J’approfondis ma découverte des romans d’Alessandro Baricco que j’ai découvert au théâtre du Rond-Point avec le superbe Novecento (info ici). Sans sang est un roman qui m’a scotchée, un tout petit roman lu en une heure, un matin au lit. Rien d’inutile mais des visions effrayantes, rapides comme des rafales de mitraillette, des coups de feu et puis des éclairs sur une suite qui finit par une rencontre improbable provoquée par la petite fille du début, qu’on a connue enfouie dans une cachette minuscule, en position fœtale, les jambes bien rangées, des genoux en équilibre l’un sur l’autre, les plis de la robe bien arrangés et les grands yeux bruns intensément fixés sur un jeune homme qui refermera sa planque.
Et dehors, dans la vieille ferme, son père et son frère. Une voiture. Des hommes pressés d’en finir. On ne peut rien dire de plus, l’histoire riche et courte est toujours inattendue et elle interroge intensément sur la folie des hommes malgré leur comportement normal, leur propension à tuer, parce que c’est la guerre, parce que la guerre finie, ils ont besoin de se venger, ou de réaliser l’idéal auquel ils croient et qu’un innocent ne doit pas les en empêcher. La fin est inattendue et ferme la boucle d’une façon très graphique.
J’ai adoré ce livre ! Difficile d’en dire plus, c’est tellement dense et pur.
(revoir ici ma fiche sur Mr Gwyn)
Sans sang d’Alessandro Baricco. 2002 en VO, 2003 chez Albin Michel. 116 p. 12 €.
C’est pas que le bouquin de Fabrice Gaignault vies et mort de Vince Taylor soit de la pure littérature, c’est que le sujet méritait d’être fouillé pour le plus grand plaisir des vieux amateurs/trices de pur rock’n roll. L’auteur n’a pas l’âge d’avoir idolâtré l’archange du rock, trop jeune, d’ailleurs c’est pour ça qu’il se trompe parfois sur le nom des groupes yéyés. Mais peu importe, il retrace l’histoire improbable, pour une fois le mot convient, de ce beau garçon né d’un mineur anglais qui rêvait d’une seule chose : devenir pilote. Il se plante. Alors oui, il a fait du rock car il adorait Elvis, et puis faire ça ou autre chose. Il monte divers groupes, participe même à la dernière tournée en Grande Bretagne d’Eddie Cochran qui s’est crashé dans la voiture devant la sienne, où Gene Vincent a niqué sa jambe.
Comme il ne perçait pas, ni aux Etats-Unis ni en Angleterre, il a eu idée d’aller se produire en France où le rock était confié à des amateurs, Johnny entre autres. Mais c’était trop tôt pour ça. Eddie Barclay, qui lui fait enchaîner disques sur disques, le lâche car pas rentable. Et la presse s’enflamme car on casse tout sur son passage même si ce n’est pas lui qui en est la cause : délit de faciès, on dirait. N’empêche qu’en deux ans, et avec une seule compo de bonne mémoire, brand new Cadillac, il est devenu maudit donc culte.
Hélas, il s’est grillé les neurones avec une dope trop destructrice pour lui, résultat, HP et plusieurs électrochocs. Ça n’arrange rien. Toute sa vie sera une suite de retours flamboyants puis d’échecs, de naufrages dans les caniveaux de la musique et de la rue, de manigances ou de sincères envies de le faire ressusciter. Ça marchera rarement, de moins en moins. Au fil des temps, de ses tentations alcoolisées, de ses rédemptions, de ses visions qui lui font croire qu’il est le Christ ou Mathieu, il finit de brûler ce qui lui reste de ses ailes d’archange.
Mais à côté de cette calamiteuse malchance, il sera entré par la grande porte dans la légende du rock, le vrai, le fondateur, bougeant mieux qu’Elvis, déménageant sur scène comme un animal en rut, impressionnant, inoubliable pour ceux qui l’ont vu et suivi. C’est de lui que s’est inspiré Bowie pour créer son Ziggy Stardust, lui-même le chante. C’est lui qu’ont copié la kyrielle de rockers frenchy sans jamais y parvenir.
En plus d’être une vraie bête de scène, c’était aussi un accro aux femmes. Il les fascinait, a partagé la vie de Sophie Daumier, a eu des aventures avec BB, parmi les plus connues, et souvent, quand il était à terre, avec de simples nanas de banlieue. Elles l’amenaient chez leurs parents avec qui il était toujours délicat. Jusqu’à la prochaine tournée improvisée qui le parachutait ailleurs, longtemps à Mâcon où, amaigri, déjanté, il faisait plutôt pitié qu’autre chose, d’ailleurs, personne ne pouvait croire qu’il était Vince Taylor. Il perdait ses dents, psalmodiait, haranguait les gens avec des histoires métaphysiques ou absconses, bref, il était complètement à l’ouest.
Puis, à la fin d’un pauvre spectacle, il rencontra une Suissesse complètement toquée de lui. Elle l’embarqua au bord du Léman, il l’épousa, ça ne se passa pas toujours bien (il paraît qu’il frappait les femmes quand ça buggait dans son crâne). Puis, rongé par un cancer des os, il mourut à 52 ans.
Mais c’est pas fini. Bien après l’enterrement, sa veuve demanda à un Belge collectionneur de Vince, de l’aider à acheter un monument funéraire à sa gloire. Ce qui fut fait. Plus tard, l’auteur du livre, le Belge et d’autres, venus lui rendre un dernier hommage, découvrirent que le monument avait disparu, qu’il n’y avait même plus le nom du chanteur (son vrai nom Brian Maurice Holden 1939-1991, alias Vince Taylor) nulle part dans le cimetière. Interrogée, sa veuve n’a rien voulu dire, n’a plus voulu en entendre parler. Triste fin de vie, disparu des vivants et des morts.
J’ai été farfouiller sur le net pour en savoir plus car j’ai beaucoup aimé Vince à l’époque, j’avais même acheté deux ou trois quarante-cinq tours. Et j’ai trouvé un fil de discussions entre fans, des gens de Mâcon et de Paris chez qui il a vécu, un ex bassiste qui a tourné avec lui, et tous disent que c’était un être adorable, qu’il n’a juste pas eu de chance. Tous gardent un souvenir ému de ce rocker maudit aux allures fanées d’un Chet Baket ou d’Antonin Artaud.
Vies et mort de Vince Taylor par Fabrice Gaignault. Editions Fayard 2014. 228 pages, 18 euros. (photo 2 avec Gene Vincent. Photo 3 avec Sophie Daumier) Un docu de la BBC qui lui rend hommage car il a quand même marqué les esprits outre-manche : Ici
Une vidéo où Michel Vessot, son ami de Mâcon raconte sa vie là-bas et la vieille dame comment il faisait la vaisselle ! Ici
La petite communiste qui ne souriait jamais est le dernier livre de Lola Lafon. Il raconte, de façon romancée, l’itinéraire de cette petite fée de 14 ans, Nadia Comaneci, qui fut, en 1976, la reine des JO avec son implacable réussite à toutes les épreuves de gym, barres, poutre, sol. Tellement forte que sa note, 10/10 ne put jamais s’inscrire, l’ordinateur n’étant pas programmé pour ce chiffre.
Ce livre est passionnant parce qu’il nous replace dans le contexte de ces années-là, la guerre froide, les légendes des pays de l’est fermés à toute visite, l’entraînement de ces enfants en dépit de toute humanité, la faim au ventre, la souffrance permanente frôlant la torture. Nadia ne souffre pas, n’écoute pas son corps ni son cœur, elle ne fait que s’affuter pour devenir une machine de guerre sans aucun défaut. Personne ne s’en remettra et surtout pas les Russes qui se font tondre par cette petiote à couettes. Cette petite qui a confié sa réussite à un gros bonhomme créateur d’une école de gym performante. Plus tard, il restera aux Etats-Unis.
Et elle ? Elle attrape la « maladie ». La maladie, c’est de devenir femme, d’avoir des règles et des seins, des hanches. De se perdre dans sa graisse. On racontera qu’elle a une idylle forcée avec le fils Ceausescu. Puis un jour, elle aussi fuit son pays, aidée par un aventurier en toc, profiteur. Mais c’est juste avant la révolution et l’exécution du vieux couple Ceausescu, ces horribles dictateurs qui laissaient leurs sujets mourir de froid, de faim, régulaient la sexualité des filles pour qu’elles fassent cinq enfants, contrôlaient les calories de chacun à absorber, leur faisant vivre un enfer : se lever la nuit pour cuisiner, ou aller faire la queue au magasin, dormir avec son manteau, ne rien pouvoir faire car les lampes autorisées n’étaient que de 15 W etc… Mais surtout, les surveillant partout jusque dans leur intimité, micros, délation, comme la Stasi, quoi. En revanche, théâtre et opéra gratuits.
L’auteure envoie à Nadia les brouillons des chapitres au fur et à mesure de son avancement. Nadia répond ou pas. Boude parfois. N’apprécie pas. Et surtout, n’admet pas que l’occident critique tellementce qui se passe chez eux car tout n’est pas si noir. D’ailleurs, quand elle est aux USA, elle voit bien que si les biens matériels foisonnent, les gens sont trop pauvres pour les acheter. Qu’avant, on n’avait pas le droit de quitter la Roumanie mais qu’aujourd’hui, on n’en a pas les moyens. Et fustige la façon dont sont traités les Roumains de nos jours. Elle évoque l’esclavage né du libélarisme, les gens qui travaillent comme des brutes pour pas grand chose. Et aussi, les sociétés minières étrangères qui vont détruire une partie des belles montagnes de son pays pour extraire le gaz de schiste !
Ce bouquin est vraiment passionnant et, bien que j’aie lu en exergue qu’il était romancé, je me suis laissé avoir, pensant que les échanges Nadia-Lola étaient eux bien réels. Bien non. Ceci posé, il est extrêmement documenté, les faits et les dates sont réels et il n’y a qu’à se laisser porter par cette haletante — oui, haletante — aventure peu banale et très bien écrite.
La petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon aux éditions Actes Sud. 2014. 318 pages. 21 €.
NB : Pour revoir ou voir sa prestation extraordinaire sur poutre en 1976, clic.
Aujourd’hui, Nadia est une belle femme de la cinquantaine qui mène une vie épanouie, mariée à un gymnaste champion US. Elle a eu son fils à 45 ans, et avec son mari, ils entraînent des petits sportifs et aident de jeunes handicapés. Voir google et leur site.
Il s’appelle Martin Page, il est écrivain, nom prédestiné. Mais là n’est pas le propos de son dernier opus, Manuel d’écriture et de survie, écrit sous forme de lettres envoyées à une jeune étudiante désireuse de publier. Elle a déjà commis une ou deux nouvelles intéressantes et demande conseil (enfin, on suppose puisqu’on n’a pas accès à sa correspondance) à un « jeune » écrivain chevronné. Intitulé manuel, ce livre est plein de sagesse et de conseils donnés à un auteur en herbe, un peu comme l’avait fait Rilke en son temps dans ses Lettres à un jeune poète. Ce qui est plaisant, ici, c’est le côté pragmatique de ce que Martin Page transmet à la jeune femme, comment travailler, que penser de l’avis des autres, à qui envoyer son manuscrit, comment transformer les refus en énergie positive, échapper à l’emprise de l’édition parisienne et ses petits barons, etc.
Il décrit également, dans le détail, la façon de vivre de l’écrivain. Lui-même a choisi de quitter Paris et de s’installer dans une ville agréable avec son amie musicienne pour se consacrer à son art. Il sort peu mais apprécie les échanges épistolaires, ou via le net où il tient un blog (nous sommes d’ailleurs « amis » sur fb mais je ne le connais pas plus que ça), les rencontres lors des déplacements littéraires et des signatures. Il évoque les différents façons de gagner sa vie quand les droits d’auteur ne suffisent pas : ateliers d’écriture, résidences, rédaction de textes… Lui-même écrit pour la jeunesse. Tout lui est bon pour écrire, d’où le titre de cet article.
J’ai bien aimé la sincérité de ce livre qui traite aussi de l’amitié, la jalousie, la bienveillance et … l’esprit français.
Manuel d’écriture et de survie de Martin Page aux editions du Seuil. 2014. 172 pages, 14 €.
J’ai eu le bonheur de voir Novecento au Rond-Point, mis en scène et raconté de façon formidable par l’immense André Dussolier, sur le texte de Baricco, très belle histoire d’un pianiste et d’un bateau. Ça m’a donné une envie furieuse de lire d’autres histoires de Baricco dont j’avais adoré Soie en son temps Mr Gwyn est sorti en français cette année et c’est une histoire bien étrange, bizarre, décalée, qui excite la curiosité : Saura-t-on ce qu’on brûle de découvrir à la fin du roman ? Mystère.
Mr Gwyn est un écrivain à la mode qui fait paraître un article dans The Guardian dans lequel il s’engage à ne plus faire 52 choses, dont certaines assez drôles comme se tenir le menton avec la main pour se faire photographier, être poli avec des collègues méprisants, écrire de nouveaux articles dans le Guardian. La plus importante étant : écrire des livres.
Son agent, se voyant mal privé de sa manne, lui objecte qu’aucun écrivain n’a réussi à s’empêcher d’écrire. Mais Mr Gwyn est têtu. Cependant, le temps passant, ça le travaille, il commence à ressentir le manque jusqu’à ce qu’un portrait dans une galerie lui donne une idée : devenir copiste. « Copier » les gens. Copier ? Oui, faire un portrait écrit mais surtout pas une description.
Pour exécuter cette tâche, il met en œuvre un rituel : il trouve un lieu joliment décati, le meuble très sommairement et surtout, fait fabriquer un certain nombres d’ampoules qui doivent créer un éclairage enfantin, puis s’éteindre presque ensemble au bout d’un mois. Le temps de réaliser le portrait.
La première personne qu’il prend comme modèle, contre rémunération, est une jeune employée de son agent, potelée, pas spécialement jolie. Il lui donne la clé de l’atelier et lui demande d’être là, nue, quatre heures par jour. Constatant qu’il a réussi cette gageure, il fera neuf portraits, chacun délivré aux commanditaires en un seul exemplaire, sous forme de grandes feuilles manuscrites, avec ordre de ne jamais en parler sous peine de poursuites importantes.
Ce livre est un régal car il fourmille de détails intrigants, saugrenus, bizarroïdes. Et on se demande comment se présentent réellement ces portraits, mais aussi ce qu’est devenu Mr Gwyn, ce que cherche également la jeune modèle dans ses pérégrinations londoniennes.
Mr Gwyn d’Alessandro Baricco, 2011. Traduit de l’italien par Lise Caillat aux éditions Gallimard Du monde entier, 2014. 184 p., 18,50 €.
Bad girl est le tout dernier livre de Nancy Huston. Je ne suis pas une grande fan de tous ses livres mais j’ai trouvé celui-ci impeccable, vraiment intéressant et original. La forme est aussi importante que le fond. Pas de fluidité ou de chapitres. Que des textes courts, d’une demie à deux pages maximum. C’est très ramassé, très dense et permet de sauter du coq à l’âne, d’en raconter plus sans se soucier du liant.
L’autre ingénieux truchement est de replacer l’héroïne dans le ventre de sa mère. Et de s’adresser à l’être en formation. Ces quelques mois permettent à la narratrice, l’adulte qu’elle est devenue, de revenir sur son passé familial mais aussi sur ce qui l’attend. Sorte de mise en abyme prospective.
Cette enfant n’est pas désirée, c’est une mauvaise nouvelle pour ses très jeunes parents qui n’ont pas que ça à faire : son père bosse par monts et par vaux, loin, et sa mère veut absolument faire carrière. Ils ont déjà un môme, ça va. Au fur et à mesure que l’embryon se développe, Dorrit (le nom donné au fœtus) apprend qu’elle avait un arrière grand-père fou à lier, une grand-mère féministe mariée à un gentil bon à rien, un père dépressif qui donnera congé à sa femme pour que sa maîtresse, allemande (ils vivent un temps à Berlin), s’occupe des trois enfants, car un autre est arrivé, semble-t-il. La marâtre en fait deux autres dans la foulée et la même année.
Cette autibio utérine s’accompagne de références pour expliquer les choses de la vie : l’avortement d’Annie Ernaux, d’autres histoires d’avortements interdits qui tuaient les femmes, la claustrophobie de Becket dans le ventre de sa mère, l’arrivée de l’incomplète libération de la femme « Hélas, tandis qu’on élevait les filles à la fois comme filles et garçons, on continuait d’élever les garçons comme des garçons ». Elle évoque Romain Gary et sa promesse de l’aube que toutes les petites et grandes misères du monde faisaient tellement souffrir.
Sa mère, très absorbée par sa réussite, la confiait parfois à des babas-cool mais comme ils passent les nuits à faire la bringue, ça se passe très mal. Puis, c’est la belle-mère qui prend le relais. Toute sa vie, Dorrit devra traîner un sentiment d’abandon et c’est la lecture et l’écriture qui la sauveront.
Au tout début de l’adolescence, elle apprend le rôle de la séduction chez la femme, qui s’accompagne toujours de culpabilité. Et la peur que les femmes suscitent chez l’homme à cause de leur insondable mystère, du secret de leur utérus.
Le père déprime. Sa mère ne la voit plus, lui écrit parfois. Désirée par personne, sans attachement sincère, elle s’installe ailleurs, change de langue. Elle a écrit ce livre en français.
A neuf mois, elle est prête à affronter ce monde pas très amical.
NB importante : Ce médiocre résumé est très loin de l’enthousiasme que ce livre m’a procuré !
Bad girl de Nancy Huston chez Actes Sud, octobre 2013. 260 pages, 20 euros.
Il est l’un des auteurs norvégiens les plus lus dans le monde, il a eu plein de prix et ce roman, je refuse, vient de sortir en France. Je ne sais pas qui refuse quoi, d’ailleurs. C’est un livre polyphonique, c’est à dire à plusieurs narrateurs dont les deux principaux sont deux amis d’enfance qui vont suivre des voies totalement différentes.
Le premier, Tommy, est l’aîné d’une fratrie maltraitée par le père, éboueur. La mère les a abandonnés brusquement sans jamais donner de nouvelles et le père, violent, s’est acharné sur eux sans pitié, la soeur proche de Tommy et deux petites jumelles. Jusqu’à ce que Tommy décide que cela avait assez duré, il aime tellement ses sœurs. Hélas, après leur placement dans différentes familles, il n’aura plus vraiment le droit de les visiter à cause de ce qu’il a fait au père. Mais ils vivent tous dans le même petit bled et personne ne l’empêchera de voir sa sœur quand ils en ont envie.
Tommy devient le voisin de Jim, de son âge, très beau garçon fragile, couvé par sa mère, à la santé vacillante, souvent à l’hôpital.
L’histoire de ce petit monde très lié, puis très délié, est raconté en chapitres datés, dans le désordre, de 1966 à 2006, date à laquelle Jim et Tommy essaieront de se retrouver. Jim a raté sa vie. Pour Tommy, ce n’est pas terrible mais professionnellement, il a fait très fort. Et il semble repartir sur de nouvelles bases, des sentiments qu’il ne connaissait pas.
Quant au père et à la mère, leur destin est plutôt tragique.
Ce livre est émouvant, finement écrit. On s’attache tout de suite aux personnages car ils sont croqués de façon incisive et précise. Voilà.
Je refuse par Per Pettersen chez Gallimard, 2014 (2012 pour la VO). Traduit du norvégien par Terje Sinding. 270 pages, 19,50 €.
Il ne s’agit ni du vieux pervers de Reiser, ni de Gainsbarre, ni de Depardieu, ni de Michel Simon et encore moins de Bérurier. Je parle du grand poète pourri, Buko (1920-1994), le vraiment dégueulasse qui ne pense qu’à ça, les femmes, la clope, l’alcool. Accro aux belles jambes avec bas et porte-jaretelles, Budweiser, whisky et bon vins français, il nous déroule ses chroniques, histoires de losers pervers,obsédés, bourrés, crados et parfois violents, nous expose ses idées sur la vie qui sont aussi pertinentes qu’impertinentes, ses inextricables démêlées avec ses femmes et bien d’autres. Et des histoires vécues dont il dit que tout est inventé, lorsqu’il s’est fait jeter, bourré, d’Apostrophes (je l’ai vu en direct !), qu’il a passé quelques temps à Paris avec le réalisateur Barbet Schrœder, et un ami escroc, que ces deux-là l’ont retrouvé à Venice, Californie, pour des aventures aussi clinquantes que sordides.
Il joue aux courses pour acheter sa bibine, roule d’un motel à l’autre, drague à tout va et puis écrit, écrit. C’est pas triste ! Le Journal d’un vieux dégueulasse avait été publié en 69, ce qui l’avait lancé dans le milieu de l’underground et lui a fait rencontrer les personnages aussi importants que lui de la beat. Ce n’était qu’une quarantaine de chroniques, les autres figuraient dans les contes de la folie ordinaire et autres recueils. Ce nouveau livre, le retour du vieux dégueulasse réunit en un volume les chroniques tombées dans l’oubli. C’est édifiant, drôle, dur, alerte et naturaliste. On ne s’ennuie pas avec Buko et même si c’est pas mon type d’homme, j’aurais pas dédaigné m’envoyer quelques gorgeons avec lui !
Une postface bien drue nous remet les choses dans le contexte avec une bonne documentation.
Charles Bukowski, le retour du vieux dégueulasse aux éditions Grasset, 2001 pour la VO, 2014 pour la version française. Traduction : Alexandre et Gérard Guégan. 350 pages, 20,90 €
Price, c’est le premier roman de Steve Tesich, auteur du très palpitant Karoo qu’il faut absolument lire (mon article ici) ! Tesich est malheureusement (pour nous, lecteurs) mort, d’une crise cardiaque à 53 ans, et ce sont ses deux seuls romans (il a écrit de très bons scenarii, des essais et des pièces de théâtre). Price est le nom de son jeune héros de 17/18 ans, Dany son prénom. Il vit dans la banlieue laborieuse de Chicago sous les fumées des usines et les flammes des raffineries de pétrole. Son père est petit, mutique et chiant : pas de télé, pas de téléphone, pas de voiture. Il fait les 3×8 à la raffinerie. Sa mère est une grande et belle femme venue du Montenegro, elle fait des ménages. Dany est souvent seul la nuit.
Il passe son diplôme de fin d’année, ne veut pas que ses parents viennent le voir avec sa toge et son truc (j’ai oublié le nom) sur la tête. D’ailleurs, ils s’en foutent. Il traîne avec ses deux copains, des glandeurs, comme lui. Il rencontre une nouvelle venue en ville, Rachel, très jolie fille. Il réussit à devenir son petit ami sans toutefois maîtriser la situation. Elle le mène en bateau, lui souffle le chaud et le froid, le voit quand ça l’arrange, le jette sans raison. Un truc de ouf qui l’énerve. Parallèlement, on diagnostique un cancer à son père au stade final. Son père va alors retrouver sa langue et lui pourrir la vie, lui racontant ses déconvenues avec sa mère et les lui prédisant, car il voit bien que son fils s’en sort mal en amour.
C’est toute l’histoire de l’initiation à la vie, l’amour, la mort que raconte le livre. Le héros, on a parfois envie de le baffer, le réveiller, lui conseiller de se secouer car il est très passif, laisse couler la vie sur lui, ne fait rien pour que ça s’améliore, c’est un (cas) désespéré. Jusqu’à un certain jour où il a l’idée de se mettre dans la peau des autres pour mieux les appréhender.
Il va comprendre alors quels sont les vrais rapports entre Rachel et son père, les motivations de ses deux copains, l’un qui commet un acte irréparable pour mieux disparaître, l’autre qui préfère se fondre dans cette vie médiocre, sans surprise avec sa grosse amie, et aussi son père jqui finit par mourir, dont il découvre la souffrance.
Le talent de Tesich, c’est de réussir à mettre du suspense là il ne semble pas y en avoir. Après tout, c’est une histoire assez banale dans un trou avec des personnages sans relief. Et pourtant …
Price par Steve Tesich dans la très belle édition Monsieur Toussaint l’Ouverture. Ecrit en 1982, publié en France en 2014, traduit par Jeanine Hérisson. 540 pages, 21,90 €
Jean-Michel Gravier, journaliste, écrivain, auteur dramatique, chroniqueur TV et bien d’autres casquettes était avant tout noctambule. Il est devenu incontournable lorsqu’il a décroché sa chronique hebdomadaire au Matin de Paris, où il racontait tout, tout, tout sur ses déambulations parisiennes et cannoises. Je ne l’ai ni lu ni connu parce que je ne lisais pas le Matin, que je me fichais pas mal de ce qui se passait dans la nuit des autres, les miennes étant assez compliquées comme ça. C’était à la charnière des 80’s.
Donc encore un livre sur le passé, c’est pas que je recherche absolument ce flash-back, c’est qu’on m’a prêté ce recueil par ailleurs vanté dans une émission littéraire.
Donc on sort, on dîne, on dit des vacheries, on se fâche, on descend des lieux en flammes puis on les remonte, tout cela grouille d’infos complètement inutiles mais très amusantes. Ça nous replonge dans une époque où les seules façons de lancer quelque chose ou quelqu’un était le bouche à oreille, quelques médias et des locomotives. Ça s’appelait comme ça, les gens influents avec carnet d’adresse.
J’ai découvert une liberté de ton, un style parfois désuet, souvent vachard, mais toujours sincère et pétillant, j’ai retrouvé des marottes de l’époque, beaucoup de morts, d’endroits qui n’existent plus, d’indiscrétions (Mitterrand et Dalida !). Un homme qui ne cirait pas les pompes, en tout cas, qui ridiculisait le beauf du président, Hanin, Elkabach, Sinclair …
A la fin du livre, ses souvenir télé, où il devint esclave de Denisot, ses projections sur les décennies à venir, comment il imagine Vanessa Paradis trente ans plus tard (on y est, mais ce n’est pas du tout ça !), et une post-face sur une virée à Deauville, lorsqu’il bossait sur O’FM, en 92, deux ans avant sa mort. Distrayant.
Elle court, elle court, la nuit de Jean-Michel Gravier aux éditions Ecriture, 2014. 364 p. 23 €…