A la demande d'un tiers

A la demande d’un tiers est le premier livre de Mathilde Forget par ailleurs autrice-compositrice et interprète. Ce titre renvoie à la demande qu’un hôpital psychiatrique lui fait pour interdire à sa soeur, souffrant de troubles mentaux dangereux, de sortir. A côté des souvenirs avec celle-ci, l’héroïne égrene des saynètes, des anecdotes non dénuées d’humour de tout ce qu’elles ont vécu, notamment le suicide de leur mère qui s’est jetée du haut d’un donjon. Elle a beau mener une enquête serrée auprès, notamment, de divers médecins, elle n’obtiendra jamais de bonne réponse : ils ont tous un point de vue différent sur cette femme.
La perte de sa mère l’entraîne à s’intéresser à des orphelins comme elle, Bambi par exemple, qui l’obsède et qu’elle déteste. mais aussi sur les serial killers qui renvoient souvent à la figure maternelle. Elle étudiera les écrits de celui qui fait autorité en la matière, un Français dont la compagne fut assassinée par un tueur américain. Elle est fascinée également par les requins, va les visiter dans les endroits où c’est possible, sachant qu’ils se laissent mourir en captivité.
Ce qui est original dans ce roman loin d’être tragico-larmoyant, c’est l’impression de légèreté, de bondissement de sujet en sujet, c’est très varié, dont on sent qu’elle les a étudiés en profondeur avant de les livrer au récit, même si (je crois) ils n’apportent pas tous grand chose, comme c’est le cas des fissures des poutres apparentes, le pourquoi de la chose d’un point de vue technique. Elle cite un passage du Traité de la charpenterie (1837) d’Armand-Rose Emy. Elle nous parle du syndrome du coeur brisé, appelé takotsubo, découvert dans les années 80 par des médecins japonais. Elle raconte aussi l’histoire du château où est morte sa mère, va interroger sa grand-mère qui n’a rien d’autre à lui confier que les lettres de sa fille, la mère de l’héroïne donc, lui a écrites, pleines de détails futiles sur les vêtements et les hommes. Sa mère qui jouaient les mêmes airs de piano tous les soirs pour bercer le sommeil de ses filles.
Et puis, elle essaie de se remettre de la séparation de « la fille avec qui elle voulait vieillir » mais avec qui elle n’a pas fait grand chose, ayant elle-même provoqué le départ de peur de souffrir trop dans le cas inverse. Mais qu’elle rappellera peut-être.
Ce livre est comme un puzzle impressionniste et étrange, composé de petits morceaux d’elle et de sa sœur et de sa mère, de Bambi et du requin. Très joli petit livre.

A la demande d’un tiers de Mathilde Forget, 2019 aux éditions Grasset. 160 p. 16 €

Texte © dominique cozette

La dernière fois que j'ai vu Adèle

La dernière fois que j’ai vu Adèle d’Astrid Eliard, 29 ans, raconte l’histoire d’une jeune fille, fermée, taciturne, qui s’évapore. Elle a laissé sa chambre en ordre, ce qu’elle ne faisait jamais, avec une chanson qui tourne en boucle pour laisser croire qu’elle est encore là. Mais elle n’a pas emporté son corset qui soutient sa colonne vertébrale en vrac. Elle le déteste comme elle se déteste. Adèle est partie. Elle a seize ans. Sa mère appelle le père, son ex, dont elle est séparée. Ils mettent au point un plan de recherches parmi et vont déposer une requête à la gendarmerie. Ils ont aussi un garçon, un peu plus jeune qu’Adèle, qui reste zen pour tente de réconforter sa mère à mesure que le manque et l’angoisse s’épaississent. Les recherches ne donnent rien du côté des collègues de classe, elle n’avait pas vraiment d’amis. Secrète et discrète, elle ne laissait rien paraître.
Quelques jours plus tard, un attentat a lieu au Forum des Halles qui fait des dizaines de victimes. L’un des terroristes est abattu. Bien qu’il n’ y ait que peu de chance qu’elle s’y trouve, la mère s’enfonce de plus en plus dans la panique. Elle dont le métier est de remettre debout des familles rongées par des maux d’ados, ne tient pas le choc. Elle sombre inéluctablement. Jusqu’à ce qu’elle voie, aux actus, la photo d’une jeune fille en hijab, la petite amie du terroriste, recherchée par toutes les polices, Hasna Bellaouar. Mais elle a reconnu Adèle. Dès lors, elle tente tout pour la retrouver, passe sont temps sur Internet, intègre une asso où se retrouvent les parents d’enfants partis faire le jihad. Là, elle rencontre la mère d’une ado qui a fui à Raqqa, comme sa fille et qui a un bébé. Mais le fil entre cette mère et sa fille fugitive a été tellement difficile à créer, il est tellement ténu, tellement soumis à des interdictions dont « parler de ça » qu’elle se refuse à lui demander si elle connaît Adèle. Elle lui apprend seulement que la plupart des filles réfugiées à Dacca sont mariées, parfois plusieurs fois, peuvent avoir un enfant, sont enfermées toutes ensemble dans une grande bâtisse avec pour seule mission de tenir la maison mais ne sont jamais envoyées sur le terrain de la guerre.
La mère d’Adèle est d’autant plus désespérée qu’elle est harcelée par les journalistes, les courriers malveillants, les menaces car, dans la plupart des cas,  journalistes, policiers, public, les gens en général, mettent en cause la mère, en premier, surtout quand le père est parti. D’où son enfermement forcé, son obstination à ne voir personne. Sauf sa propre mère, hospitalisée pour cause d’Alzheimer, sa mère à qui elle peut déverser ses chagrins sans crainte de jugement car elle ne sait même plus qui est Adèle.
Une histoire qui interroge douloureusement sur nos propres enfants qu’on ne connaît en fait pas du tout.

La dernière fois que j’ai vu Adèle d’Astrid Eliard. 2019 au Mercure de France. 220 pages, 18,80 €.

Texte © dominique cozette

Quand t'es dans le désert…

Rose désert est le deuxième roman de Violaine Huisman (fille de) où elle raconte… Violaine dans le désert. Elle ne dit pas, dans les interviews, qu’il s’agit d’elle mais oui, pourtant, sa mère bipolaire, son père, ses lieux d’habitation, etc. Donc Violaine, même pas la trentaine, pour échapper à un violent amour toxique, un mec qu’elle adore mais dont elle pense qu’il ne l’aime pas et qui la baise avec brutalité, qui travaille dans l’édition, comme elle, à New York, donc décide de se rendre à l’invitation de sa soeur qui fête ses trente ans à Marrakech avec faste. Ce sera son point de départ. De là, elle enchaînera sur un périple africain qui la mènera, sans aucune préparation, à Dakar où vit depuis peu, sa foldingue de mère, mariée à un Africain. On aborde le voyage par Nouakchott en  Mauritanie où Violaine, sans aucune réticence,  se laisse guider par un homme plus âgé, Serge, buveur de bière dès le matin, qui va la transbahuter où elle veut. Ce qu’elle veut, c’est aller voir une vieille ville de sable. Entre temps, un soir, elle se laisse embringuer par un splendide mec en Porsche, alors qu’elle est déjà ivre. Il lui fait prendre des substances dans la boîte clandestine où il l’entraîne. Cette fois, elle a peur. Au matin, elle se retrouve dans son lit à l’hôtel, ses affaires bien pliées, dans un état lamentable, ne se souvenant absolument de rien.
A Dakar, la surprise sera forte : le mari de sa mère, déjà, pour lequel elle ressent un véritable choc, puis l’endroit où ils vivent. Mais sa mère est à Paris, pour se soigner. En fait, elle se suicide.
Bref, des mésaventures de toutes sortes entre lesquelles elle raconte ses histoires d’amour d’avant et surtout celle avec lui, le fameux toxique. Il est beaucoup question de sexe dans son vécu. Une fille plutôt instable, qui compte parfois sur son père pour s’en sortir mais son lourd passé, avec cette mère bipolaire fantasque dont elles devaient s’occuper avec sa soeur, depuis toutes petites l’excuse.
Ce roman très bien raconté, sec, emporté, sans concession de l’écrivaine par rapport au personnage qu’elle campe se compose de trois parties : en premier, elle dit je, raconte son voyage en direct, ses réminiscences, ses sensations, ce qui l’a amenée à ça. La deuxième partie relate sa vie, écrite de facçon factuelle à la troisième personne, ses parents, son enfance, une rupture curieuse de style mais qui complète le portrait, qui l’encadre. En trois, le je revient pour boucler le voyage. Ce n’est pas toujours facile de savoir à quelle tranche de sa vie elle en est à cause de nombreux flashes-back, sans être réellement gênant.
Un livre très attachant qui m’a donné envie de lire le premier roman centré sur sa mère.

Rose désert de Violaine Huisman, 2019 aux éditions Gallimard. 236 pages, 19 €

Texte © dominique cozette

Demander pardon aux femmes ? Et puis quoi encore…

Eva Ensler (es Monologues du vagin), a créé une fondation, le VDay, pour aider les femmes abusées, et vient de sortir Pardon, un livre très dérangeant puisque c’est elle qui tient la plume à la place de son père, mort depuis trente ans, qui demanderait pardon à sa fille pour tout le mal qu’il lui a fait. Eve Ensler dit dans une interview que les hommes ne sont pas formatés pour demander pardon, ce serait trahir tous les hommes que de montrer la faiblesse de l’un d’eux. Comme on le sait, les violences que subissent les enfants sont destructrices à très long terme, enfouies ou non. Voilà des décennies qu’Eve se reconstruit difficilement, qu’elle essaie d’écrire sur son père malfaisant mais qu’elle n’y arrivait pas. Jusqu’à ce qu’elle trouve ce subterfuge. Ainsi, elle s’allège de la douleur d’avoir été niée, chosifiée. Le pardon existera même si c’est elle qui l’a fabriqué.
Son père : un type élevé à la dure, sans tendresse ni de ses parents, ni de sa fratrie. L’illumination a lieu lorsqu’il voit des films américains. Il est bluffé par l’allure de ces hommes élégants, les héros d’Hollywood si séduisants. Il se met à les copier et peu à peu, il devient comme eux : irrésistible. Il sait qu’il est creux, mais au moins, il brille. A cinquante ans, il rencontre une bombe de vingt ans, la mère d’Eve. Ensemble, ils forment un couple chaud glamour, sont de toutes les fêtes new-yorkaises où on les appelle Cary Grant et Doris Day. Puis naît Eve. Alors là, le père est bouleversé : quoi de plus tendre, de plus innocent, de plus vivant que ce petit être qu’il se met à adorer plus que de raison. Il est totalement enflammé par sa passion, comme jamais il ne l’a été. C’est lorsqu’elle a cinq ans, lors d’un jeu taquin qu’elle aimait, qu’il dérape. Et ça ne s’arrêtera plus. Puisque le corps de la petite est si offert, si palpitant, il sera tous les soirs sa source de caresses, son violeur adoré, dans le plus grand des secret. Jusqu’au jour où, après un retour des vacances, elle est tellement occupée avec un garçon à un jeu d’enfants (ils ont dix ans), qu’elle l’ignore. Il est tellement abasourdi de voir comment elle l’a oublié qu’il décide de la soumettre d’une autre façon, de lui montrer qui est le maître. Et démarrent alors les violences physiques, verbales, les humiliations, les punitions, les tentatives de meurtre, tous les sévices possibles et surtout (!) la totale déconstruction de son mental : il l’abêtit, il en fait un petit animal apeuré, nul, qui a perdu toute confiance en elle, qui devient un cancre. Ne parlons pas de sa santé physique. Et chaque fois qu’elle fuira, ou tentera, notamment dans son mariage avec un barman, les rétorsions seront d’une brutalité folle.
Ce qui est dérangeant, c’est de garder en tête que ce n’est pas le père qui écrit pour demander pardon, mais elle. Evidemment, elle se sert de ses souvenirs  mais elle se décrit elle-même de façon très positive : elle est la plus jolie, la plus intelligente, la plus craquante etc… Parfois, on se dit qu’elle attige, mais peut-être pas. On ne sait pas. En tout cas, elle ne nous épargne pas les détails de son enfance, son adolescence et sa jeunesse martyrisées , saccagées. Et sa mère ? Elle s’est pliée aux ordres du mari. Comme souvent.
C’est un livre important mais le fait d’écrire par personne interposée le rend moins touchant. Enfin, c’est mon point de vue. Mais ne le rend pas moins horrible par rapport à ce que peuvent faire subir des adultes à des enfants.

Pardon d’Eve Ensler. 2019 chez Denoël traduit par Héloïse Esquié. 140 pages, 16 €.

Texte © dominique cozette

L'intimité de Kureishi

En prenant Intimité de Hanik Kureishi à la médiathèque, je ne savais pas qu’il était à l’origine du film de Chéreau que j’avais beaucoup apprécié. Je me souvenais néanmoins que l’auteur était aussi celui du scenario de My beautiful laundrette entre autres. Ce livre, du siècle dernier, est mince et commence bille en tête par l’histoire qu’il va dérouler : c’est la dernière soirée qu’il passe chez lui avec sa femme, ses deux petits garçons dorment. Il n’a rien dit à Susan, il s’en ira demain matin, avec un simple sac, loger chez son ami Victor, dans un réduit sans placard. Ce qui explique qu’il va pratiquement tout laisser. Cette dernière nuit, il livre ses sentiments, ses ressentiments plutôt, sur son couple. Il débine sa femme devenue dure, qui ne supporte plus d’être touchée. Il sait très bien que ses garçons vont mal vivre son départ surprise, qu’ils ne le comprendront pas, qu’ils en porteront longtemps les stigmates, qu’il ne les reverra que très rarement. Il subodore que si l’amour l’a déserté, le même phénomène se reproduire avec une autre femme. Il pense alors à Nina, sa maîtresse indomptée avec qui il vit de passionnels moments de sexe, mais qui ne le supporte plus et a disparu. Qui a aussi couché avec Victor mais l’histoire date. Et il se remémore la nuit où sa femme venait juste d’accoucher du premier, il s’est tiré avec une de ses maîtresses en n’embrassant même pas Susan, ce qu’elle lui reprochera longtemps.
Durant cette nuit, il navigue entre l’attitude de ses deux amis, Victor donc qui a lui aussi quitté femme et enfants pour vivre sa vie, c’est à dire baiser des femmes sans s’attacher, aller au café, rester libre : cela lui convient, il ne regrette rien. Et un autre ami, Asif, qui continue à s’accrocher coûte que coûte à son couple même si leur mésentente est visible : mais pour lui, faire durerl e couple une bataille essentielle qu’il faut continuer à livrer, rien ne sert de partir. « Et pense aux enfants », ajoute-t-il.
Désir, absence de désir, Kureishi dissèque les constituants de l’amour, les épuise durant la nuit, tente de se masturber dans une culotte de sa femme, puis décroche une photo de Lennon dédicacée pour l’emporter, n’arrive pas à faire son sac. Sa femme se lève, essaie de le sonder mais il ne lâchera rien.
C’est superbement écrit ou traduit, on a envie de cocher toutes les phrases…
Il paraît que ce livre a été vivement critiqué lors de sa sortie vu qu’il venait de quitter sa femme et ses fils… Ah, les écrivains !

Intimité de Hanik Kureishi (Intimacy) traduit par Brice Matthieussent, 1998. Aux éditions Christian Bourgois, 168 pages, 90 francs (!). Existe en poche.

texte © dominique cozette

 

Si tu meurs, je te tue.

Pour commémorer dignement les attentats de Charlie, j’ai acheté le livre de Chloé Verlhac, la veuve de Tignous (Bernard Verlhac),  joliment intitulé Si tu meurs, je te tue, une phrase qu’elle lui disait pour lui interdire de partir, vu qu’il évoquait cette probabilité de mourir avant elle puisque plus âgé. Tignous, c’était son amoureux, l’homme de sa vie, le père de ses deux gamins de 5 et 10 ans, le père aussi de deux plus grandes filles dont l’une sera toujours aux côté de Chloé dès le début. Le début, c’est que lorsqu’elle se précipite au journal le 7 janvier, évidemment, le quartier est bouclé, elle passe extrêmement difficilement les barrages puis on la bloque, on ne lui dit rien. Et là, elle voit passer tranquillement l’avocat Richard Malka avec Jeannette Bougrad, la compagne présumée de Charb. Elle l’interpelle, mais ils rentrent tous les deux à l’endroit dédié aux proches, mais ne fait rien pour elle. Tout au long de ces prémices atroces, on va la négliger, la laisser en plan, ne rien lui dire. Puis, alors que ça y est, elle sait qu’il est mort, des secours pour les proches s’organisent mais là encore, il faut qu’elle fasse des pieds et des mains avec sa belle-fille pour qu’on les emmène dans la cellule de crise. Tout au long de son deuil, elle va aller de déception en déception. Charlie, le journal, se détourne d’elle. Les assos d’aide aux victimes ne transmettent pas les documents car « c’est un cas compliqué », les assurances pareil. Ensuite, plus tard, elle devra convaincre une psy de la douleur de sa perte. Obscène. Elle ne comprend pas le décalage entre l’énormité de cet événement devenu mondial et le peu de cas que l’on fait d’elle, une des principales victimes de l’attentat. C’est énorme.
Bien sûr, elle est effondrée, mais il y a les petits à protéger, puis tous ces gens qui viennent la voir, les journalistes, les politiques, les amis, les amis d’amis. Heureusement qu’elle est bien entourée. Alors que Hollande, qu’il a reçue à l’Elysée, lui avait fait la promesse de s’occuper de son dossier, il ne fait rien. Et tout est à l’avenant. Mais elle rencontre des gens formidables, qui feront ce qu’il faut pour elle qui veut perpétrer la mémoire de Tignous (impossible de compter sur les nouveaux patrons de Charlie !), notamment la maire de Paris, Hidalgo, et celle de Montreuil qui met une logistique à sa disposition pour lui rendre la vie plus simple. Et surtout Christiane Taubira qui va faire accélérer les choses et deviendra une amie au long cours.
Mais le livre, c’est d’abord une histoire d’amour, de tendres souvenirs, des mots doux, des tranches de Tignous dans ses petites manies, ses habitudes, ses passions, leurs enfants et leur chagrin. Ce livre, c’est pour l’aider à passer à autre chose, non pas s’éloigner de son amour, mais de séparer l’homme qu’elle aimait et aimera toujours de l’artiste dont elle va faire vivre les œuvres, des milliers de dessins, des projets presque aboutis… Son nom a été donné à la salle des Commissions de l’Hôtel de Ville et à un centre d’art contemporain à Montreuil, entre autres. Et Chloé a publié plusieurs livres de Tignous.
C’est un livre du cœur, poignant mais résilient qui nous fait (presque) envier son autrice d’avoir connu cet homme si chouette.
Un très bel interview d’elle dans Madame Figaro, ici.

Si tu meurs, je te tue de Chloé Verlhac aux éditions Plon. 2020. 222 pages, 18 €.

Texte © dominique cozette

Le Consentement de Vanessa Springora

Il faut du culot, du toupet, du courage, appelez ça comme vous voulez, pour raconter une telle histoire, son histoire, connue un peu de tous à une époque, mais inconnue dans le détail disséqué. Elle c’est Vanessa Springora, ancienne petite proie de GM (elle ne cite pas son nom). Il faut aussi affronter ceux qui questionnent, un chouïa accusateurs : mais pourquoi quarante ans après ? Quelle question !
Et alors ? Les écrivain.e.s s’interdisent-ils de raconter leur enfance, ou des épisodes passés d’une vie lointaine ? Pourquoi le prédateur aurait eu le droit de graver la vie de cette jeune fille dans plusieurs livres, avec son prénom et son initiale, avec les détails de sa vie, avec les lettres qu’elle lui a écrites… et qu’elle-même serait illégitime à l’évoquer au moment où elle s’y sent prête ?
Car la sortie de ce livre en soi n’est pas le sujet, quelles qu’en soient les qualités littéraires. Le sujet c’est : voici comment un prédateur sexuel connu de toute l’intelligentzia m’a volé mon innocence, m’a fait subir des pratiques interdites par la loi, comment il m’a amenée à vivre à l’hôtel avec lui, comment il a établi sa réputation, sa gloire, grâce à ses pratiques pédophiles sans que personne ne s’en émeuve. Et comment je suis restée aveugle au mécanisme de son emprise exercée sur moi. Et pourquoi ma mère a toléré tout ça ? Et mon père, même démissionnaire, qui, fou de colère lorsqu’il l’a appris, a dit qu’il allait porter plainte mais ne l’a pas fait ? Et comment un médecin, lorsque j’ai été hospitalisée pour une somatisation grave de mon mal être, lorsque je me suis confiée à lui, m’a t-il proposé de rompre mon hymen au bistouri car le sexe de l’homme ne rentrait pas, ce qui nous conduisait à une pratique dérivée ? Et oui, il a rompu l’hymen en me souhaitant une sexualité épanouie.
La question est comment se remettre de tout ça après que j’ai compris que je m’étais fait berner, alors que le prédateur continuait à me harceler pendant des années, comment il cherchait à me joindre, puis comment il ne cessait de m’envoyer des lettres ?
La question est encore : comment, quand le mal commence à s’atténuer, faire face à un nouveau déferlement de violence parce qu’un autre livre sur moi paraît, que tout ce petit monde de l’entre-soi (d’Apostrophe, entre autres mais pas que) s’en réjouit, trouve ça formidable. Comment cicatriser quand on apprend plus tard que l’éditeur n’aurait jamais dû accepter que mes lettres paraissent sans mon autorisation ? Et comment digérer le fait que « l’œuvre » du prédateur  (ma vie volée, quoi) soit à jamais sanctuarisée à l’IMEC, autrement dit le célèbre Institut Mémoire de la littérature contemporaine — à côté de Proust ou de Marguerite Duras — auquel il a fait don de tous ses manuscrits, écrits, correspondance ?
Et encore, quand elle apprend que des photos d’elle de l’époque sont sur le site du harceleur mais qu’on ne peut rien faire car ce site est géré en Asie, par un « inconnu » hors de toute législation française ?
Le livre, oui, Vanessa devait l’écrire, pour elle et contre lui, elle devait crever l’abcès, ses enfants arrivaient à l’âge qu’elle avait lorsque sa vie a basculé. Oui, elle devait expliquer pourquoi/comment une très jeune fille, sans père auprès d’elle, tombe facilement très amoureuse d’un homme mûr célèbre qui sait y mettre les formes, comment il sait l’isoler de son entourage, la couper de sa scolarité, comment il sait l’éblouir par sa culture, se l’attacher par ses flatteries permanentes et surtout, comment il est facile de la tromper.
L’innocence perdue de Vanessa Springora, comme de toutes les autres, les petits Philippins même pas pubères, des culs frais comme il l’écrit, qu’il allait sodomiser régulièrement méritait ce livre, ne serait-ce que pour que les enfants et les femmes agressés puissent parler sans honte.
Une anecdote : un jour, dévastée, elle se rend chez le vieux Cioran qu’elle connaît bien, pour lui demander de l’aide. Mais il la rabroue « gentiment », lui expliquant qu’elle doit être à la disposition de ce grand artiste et que c’est un honneur qu’il l’ait choisie.
Le ton de la narratrice n’est pas celui de la  colère ou de la violence, et aucun détail sordide sur leurs « ébats » n’est évoqué. C’est factuel, simple, sobre. Elle y narre les galères qu’elle a subies ensuite tant elle était en vrac, les dépressions, les crises psychotiques et le temps qu’il lui a fallu pour se reconstruire, même si les énormes failles sont tangibles et que le démon revient souvent la narguer. A lire pour bien comprendre la gravité de la prédation sexuelle sur les mineures (et les autres victimes).

Le Consentement par Vanessa Springora, 2020 aux éditions Grasset. 212 pages, 18 €

Texte © dominique cozette

 

 

Cassandra Darke

 

Posy Simmonds a déjà réalisé deux histoires avec cette vieille bonne femme égoïste, très riche, escroque, sûre de ses idées, mais je ne les connais pas. Je découvre celle-ci appelée sobrement Cassandra Darke, du nom de la vieille portant chapka pour s’isoler de ses compatriotes qu’elle abhore, toute misanthrope qu’elle est. Elle a eu une belle galerie d’art  avec son mari qui, un jour, s’est barré avec sa soeur, une belle fille. Depuis, elle négocie de l’art pour de riches collectionneurs, parfois de façon malhonnête, de quoi entretenir sa grande maison dans un quartier chic de Londres, sa cuisinière et son chauffeur. Mais un jour, la fille de sa soeur (et de son ex-mari qui agonise) lui demande asile. Peu empathique, la vieille refuse d’abord. Puis trouve une solution : OK, elle vivra dans le sous-sol aménagé mais exécutera les basses besognes comme promener le chien, aller chercher telle chose etc… La jeune fille est une artiste émergente, elle réalise des performances féministes sur le monde de l’art. Tout semble se dérouler parfaitement jusqu’au jour où elle se heurte à un dangereux prédateur et que, pour s’en débarrasser, elle donne le 06 de sa tante. S’ensuit une série de quiproquos dans des mises en scène choupinettes, des disputes, des empoignades et même une éventration de la vieille dame à l’arme blanche.

Cette BD est moins simplettes que je ne l’avais cru, ça pourrait être un chouette polar, les dessins sont super, les dialogues itou et on entre aussi dans le monde de l’art contemporain. Le plus important pour l’autrice, c’est d’illustrer (ce qu’elle fait brillamment) la fracture sociale de notre époque, aussi criante que sous Dickens qui la décrivait si bien. Cassandra finira-t-elle par voir l’énorme fossé qui sépare sa vie de nantie avec celle de pauvres hères qui croupissent dans leur vie de merde ? Ha ha…

Cassandra Darke par Posy Simmonds. 2019 aux éditions Denoël Graphic. 96 pages. 21,90 € pour l’édition limitée de noël avec tiré à part d’une image.

Pulsions … de rire ?

Kyan Khojandi nous avait pliés avec ses Bref sur Canal. Puis il a fait un spectacle. Puis il vient de faire ce livre mi-BD, mi-texte, « spectacle graphique illustré » pour tenter de s’expliquer, de nous expliquer, comment apprivoiser ses pulsions diverses, de vie, de mort, de violence, sexuelles… On y retrouve son addiction à la masturbation, ses angoisses, ses fantasme.
Bref, il nous amuse autant.
Bref, amusez-vous avec ça.
Oui, je sais, c’est court. C’est bref.

Pulsions de Kyan Khojandi et Bruno Muschio, illustré par Boulet, 2019 aux éditions Albib Michel. 208 pages, 15,90 €.

Texte bref © dominique cozette

Le hasard fait bien les choses

A l’occasion de ces chroniques d’Elena Ferrante, je découvre Andrea Uccini qui illustre tellement joliment chaque chronique de l’écrivaine. Ce n’est pas un débutant puisqu’il sévit régulièrement au New-York Times, au Guardian, au Washington Post et au Wall Street Journal. Allez voir son site et regardez les images de près : elles relèvent d’une délicieuse poésie aux nuances subtiles.
Sinon, oui, les chroniques du livres, 51 en tout, ont été commandées à Elena Ferrante par the Guardian. Elle a fait l’exercice durant une année et c’est intéressant de comparer la sobriété réfléchie de ce livre au foisonnement de l’Amie Prodigieuse. On sent qu’elle a poli sa pensée pour aller le plus loin possible dans le sujet traité, la jalousie, la mort, l’écriture, le cinéma… et  nous donner à réfléchir.
C’est un très beau petit livre avec rabats à trous qui laissent passer les couleurs.

Chroniques du hasard par Elena Ferrante, titre original : L’invenzione occasionale. Traduit par Elsa Damien. 2019 aux éditions Gallimard. 174 pages. 16,50 €

Texte © dominique cozette

 

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