Mai 67… un bon petit bonbon !

Si vous n’avez jamais lu un bonbon, essayez celui-ci. Mai 67 est le dernier opus de Colombe Schnek, c’est une brève histoire d’amour entre BB et un timide assistant costumier. L’auteure nous prévient qu’il s’agit bien d’une fiction. L’anecdote est inventée mais Brigitte est bel et bien là, je devrais dire belle et bien. On va jusqu’à entendre sa voix dans les dialogues.
C’est un bonbon, un vrai marshmallow, pas de prise de tête, pas de phrases à double sens, ni trop longues, ni trop drues. C’est écrit gros, double interligne et vastes marges. Commencé hier soir, fini au réveil, avec une nuit entre les deux. Et puis on se place du point du vue du jeune homme — puisqu’il écrit l’histoire sous forme de lettre —  un jeune homme peu averti qui a couchaillé avec deux ou trois femmes encore coincées (on est avant 68, avant la pilule, avant les hippies et avant je t’aime moi non plus). Il n’en revient évidemment pas de se voir appelé dans la chambre de la plus belle fille du monde. Et de la plus libre des femmes.
BB, on le sait pour qui s’intéresse à elle, a horreur du vide, comme la nature. C’est une nature, elle est nature, elle n’a pas de tabous. Son mari, le milliardaire Sachs la délaisse mais la fait surveiller. Alors, malade de solitude, elle se trouve un petit homme mignon et gentil qui va faire tout ce qu’elle veut.
Et comme il vient du monde de la confection, il se permet de nous décrire tout ses chichis, ses fanfreluches, ses décors. On s’y retrouve sans peine. Il sait bien, le pôvre, que ça ne va pas durer éternellement, il sait bien qu’il n’est pas à la hauteur, il ne peut que profiter de cette chance inouïe de prendre (et donner) du plaisir à la plus grande star du monde.
Lecture facile, plaisir régressif que de revivre ces années de minijupes naissantes, de festival de Cannes pas encore industrialisé, de célébrités vivant encore de façon assez simple. Très documenté, ce bouquin semble résumer à la perfection toutes les aventures anti-solitude de Bardot. C’est frais, c’est léger, ça se lit sans faim !

Mai 67 par Colombe Schneck. Aux éditions Robert Laffont. 2014. 256 pages écrites gros.

Pas pleurer, Salvayre…

Le nouveau « roman » (c’est écrit sous le titre) de Lydie Salvayre renvoie à la jeunesse de sa mère pendant l’été 36 en Espagne. C’était la guerre d’Espagne. La mère, Montse (pour Montserrat) a été envoyée chez le seigneur du village pour être bonne mais il l’a trouvé très modeste, comme s’il lui gravait un sceau dans la peau l’empêchant un jour de prendre son essor. Elle a 15 ans, est convoitée par le fils de celui-ci, rouquin adopté mal embouché qui s’inscrit au PC pour emmerder ses parents, peut-être. On saura plus loin pourquoi tant de griefs devant ce paternel et la belle-mère.
Elle, avec Josep, son frère combatif, s’enfuit en ville où elle découvre la vraie vie. Les lumières, les boutiques, les cafés où les femmes peuvent consommer gratuitement un verre d’eau. Et l’amour torride. Un Français, juste une nuit, même pas le temps de se donner le nom. Juste André. Elle l’appellera André Malraux. Et le bébé qui se forme. Rester au village avec la honte ? Se suicider ? Ou alors accepter d’épouser le garçon roux qu’on a mis au courant, entrer au château par la grande porte. Ce qu’elle fait.
Et pendant ce temps-là, la guerre et ses exactions, les horribles meurtres par ceux qui se croient habilités à descendre n’importe qui, les pauvres, les curés, d’éventrer les femmes, sous couvert d’approbation de l’Eglise, franquiste donc. Et Bernanos, l’ultra-catho, qui se dessille, qui se rend compte que ses croyances n’étaient pas les bonnes et va s’engager dans un pamphlet anti-clérical, les grands cimetières sous la lune.
Il y a aussi la haine profonde et farouche de son frère Josep et du mari roux, qui se terminera très mal. Puis la naissance de la fillette, la grande sœur de l’écrivain, adulée de ceux du château. Lydie verra le jour  bien des années plus tard, fille biologique de l’époux.
Ce qu’elle raconte devient un récit formidable dans la bouche de Montse, sa vieille mère, l’héroïne, réfugiée à Paris depuis la guerre et qui parle un français hautement coloré, métissé d’espagnolismes à mourir de rire, souvent. Cette mère fragile, qui a perdu toute mémoire sauf celle de son amour de braise et de sa jeunesse brûlante.
Un superbe roman d’amour et d’aventure !

Par pleurer de Lydie Salvayre aux éditions du seuil. Août 2014. 280 pages.

Texte © dominique cozette

Les dommages collatéraux de Dan Fante et Grégoire Delacourt.

Dommages collatéraux, l’héritage de John Fante, par Dan Fante et On ne voyait que le bonheur, de Grégoire Delacourt, racontent des vies de malheur, des vies qui pourrissent, format bio ou roman, et qui puent très fort la misère intérieure. Dans ces deux livres, le malheur vient du haut, du géniteur, de la génitrice, de ceux qui auraient dû prendre soin des enfants, qui ne l’ont pas fait. De ces deux livres se dégage une force de vie  énorme que les héros voudront anéantir. Du sordide, du violent, du hard.

Dan Fante, histoire vécue,  a déversé dans son ouvrage le trop plein de mal être de la « fantittude », léguée de père en fils dans cette famille de Ritals râblés, irritables, érotophiles et rugueux, boostés par la déraisonnable coulée d’alcool et de dopes qu’ils étaient capables d’ingurgiter sans interruption, des jours entiers, jusqu’à des comas infernaux pour les proches. Et alors toutes sortes de dégueulasseries pouvaient arriver.
Dommages collatéraux est une confession sans pudeur, jusqu’aux détails sordides et puants de ce déchet humain que le fils Fante était devenu la majeure partie de son temps.  Quant à John, on peut se demander comment une femme cultivée et racée a pu lui rester fidèle malgré la vie de patachon qu’il menait, les violences qu’il perpétrait sur son entourage, les sommes folles qu’il claquait, jusqu’à son héritage à elle, en jeux d’argent, nuits de beuverie et consommation de putes. Et comment leur second fils, Dan, petit gros dyslexique, ratant tout, dénigré par son pater — qui porte aux nues l’aîné, enfant doué —  a pu ressentir autant d’amour pour ce géniteur mal aimant.
Bouquin qui dérange car on y voit la déchéance irrémédiable de deux êtres, père et fils, qui ne font rien pour la freiner. Par orgueil. Ne pas se plier aux lois, aux conventions, même si c’est la réussite assurée, boire jusqu’à l’inconscience parce que c’est plus facile que de se battre, ou de s’excuser, ou si on peut dire, de mettre de l’eau dans son vin. Et ruiner ses relations, ses amours, ses liens pour toutes ces raisons.
Bien sûr, on sait d’avance que Dan Fante finira par être un écrivain reconnu, que son père a été finalement reconnu, in extremis pour certaines de ses œuvres. Ça encourage la lecture mais c’est vraiment hard. Quant à la rédemption très morale américaine de notre héros par une sorte de foi envoyée par Dieu, hum.

On ne voyait que le bonheur, quatrième opus de Grégoire Delacourt est moins trash, quoi que,  mais d’une violence inouïe. La force de son héros est de ne pas en avoir, de force. C’est un lâche qui a tout fait pour ne pas l’être, ne surtout pas être comme son père qui avalait des couleuvres devant ses gosses. Manque de chance, cette tare tombe aussi sur lui, semant la honte en lui, le dévalorisant à ses yeux, ceux de sa femme et de ses gosses. Des hommes veules, des enfants malheureux de ne pas être aimés comme il faudrait, c’est ce que décrit très bien Delacourt.  Dans cette famille, on ne voyait que le bonheur car on ne montrait jamais le revers de la médaille, les mots d’amour jamais dits, les gestes d’amour jamais faits. Il n’y avait pas d’amour. Pas assez.
Trois générations tressent cette histoire. Le père du narrateur dont l’ambition de prix Nobel de chimie a fondu dans le coup de foudre pour sa femme qui ne le lui a jamais rendue. Il est devenu quincailler, préparateur de toutes sortes de lotions et potions dans sa petite ville du nord, blouse blanche et charme médiocre qui néanmoins agit sur ses clientes. Il ne saura pas, ni rendre sa femme heureuse, ni alimenter les sentiments de ses enfants après le drame.
Le narrateur, son fils, croit que lui saura y faire avec la vie. Il s’y entend en vie et en valeur des choses  puisqu’il est expert dans une compagnie d’assurance. Il  est expert pour déceler les triches et escroqueries et pour empêcher les versements de dommage. Cruel mais pro. Et puis les merdes arrivent, toutes ensemble. Enfin le geste insensé, terrible, pour effacer la malédiction. La fuite, ensuite, loin, où personne ne lui demandera rien, ou il ne demandera rien non plus.
Troisième génération, la jeune fille du narrateur, victime du drame, qui apportera sa voix à l’indicible et, aidée par des personnes extérieures, réussira peut-être, peut-être, à donner un sens à toutes ces vies, qu’elles soient finies ou pas.
Du pathos, bien sûr, et des passages formidables, notamment le début où Delacourt résume à sa façon une vie d’homme. Et la façon d’évaluer le prix des existences humaines. Mais aussi le manque des sentiments, l’atrocité de la faillite de l’amour, la vanité de nos vies, notre impuissance à la réussir. Sans oublier l’espoir, ce moteur.

– Dommages collatéraux, l’héritage de John Fante, par Dan Fante, 2014 pour la sortie en France, 2011 pour la première édition. Editions 13ème note,  448 pages.
– On ne voyait que le bonheur par Grégoire Delacourt, août 2014. Editions JC Lattès, 362 pages.

Texte © dominique cozette

 

Pour Steve Tesich, écrire c’est mourir un peu

Karoo, c’est le roi des cyniques. Y a pas pire. Ah, si, pire c’est Cromwell, un de ceux qui le font bosser. Karoo est script doctor, c’est à dire qu’il rafistole les scénarios tordus, les scripts boiteux et autres films loupés. Ou pas. Ça dépend de ce qu’on en attend. Par exemple, Cromwell, le méga cynique auquel il voulait dire ses quatre vérités  en l’envoyant au diable, lui demande de reconstruire le film d’un vieux réalisateur, un vieux génie qui vient de signer son œuvre ultime. Karoo accepte. Visionne le film : pur chef d’oeuvre. A l’os, sans gras, sans digressions, sans rien pour troubler l’histoire d’amour. Va-t-il mutiler le film pour faire plaisir à Cromwell ? Non. Pas pour faire plaisir à ce type mais pour les beaux yeux d’une fille qui a un tout petit rôle de serveuse. Il le sait qu’il commet un sacrilège, qu’il va briser les derniers instants d’un vieux monsieur, qu’il va bousiller une des plus belles histoires du cinéma mondial. Mais il va le faire. Il va rajouter les scènes de Leila, piètre comédienne, que le vieux avait coupées. Il va faire le film de Leila. Parce que cette femme est la mère du garçon que Karoo a adopté à la naissance. Garçon de 20 ans formidable, qu’il adore mais dont il ne peut assumer l’intimité et qu’il renvoie toujours, sous des prétextes bidons, dormir chez son ex-femme.
C’est une grande histoire d’un homme pourri et sympathique, alcoolo mais qui ne réussit plus à se saouler, cool mais d’une cruauté sans nom puisqu’il l’exerce pour d’autres raisons, d’autres alibis. Or, l’amour va peut-être lui donner une chance de se racheter. Rendre à cette femme un enfant qu’elle n’a pas vu lorsqu’elle a accouché à 14 ans, et dont le père, très jeune aussi, s’est tué avant la naissance. Lui donner enfin un vrai rôle alors qu’elle a toujours, toujours été coupée au montage. Lui offrir la vie qu’elle aurait dû avoir. Dans le même temps, donner une seconde mère à son fils chéri.
Mais si lui ne peut plus être ivre, d’autres le sont et flinguent ses projets d’avenir radieux. Les drames ne sont jamais prévus bien que toujours au rendez-vous et ce qu’on croyait voir venir est vite remplacé par un plan b ou c, quelque chose qui donne à la vie son sel, son poivre et son poison.
Roman formidable, d’une psychologie ciselée et haletante. Même quand il ne se passe pas grand chose, on ne peut s’empêcher de lire la suite car il est impossible de lâcher nos héros sur notre table de nuit.
Les scènes de fête, les rencontres avec l’ex-femme, la description des efforts pour paraître le plus cool, le plus branché, le plus séducteur sont inénarrables. Ce théâtre de la vie est hautement jouissif. Le plus triste est que son auteur, Steve Tesich, qui faisait le même genre de métier que son héros, est mort quelques jours après l’avoir terminé.

Karoo, de Steve Tesich aux éditions Monsieur Toussaint Louverture. 1996 en VO. 2012 en VF. 608 pages, 22 €. En poche Points aussi.

texte © dominique cozette

Fuck America ! Et c’est pas moi qui le dis

C’est un migrant juif allemand, ayant connu les affres du ghetto et de la shoah, qui titre ainsi son bouquin. Il s’appelle Edgar Hilsenrath et raconte, dans une transcription burlesque, l’épopée de son double : Jakob Bronsky, pauvre petit émigré juif, pitoyable, passé par l’Europe et  vivant dans les bas-fonds new-yorkais.
Il loue une chambre chez une logeuse et ne songe qu’à la première ligne du livre qu’il va écrire. Pas question de travailler « normalement », il ne fait que des extras pourris que lui fournit un bureau de placement pour clodos. Les clodos sont ses copains, et quand il peut, il s’offre une pute mais c’est jamais brillant. Son sexe le taraude, le fait souffrir, s’érigeant facilement mais sans rien pour le calmer, car il ne se masturbe pas. Les douches froides, ça ne marche pas toujours et même avec des vieilles putes hors d’âge, il éjacule trop vite. l’enfer. Les femmes blanches, c’est même pas la peine d’y penser. Le rêve américain n’est pas pour lui.
Il arnaque pas mal, vole, triche aussi pour survivre, comme il avait dû le faire dans le ghetto et lors de ses errances tragiques pendant la guerre. Et quand vraiment il n’a plus un fléchard, il bosse une nuit, pas plus. Une vraie feignasse.
Pourtant, même si c’est en partie autobiographique, le roman n’est jamais dramatique. Il a le chic du recul et de la mise en abyme, de la dérision, de la fantasmagorie. Ses dialogues sont brefs et répétitifs, comme des petits poèmes absurdes, ses préoccupations sont simples. Et lorsqu’il rêve de réussite ou d’une belle scène de cul avec une secrétaire de direction, il le décrit comme si ça arrivait. Tout ça, assez crument.
Ce livre qu’il rédige en allemand, il mettra du temps à le publier mais, en vrai et sur le tard, il y parviendra. Il en écrit deux ou trois autres, ayant tous pour thème ses tribulations. Entre Art Spiegelman pour la dédramatisation et Woody Allen pour la lose, Edgar Hilsenrath, sorte de clochard céleste, a trouvé une façon originale de raconter sa Shoah et ses dégâts collatéraux.
Interview ici en allemand de ce clochard céleste.

Fuck America par Edgar Hilsenrath aux éditions Attila. VO en 1980, VF en 2009. 296 pages. 19 €. (voir en poche, peut-être…)

Texte © dominique cozette

La Chine d’en bas, livre ha-llu-ci-nant !

Le titre n’est pas vraiment approprié pour ce livre proprement hallucinant de Yiwu Liao. Car ce ne sont pas que les bas-fonds chinois qu’il décrit mais aussi les gens qui ont touché le fond. Différence de taille. Le titre anglais est « The corpse walker, real life stories, China from the bottom up ».
Il y est question en effet de propriétaires terriens déchus par Mao et sa réforme agraire, jetés hors de chez eux, parfois exécutés devant leur famille, parfois torturés de maintes façons. Il y est question de musiciens, de gens de la classe moyenne dénoncés comme opposants, contre-révolutionnaires, et traités pire que des chiens. Ou de porteurs de cadavres car il n’y avait pas d’autres moyens de rapporter les morts à leur famille. De nettoyeurs de toilettes, de professeurs envoyés aux champs, de chanteurs ou musiciens des rues interdits d’exercer, d’un somnambule aussi, bref de toutes sortes de gens aux parcours calamiteux.
Liao Yiwu, ex-poète devenu clochard puis journaliste (lui-même emprisonné et torturé) a recueilli cette manne auprès de personnes, certaines très âgées, ayant survécu à d’ignobles traitement, à peine croyables. Ce sont des témoignages de première main. Ce qui s’est passé en Chine a été monstrueux. C’est une chose de dire que 30 millions de personnes sont mortes de faim suite à un plan complètement foireux des dirigeants, c’est autre chose que d’entendre le récit vécu par ces gens de peu, souvent des paysans n’ayant plus le droit de cuisiner chez eux, voyant mourir leurs enfants, et parfois les mangeant. Ou cette mère qui enferme son fils dans un trou creusé dans son champ pour le sauver de la condamnation, qui y est resté tapi deux ans et en est ressorti comme un zombi aveugle, exhibé dans les village comme traitre et toujours maltraité. Ou des témoignages très récents comme le récit d’une adepte du falun gong (voir Wiki), violemment réprimé par le régime, cruellement même pour cette femme qui continue à le pratiquer malgré les exactions.
Beaucoup d’anecdotes sont assez triviales sur le comportement de paysans en ville, ou  la cruauté des prisonniers bizutant les nouveaux, d’autres sont touchants sur un renoncement à une vie confortable pour cause d’amour. Il y a aussi cette décision de Mao de tuer tous les moineaux car ils mangent les semences. Tous les moineaux morts, la Chine, pourrie par l’invasion des insectes…
Ce livre foisonne, c’est une mine d’enseignement sur la vie, les vies, en Chine de ces dernières décennies. C’est hallucinant, proprement incroyable de cruauté, d’avidité, d’injustice, mais aussi d’endurance aux brimades et exactions de toutes sortes.
C’est un gros livre qui peut se lire petit à petit mais attention de ne pas déranger votre compagne/gnon de lecture avec l’envie permanente de partager vos étonnement.

Voir le très intéressante interview de Yiwu Liao dans le Monde (qui date de 2010).

La Chine d’en bas par Liao Yiwu aux édition 13ème Note, 2014 pour la France. 480 pages.

Le chardonneret, petit titre pour bouquin hénaurme !

Ça commence très mal pour Théo, le héros de Donna Tartt, paumé et dans un sacré sale état à Amsterdam. Il va nous expliquer pourquoi sur 800 pages, de façon sobre mais palpitante, oui, c’est possible, c’est une question de style et l’auteure n’en manque pas.
Je ne vous spoilerai pas l’histoire, voici juste ce que l’on apprend très vite dès le début : notre ado, 13 ans, qui vit avec sa mère à New York et dont le père s’est enfui lâchement sans  donner signe de vie, est convoqué avec sa mère au collège car il a fait une bêtise. Il se met à pleuvoir des seaux et ils se réfugient au musée, où ils vont souvent notamment pour se repaître de ce tout petit tableau très rare de 1654, le chardonneret. Dans la salle où il est accroché, Théo est vistime d’un coup de foudre pour une fillette accompagnée d’un vieillard, tandis que sa mère l’attend à la librairie. Mais une bombe explose. Un terrible attentat. Quand il reprend ses esprits parmi les ruines et les gravats, le vieux monsieur mourant lui donne sa bague, un bijou ancien, et lui demande d’emporter le tableau pour le mettre à l’abri. Nous savons que sa mère est morte, mais pas lui.  Il l’apprendra de longues heures après, chez lui, auprès du téléphone, avec le petit tableau. C’est déchirant.
Comment pourra-t-il se consoler de la mort de la personne qu’il aime le plus au monde ? Comment pourra-t-il retrouver une sorte de plaisir de vivre ? Que pourra-t-il attendre de l’avenir quand rien ne semble avoir de goût ou de sens ? Comment pourra t-il se (re)construire ?
On va voir ce garçon désespéré pousser comme une mauvaise herbe, sans aucun moment de répit par rapport à son chagrin, traverser de périlleuses situations, faire de drôles de rencontres, obsédé par l’image de sa mère et par le chardonneret. Puis, un jour, vers la trentaine, se retrouver coincé à Amsterdam, empêtré dans une très très sale histoire dont l’issue paraît tragique.
Ce pavé saignant, le chardonneret,  écrit par Donna Tartt —  un livre tous les dix ans dont le célèbre Maître des illusions —  a reçu le prix Pulitzer. Un best-seller. Un roman dingue, dense et fluide, extrêmement documenté sur les sujets narrés, peinture, restauration de meubles précieux, drogues, trafic divers… néanmoins jamais rasoir. Un plaisir intense qui illumine les nuits de ceux qui dorment peu ou les journées de qui veut se relaxer dans un hamac. Je vous le conseille très très fortement.

Le Chardonneret de Donna Tartt, aux éditions Feux Croisés. 2013 (2014 pour la France). 796 p. 23 €. C’est donné !

Texte © dominique cozette

Z’avez pas vu Tirza ?

Attirée par l’illustration de couverture, j’ai emprunté ce roman, Tirza, de Arnon Grunberg, écrivain néerlandais. C’est l’histoire d’un vieux père qui élève seul sa fille Tirza, abandonné par sa femme partie vivre ses amours tumultueuses ailleurs et plaqué par sa fille aînée, une sacrée baiseuse, mariée à un noir avec qui elle tient un gîte en France. Ils vivent dans les beaux quartiers d’Amsterdam, il adule son adolescente qu’il considère comme surdouée et fait tout pour qu’elle réussisse. Il la materne, lui enseigne la littérature, les arts, la musique, la nourrit sainement, rencontre ses professeurs. Au début du roman, il prépare avec soin une superbe fête pour la fin d’études de Tirza. Mais sa femme revient et ça complique les choses. Qu’importe, il fait avec, buvant un peu trop pour se donner du courage. Ce qui l’entraîne dans une action totalement inappropriée.
Ce soir-là, Tirza doit lui présenter son petit ami, avec lequel elle va faire un long voyage en Afrique. Le père déteste immédiatement le jeune Marocain, l’affuble du nom d’un terroriste. Il va quand même les accompagner en Allemagne d’où il vont prendre l’avion puis disparaître en Afrique. Sans nouvelles, il décide de partir à la recherche de Tirzia mais c’est une tout autre personne qu’il va rencontrer…
Sacrée histoire très détaillée, avec une telle maniaquerie sur les motivations du héros que j’ai eu un certain mal à poursuivre. Mais après, on a envie d’en savoir plus sur ce type bizarroïde, comment il digère sa mise au placard, comment il accepte que sa femme vienne à nouveau lui pourrir la vie, pourquoi il commet cet acte grave lors de la soirée de sa fille puis  comment il met de côté sa jalousie pour accepter l’ami de sa fille qu’il abhorre…
C’est que dans la tête de ce pervers même pas narcissique, il s’en passe de drôles ! Et même si on peine à s’attacher à lui,  les moment qu’il passe en Namibie avec sa rencontre  le rendent très touchant. La fin, totalement inattendue, très dure, incite à relire certains passages en fonction de la nouvelle donne. Très bon livre !

Tirza, d’Arnon Grunberg chez Actes Sud, 2006. 432 pages, 23,80 €.

Zéroville, passionnant.

Ça ne vient pas de sortir, personne ne m’en a parlé, je ne suis pas vraiment concernée par le sujet et pourtant, ce bouquin, Zéroville, m’a fascinée. De plus en plus. Il se passe dans les années 70 et le héros, Viktar, qui n’accepte aucun autre nom, ressemble à un freak avec son crâne rasé et entièrement tatoué alors que c’est la mode des cheveux longs. Le tatouage ? Elizabeth Taylor et Montgomery Clift à l’époque de Une place au soleil de George Stevens. Car Vik est un fondu de cinéma. Il connaît un nombre impressionnant de films, d’acteurs, de monteurs, de détails techniques, de répliques. C’est simple : sa vie tourne autour de ça et c’est pourquoi il débarque à Hollywood. Mais, dans le canyon où il crèche, la bande de Manson est activement recherchée pour les meurtres de Sharon Tate (la femme de Polanski, enceinte de 8 mois) et de ses amis. Malgré sa gueule inquiétante, il s’en sort et rencontre une superbe femme à la marge et une étonnante gamine de 3 ans, deux personnes qu’on retrouve au long du livre.
Pour son malheur, Vik se rend compte que le cinéma n’est plus un artisanat d’auteurs mais une industrie d’ignares. Ça ne l’empêche pas de suivre une idée fixe, déchiffrer une image qui le hante dans ses rêves après chaque projection.Ni de rencontrer d’authentiques acteurs au sens large des films qu’il vénère.
Des aventures, il va en vivre de drôles alors qu’il est plutôt autiste, s’enferme, refuse le téléphone. Néanmoins, on le retrouve au festival de Cannes pour sa prestation de monteur miraculeux sur un film qui n’avait plus de réal. Il déteste cette célébrité soudaine. Va-t-il s’en servir pour réaliser un fantasme impossible : porter à l’écran un livre français qu’il ne cesse de relire ? Pas forcément. Ses gains lui permettent d’acheter une maison pour stocker les copies 35 mm des films qu’il réussit à voler ou à négocier. Des centaines.
On le retrouve à Paris avec le patron de la cinémathèque car il recherche l’original du Jeanne d’Arc de Dreyer, qui a brûlé, mais qu’il trouve quand même dans un asile de fous en Suède.
L’action est plutôt une quête pour tenter de comprendre ce qui le hante, une quête mystérieuse et prenante, captivante. Et même si je ne connais pas tout des nombreuses références citées, j’y ai pris un plaisir rare.
A part ça, je ne suis pas sûre qu’un tel livre atypique, difficilement réductible à un pitch, peut plaire à tout le monde, je ne sais pas… Pour info, l’auteur du livre est, entre autres nombreuses activités, critique de cinéma.

Zéroville de Steve Erickson, 2007. Editions Actes Sud 2010. 366 Pages, 22,80 €/

Maman, papa ou pas papa ?

NB 1/ Je retrouve cet article que j’ai oublié de publier il y a assez longtemps. Mais les bonnes histoires ne se démodent pas.
NB 2/J’ai écrit ce titre comme pense-bête,  mais le but n’est pas d’être drôle, et je le garde quand même car il est significatif de l’histoire.
Voilà :  je viens de finir le livre d’Eric Fottorino* — je reviendrai à ce nom après — intitulé « questions à mon père », non que ça soit un livre d’une écriture littéraire fracassante mais plutôt doté d’un intérêt humain hors norme.
Eric Fottorino, le journaliste bien connu et écrivain de même, a eu une grosse histoire de pères. Vous ne lirez sûrement pas le livre alors je vous raconte l’histoire au travers de ce qu’il m’en a laissé entrevoir.
Eric Fottorino au départ n’a pas de père. Sa mère est une jeune fille de 17 ans lorsqu’elle le met au monde. A l’époque, la majorité est à 21 ans. Elle est fille de Bordelais bien pensants, cathos et tout et malheur pour elle, elle a péché avec un juif. Un juif marocain. Misère, misère. Pas seulement péché puisque ces deux-là s’aiment et que s’il s’agit d’un accident, le jeune homme est tout prêt à réparer la faute. C’est que la mère de la jeune fille ne l’entend pas de cette oreille. Elle chasse le fautif et envoie sa fille dans un bled du midi, chez un cousin. Et puis l’enfant, lorsqu’il paraît, on le met en nourrice malgré les pleurs et les cris de sa jeune mère, on ramène celle-ci à la ville. Mais c’est vite insupportable. Alors elle va récupérer son fils, l’enfant de l’amour. Mais rien ne peut aboutir. Le père se manifeste ? On fait un chantage à la fille : c’est lui ou le bébé. Peur qu’il devienne juif, le petit, sûrement. Bref, tout est mis en oeuvre pour empêcher les amoureux de se revoir.
Le père, chassé, cravache pour réussir, fuit loin, et devient … père de tous les bébés qu’il met au monde avec amour et empathie. Accoucheur à la belle réputation, il s’installe au Maroc où les femmes ne veulent que lui.
Avant ça, la maman d’Eric est devenue majeure. Alors elle contacte son amour, car elle l’aime toujours. Mais lui, indésirable, évincé, sans nouvelles, s’est marié avec Paulette qui accouche d’un petit garçon juste à ce moment-là. Y a pas dilemme, le papa ne peut pas quitter sa femme mais il propose à la jeune mère de l’aider. Fin de non recevoir.
Parenthèse de l’histoire : savez-vous quel est le nom du papa biologique d’Eric Fottorino ? Maman. Maurice Maman. Allo Sigmund, c’est énorme ! Ça se prononce Mamane, mais ça s’écrit maman, et pour un accoucheur, avouez que…
Le petit Eric, né de père inconnu, se s’appellera Fottorino qu’après le mariage de sa mère avec Michel  Fottorino qui adopte l’enfant. Michel est aussi dans le milieu médical, il est kiné, Michel est aussi de l’autre rive de la Méditerranée, il est tunisien. C’est pour ça que le jeu de mot que j’ai envie de faire, Eric Fottorinolaryngologiste, n’est pas inapproprié.
L’histoire se poursuit. A 17 ans, Eric Fottorino, comme souvent les ados dans son cas, veut voir la gueule de son père : la rencontre lui suffit car il a décidé que ce père lâche n’a aucune légitimité. Il n’a jamais entendu sa mère parler de lui et croit qu’il n’est qu’un vil suborneur. Ce n’est que 17 ans plus tard qu’il tentera de faire un peu mieux sa connaissance, laissant passer des mois ou des années sans donner signe de vie, au grand dam de Maman. Eric avait simplement peur de trahir Michel qui l’aimait tant. C’est pour ça qu’un jour, Maurice écrit à Eric : comme on peut aimer deux enfants, on peut aimer deux père. Eric comprendra plus tard.
Et puis le temps passe, il a des demi-frères, puis des enfants et, drame, alors que personne ne s’y attend, Michel se suicide d’un coup de carabine.
Les rendez-vous avec son vrai père reprendront d’autant plus que celui-ci n’a pas beaucoup d’espérance de vie, victime d’une maladie orpheline (orpheline/orphelin, encore un mauvais jeu de mot). Alors il fait connaissance avec la femme de son père, ses enfants, le reste de la famille, la smalah quoi et apprend que lorsqu’il passait à la radio, il était solennellement écouté par ses grands parents inconnus, Mardochée et Fréha.
Drôle d’histoire, drôle de destin, amertume à fleur de récit sachant que sa mère et lui  sont passés à côté d’une si belle vie avec cet homme bon et généreux.

Questions à mon père, Eric Fottorino, chez Gallimard, 2010, 202 pages.

* E.F vient de lancer un journal, « le 1 ». Article le Monde ici.

Texte © dominique cozette

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