire, souvent. Cette mère fragile, qui a perdu toute mémoire sauf celle de son amour de braise et de sa jeunesse brûlante.
Un superbe roman d’amour et d’aventure !
Par pleurer de Lydie Salvayre aux éditions du seuil. Août 2014. 280 pages.
Dommages collatéraux, l’héritage de John Fante, par Dan Fante et On ne voyait que le bonheur, de Grégoire Delacourt, racontent des vies de malheur, des vies qui pourrissent, format bio ou roman, et qui puent très fort la misère intérieure. Dans ces deux livres, le malheur vient du haut, du géniteur, de la génitrice, de ceux qui auraient dû prendre soin des enfants, qui ne l’ont pas fait. De ces deux livres se dégage une force de vie énorme que les héros voudront anéantir. Du sordide, du violent, du hard.
Dan Fante, histoire vécue, a déversé dans son ouvrage le trop plein de mal être de la « fantittude », léguée de père en fils dans cette famille de Ritals râblés, irritables, érotophiles et rugueux, boostés par la déraisonnable coulée d’alcool et de dopes qu’ils étaient capables d’ingurgiter sans interruption, des jours entiers, jusqu’à des comas infernaux pour les proches. Et alors toutes sortes de dégueulasseries pouvaient arriver. Dommages collatéraux est une confession sans pudeur, jusqu’aux détails sordides et puants de ce déchet humain que le fils Fante était devenu la majeure partie de son temps. Quant à John, on peut se demander comment une femme cultivée et racée a pu lui rester fidèle malgré la vie de patachon qu’il menait, les violences qu’il perpétrait sur son entourage, les sommes folles qu’il claquait, jusqu’à son héritage à elle, en jeux d’argent, nuits de beuverie et consommation de putes. Et comment leur second fils, Dan, petit gros dyslexique, ratant tout, dénigré par son pater — qui porte aux nues l’aîné, enfant doué — a pu ressentir autant d’amour pour ce géniteur mal aimant.
Bouquin qui dérange car on y voit la déchéance irrémédiable de deux êtres, père et fils, qui ne font rien pour la freiner. Par orgueil. Ne pas se plier aux lois, aux conventions, même si c’est la réussite assurée, boire jusqu’à l’inconscience parce que c’est plus facile que de se battre, ou de s’excuser, ou si on peut dire, de mettre de l’eau dans son vin. Et ruiner ses relations, ses amours, ses liens pour toutes ces raisons.
Bien sûr, on sait d’avance que Dan Fante finira par être un écrivain reconnu, que son père a été finalement reconnu, in extremis pour certaines de ses œuvres. Ça encourage la lecture mais c’est vraiment hard. Quant à la rédemption très morale américaine de notre héros par une sorte de foi envoyée par Dieu, hum.
On ne voyait que le bonheur, quatrième opus de Grégoire Delacourt est moins trash, quoi que, mais d’une violence inouïe. La force de son héros est de ne pas en avoir, de force. C’est un lâche qui a tout fait pour ne pas l’être, ne surtout pas être comme son père qui avalait des couleuvres devant ses gosses. Manque de chance, cette tare tombe aussi sur lui, semant la honte en lui, le dévalorisant à ses yeux, ceux de sa femme et de ses gosses. Des hommes veules, des enfants malheureux de ne pas être aimés comme il faudrait, c’est ce que décrit très bien Delacourt. Dans cette famille, on ne voyait que le bonheur car on ne montrait jamais le revers de la médaille, les mots d’amour jamais dits, les gestes d’amour jamais faits. Il n’y avait pas d’amour. Pas assez.
Trois générations tressent cette histoire. Le père du narrateur dont l’ambition de prix Nobel de chimie a fondu dans le coup de foudre pour sa femme qui ne le lui a jamais rendue. Il est devenu quincailler, préparateur de toutes sortes de lotions et potions dans sa petite ville du nord, blouse blanche et charme médiocre qui néanmoins agit sur ses clientes. Il ne saura pas, ni rendre sa femme heureuse, ni alimenter les sentiments de ses enfants après le drame.
Le narrateur, son fils, croit que lui saura y faire avec la vie. Il s’y entend en vie et en valeur des choses puisqu’il est expert dans une compagnie d’assurance. Il est expert pour déceler les triches et escroqueries et pour empêcher les versements de dommage. Cruel mais pro. Et puis les merdes arrivent, toutes ensemble. Enfin le geste insensé, terrible, pour effacer la malédiction. La fuite, ensuite, loin, où personne ne lui demandera rien, ou il ne demandera rien non plus.
Troisième génération, la jeune fille du narrateur, victime du drame, qui apportera sa voix à l’indicible et, aidée par des personnes extérieures, réussira peut-être, peut-être, à donner un sens à toutes ces vies, qu’elles soient finies ou pas.
Du pathos, bien sûr, et des passages formidables, notamment le début où Delacourt résume à sa façon une vie d’homme. Et la façon d’évaluer le prix des existences humaines. Mais aussi le manque des sentiments, l’atrocité de la faillite de l’amour, la vanité de nos vies, notre impuissance à la réussir. Sans oublier l’espoir, ce moteur.
– Dommages collatéraux, l’héritage de John Fante, par Dan Fante, 2014 pour la sortie en France, 2011 pour la première édition. Editions 13ème note, 448 pages. – On ne voyait que le bonheur par Grégoire Delacourt, août 2014. Editions JC Lattès, 362 pages.
Karoo, c’est le roi des cyniques. Y a pas pire. Ah, si, pire c’est Cromwell, un de ceux qui le font bosser. Karoo est script doctor, c’est à dire qu’il rafistole les scénarios tordus, les scripts boiteux et autres films loupés. Ou pas. Ça dépend de ce qu’on en attend. Par exemple, Cromwell, le méga cynique auquel il voulait dire ses quatre vérités en l’envoyant au diable, lui demande de reconstruire le film d’un vieux réalisateur, un vieux génie qui vient de signer son œuvre ultime. Karoo accepte. Visionne le film : pur chef d’oeuvre. A l’os, sans gras, sans digressions, sans rien pour troubler l’histoire d’amour. Va-t-il mutiler le film pour faire plaisir à Cromwell ? Non. Pas pour faire plaisir à ce type mais pour les beaux yeux d’une fille qui a un tout petit rôle de serveuse. Il le sait qu’il commet un sacrilège, qu’il va briser les derniers instants d’un vieux monsieur, qu’il va bousiller une des plus belles histoires du cinéma mondial. Mais il va le faire. Il va rajouter les scènes de Leila, piètre comédienne, que le vieux avait coupées. Il va faire le film de Leila. Parce que cette femme est la mère du garçon que Karoo a adopté à la naissance. Garçon de 20 ans formidable, qu’il adore mais dont il ne peut assumer l’intimité et qu’il renvoie toujours, sous des prétextes bidons, dormir chez son ex-femme.
C’est une grande histoire d’un homme pourri et sympathique, alcoolo mais qui ne réussit plus à se saouler, cool mais d’une cruauté sans nom puisqu’il l’exerce pour d’autres raisons, d’autres alibis. Or, l’amour va peut-être lui donner une chance de se racheter. Rendre à cette femme un enfant qu’elle n’a pas vu lorsqu’elle a accouché à 14 ans, et dont le père, très jeune aussi, s’est tué avant la naissance. Lui donner enfin un vrai rôle alors qu’elle a toujours, toujours été coupée au montage. Lui offrir la vie qu’elle aurait dû avoir. Dans le même temps, donner une seconde mère à son fils chéri.
Mais si lui ne peut plus être ivre, d’autres le sont et flinguent ses projets d’avenir radieux. Les drames ne sont jamais prévus bien que toujours au rendez-vous et ce qu’on croyait voir venir est vite remplacé par un plan b ou c, quelque chose qui donne à la vie son sel, son poivre et son poison.
Roman formidable, d’une psychologie ciselée et haletante. Même quand il ne se passe pas grand chose, on ne peut s’empêcher de lire la suite car il est impossible de lâcher nos héros sur notre table de nuit.
Les scènes de fête, les rencontres avec l’ex-femme, la description des efforts pour paraître le plus cool, le plus branché, le plus séducteur sont inénarrables. Ce théâtre de la vie est hautement jouissif. Le plus triste est que son auteur, Steve Tesich, qui faisait le même genre de métier que son héros, est mort quelques jours après l’avoir terminé.
Karoo, de Steve Tesich aux éditions Monsieur Toussaint Louverture. 1996 en VO. 2012 en VF. 608 pages, 22 €. En poche Points aussi.