Un nouveau Iain Levison trop bien

Iain Levison, né en Ecosse mais vivant aux Etats-Unis m’a souvent régalée avec ses petits romans acerbes, drôles et quand même très critiques sur le rêve américain. Le dernier, Un Voisin trop discret, est un régal. Il n’est pas très épais mais les situations mises en scènes sont denses, explicatives et parfois cocasses. Il m’apprend des tas de choses au sujet des militaires qui œuvrent en Afghanistan, comment ils sont gradés, pourquoi il vaut mieux être marié et avoir un enfant pour monter en grade si telle est l’ambition de l’impétrant. Comment aussi une femme de soldat devine que son mari a été tué en service. Ce que j’aime beaucoup, c’est que cet auteur décrit aussi le point de vue des femmes. Bon venons-en au fait.
Il y a plusieurs héros principaux, a priori très loin les uns des autres, mais qui vont finir par se rencontrer de façon assez violente, inattendue et surtout cocasse. Le premier en scène est un homme très secret de soixante ans qui conduit un Uber, qui ne reçoit jamais personne chez lui, qui veut qu’on lui foute la paix. Problème numéro un : les foutues appréciations des clients. Parfois, à cause d’un pet de travers, il se retrouve dans la merde. Problème numéro deux : sa voisine, mexicaine peut-être, qui a laissé ses clés à l’intérieur et lui demande de l’aide. Une jeune femme avec un enfant dont le mari est en mission mais dont elle craint, à raison, le retour prochain.
Puis une jeune femme qui revoit un de ses amis de classe dans un bar. Elle est mère célibataire d’un môme de quatre ans affligé d’une malformation interne, or les soins, aux Etats-Unis, coûtent excessivement cher. Mais voilà-t-il pas que son ami, qui est gay, lui propose le mariage. Avantage pour lui : il pourra monter en grade plus facilement. Pour elle : un train de vie très attrayant avec prise en charge de tous les problèmes de santé du gosse. Tope-là, marché conclu. (Et ne croyez pas que c’est cousu de fil blanc et que le « mari » va devenir hétéro. Non, pas de ça ici !). La rencontre entre les deux maris, militaires, va produire des situations particulières, jusqu’au tragique.
C’est extrêmement bien construit. Outre une histoire pas banale, on y trouve les thèmes de nos tracasseries actuelles comme, je l’ai dit, les notations à tout va, mais aussi la gêne pour parler aux gens (ou des gens) sans les froisser car aujourd’hui, le plus petit mot peut ressembler à un crachat.
Quant à la fin, elle est jouissive. Le côté psy des héros s’y développe de façon logique mais complètement à côté de la plaque. Très fort ! Un régal, je vous dis.

Un voisin trop discret de Iain Levison. (Parallax, le titre original) traduit par Conchita Gonzales Batlle. 2021. Aux éditions Lana Léni. 220 pages, 19 euros.

Texte © dominique cozette

Amour filial, amour paternel, sacrée histoire

Elle se passe dans des coins précis de France, le Jura, Lyon, Saint-Claude, Oyonax, les lieux y sont cités, décrits, la nature s’y tricote, elle y tient un beau rôle. Le livre de Pierric Bailly s’intitule Le Roman de Jim. Jim n’est pas encore né lorsque Aymeric sort de prison pour des histoires de travaux irréguliers et revoit par hasard Florence, aide-soignante,  rockeuse de quarante ans, qui ouvre son manteau pour lui montrer son ventre. Elle est enceinte de six mois mais le père, marié ailleurs, est hors champ. Les deux amis de voisinage passent la soirée ensemble. Lui est, par choix, intérimaire, il aime les boulots qui ne durent pas trop et l’emmènent dans des domaines différents, scieries, supérettes, usines, travaux saisonniers. Pas le genre à se fixer, ayant déjà formé un « petit couple » avec une copine de classe.
Ils s’entendent si bien qu’ils ne cessent pas de se voir. L’amour avec le gros ventre ne le gêne pas mais il n’imagine rien au sujet du gamin. Il accompagnera la délivrance, aidera la mère comme il peut jusqu’à ce que l’amour pour le tout-petit lui tombe dessus. Et ça sera la grande histoire de sa vie, ce petit Jim. Tous les trois iront vivre auprès de la mère de Florence, veuve, râleuse mais connaissant tout sur les plantes et les bestioles du coin, dans une vieille ferme avec dépendances. La pêche, la chasse, les arcs, les balades en forêt, les réponses aux questions quand l’enfant les posera, Aymeric saura y faire, le petit l’appellera papa sans savoir qu’il ne l’est pas.
C’est très beau, très ordinaire aussi, très pétri d’humanité.
Mais voilà qu’un jour débarque le père biologique de Jim, effondré par la mort accidentelle de sa femme et ses enfants. Inconsolable, détruit, il demande juste un peu d’amitié. Jim a dix ans. Et c’est là que tout se complique, forcément. Il y aura de l’énervement, du malheur, un peu d’espoir, d’énormes chagrins,  puis plus rien, puis le temps qui passe avec des surprises pas toujours positives.
Très beau roman dont on voit les images comme dans un film, dont on peut partager les larmes, sur lequel surtout on s’interroge sur le rôle du père, de la paternité, sur l’amour filial. Et sur le mensonge lorsqu’il est, ou pas, justifié, pour l’intérêt de l’enfant malgré lui. Jim, je l’ai aimé, tout le monde l’a aimé, mais peut-être pas toujours de la meilleure façon. Pierric Bailly n’hésite pas à dire qu’il s’agit d’un mélodrame, d’une histoire sentimentale. Bourrée d’émotions, quoi. Bouleversante, oui, vraiment.

Le roman de Jim par Pierrick Bailly, 2021, aux éditions P.O.L.

Texte © dominique cozette

Une vie étincelante

Une vie étincelante a été publié pour la première fois en 1932. L’autrice, Irmgard Keun (1905-1982) y conte l’histoire ultra-moderne d’une femme libre qui veut devenir une « vedette ». C’est son obsession. Elle ne voit pas sa vie autrement que dans le clinquant d’une existence éclatatante faite de mondanités, de richesse, de luxe. Elle vient de très bas, elle a beaucoup à gravir. C’est pourquoi elle fuit sa famille à dix-sept ans, sa petite ville moyenne et sans avenir pour intégrer Berlin (qui n’était pas coupée en deux, alors) et sa mine de possibilités pour quelqu’un comme elle, belle, attirante, sexy, qui n’a pas peur de se servir des hommes pour lui faire la courte échelle. Tout ce qui n’est pas « distingué » ne trouve aucune grâce à ses yeux, « distingué » est un mot qui revient tout le temps, comme on dirait « classe ». Il lui faut les superbes lieux, les théâtres, les bars où elle se fait offrir de délicieuses boissons par des hommes qui ont les moyens de lui faciliter la vie. Elle sait comment s’y prendre et ne rechigne devant aucun physique désagréable.
Un soir, elle a volé une fourrure à une femme, un petit-gris, et depuis, elle parade avec, s’aperçoit qu’elle brille dans cette tenue, qu’elle attire les regards, qu’elle est montée en grade… Mais si elle vole, elle aide aussi, elle compatit, elle n’est pas dénuée de morale. Elle sauve le mariage d’un homme dont elle s’est éprise, elle sait qu’elle en paiera les frais, se retrouvera seule et en bas de l’échelle.
Ce qui est drôle dans ce livre, c’est la liberté du ton et l’audace du propos. Mieux, ce sont des expressions et des pensées terriblement actuelles, de la pure provocation d’une femme qui ne craint pas le scandale.
C’est une libraire qui m’a conseillé ce roman, elle a décidé de le mettre en pile dans son échoppe et elle a bien raison car il le mérite. On se balade dans les lieux mythiques de Berlin, ses cafés, ses lieux où être vu. On se régale dans ses restaurants. On s’étonne qu’on puisse y vivre aussi librement quand on est une très jeune femme dans les années 30.
Irmgard Keun, l’autrice, a tout connu : l’exil, la gloire, la misère, l’oubli. Puis elle fut redécouverte en Allemagne dans les années 70, avec succès et adulée par de grands auteurs dont Joseph Roth.

Une vie étincelante (das kunstseidene Mädchen) d’Irmgard Keun traduit par Dominique Autrand fut publié par Gallimard en 1932 sous le titre : une jeune fille superficielle. Puis repris par Balland en 1982. Aujourd’hui, Les Editions du typhon, 2021. 206 pages, 19€

Texte © dominique cozette

Encore un Goolrick

L’ayant découvert depuis peu et fortement apprécié avec sa vie de dingue (voir sur mon blog), je me suis ruée sur Arrive un vagabond, un autre livre de Robert Goolrick, une fiction cette fois. Ce vagabond s’appelle Charlie, il débarque dans ce bled de Virginie en 1948. On ne sait qui il est ni d’où il vient ni ce qu’il a fait avant mais un couple au grand cœur l’accueille avec bienveillance. C’est Will, le boucher du village, sa femme Alma et leur petit garçon de sept ans, Sam. L’amitié naît peu à peu entre eux, d’autant plus que Charlie a été boucher dans une vie antérieure, il possède ses propres outils et est bien plus méticuleux que le patron. Il est très bien vu de la clientèle principalement féminine car il est bel homme, aimable et galant. Il s’attache au petit Sam qui le lui rend bien car il connaît les réponses à toutes ses questions, il l’emmène dans la campagne, à la pêche et tous les mercredis à l’abattoir.
Une superbe jeune femme passe à la boucherie, vêtue comme une star de cinéma. C’est Sylvan Glass, la femme achetée par Harrison Glass, le richissime gros bonhomme du coin. Le coup de foudre est immédiat mais l’histoire entre eux deux mettra un peu de temps à s’installer. Le petit Sam  sera complice du secret, Charlie fera tout ce qu’il peut pour doter cette femme à l’insu de son mari qu’elle ne peut pas quitter à moins de risquer la vie des siens. Mais le danger sera de plus en plus grand, la menace de plus en plus prégnante.
Ce qu’on peut appeler un mélodrame, c’en est un effectivement, n’a rien de gnangnan sous la plume brillantissime de Goolrick. Et c’est assez déroutant de le voir plancher sur une histoire d’amour, aussi volcanique soit-elle, sans aucun cynisme. Une épopée au premier degré mais extrêmement fleurie et superbement mise en valeur.
Une préface de l’auteur explique que tout ce qu’il raconte est vrai, sauf que ça s’est passé en Grèce, dans une île minuscule.
Moi, ça m’a plu, c’est personnel et j’ai l’impression certainement fallacieuse qu’il a écrit ce roman à destination des femmes.  Des femmes pas gnangnan, attention !

Arrive un vagabond de Robert Goolrick. (Heading out to Wonderful traduit par Marie de Prémonville). 2012 (Grand prix des lectrices de Elle) aux éditions 10/18. 354 pages.

Texte © dominique cozette

Passion flamboyante

Brigitte Kernel, dont j’aime tellement le style quand elle nous raconte les gens connus, a choisi le petit bout de l’oreillette du cœur de Baudelaire pour parler de cet immense poète. Et à côté de l’oreillette, il y a le ventricule qui, comme son nom l’indique, n’est pas un pur esprit. Dans Baudelaire et Jeanne L’amour fou, il y a tous les ingrédients pour décrire une passion amoureuse et érotique. Une femme très sensuelle, portée sur le sexe des hommes mais aussi des femmes, comédienne, qui sait convaincre, aguicher, tricher, jouer de son mystère car, petit oiseau des îles, c’est une « mulâtresse » qui ne révèlera jamais rien de son passé. La société d’alors (pourquoi d’alors ?) étant passablement raciste, Baudelaire a dû se battre bec et ongles pour imposer leur relation, pour amener la femme qu’il aime dans les sorties, au théâtre, au café et faire admettre à sa maman chérie que c’est l’amour de sa vie.
Donc cet homme, pas encore célèbre mais déjà très pénible, jaloux et coléreux, doit ravaler sa fierté lorsque Jeanne se fait entretenir par quelques amants fortunés afin de leur permettre à tous deux de vivre sur un grand pied. Tous deux, en effet, aiment les beaux vêtements, les étoffes précieuses. Ils n’arrêtent pas d’acheter ou de se faire couper de magnifiques tenues, d’acquérir des beaux objets pour meubler leur nid. Mais comme ils se déchirent en permanence, ils se séparent puis prennent un nouveau logement ensemble qu’il faut bien sûr, somptueusement décorer. Heureusement que la chère mère est là avec sa fortune pour aider car pour l’instant, Baudelaire ne gagne rien. Il mettra du temps à publier son premier recueil de poèmes, les Fleurs du mal, qui sera vivement critiqué.
Donc ils ne peuvent vivre ni avec, ni sans l’autre. Lui ne se prive pas d’aller voir ses prostituées quand elle est avec d’autres, elle ne se prive pas de le rabaisser sur ses exploits sexuels. De plus, et c’est d’époque, il souffre constamment à cause de la syphilis, il fatigue, ce qui n’arrange pas son caractère ni sa patience.
Cependant, les poèmes que lui inspire Jeanne sont magnifiques, il les lit dans les soirées et sa réputation ne cesse de grandir. Elle l’encourage et le soutient, jusqu’à la dispute suivante. C’est une gouailleuse, une fille du peuple, une femme libre qui fait ce qu’elle veut et dit ce qu’elle pense. C’est la femme de sa vie et lorsqu’il est malade et elle aussi, il continue de prendre soin d’elle, de s’assurer qu’elle a ce qu’il faut pour vivre et se soigner. Une histoire bouleversante, agrémentée ici d’extraits de courrier et de poèmes, et de notes explicatives. Passionnant.

Baudelaire et Jeanne L’amour fou de Brigitte Kernel aux éditions Ecriture, 2021. 292 pages, 21 €

Texte © dominique cozette

Un bref instant de splendeur

Un bref instant de splendeur pourrait aussi qualifier le temps qu’on a pris à lire cette histoire de Ocean Vuong. Cet auteur est principalement un poète, c’est son premier roman, empreint de pure poésie frôlant l’impressionnisme. C’est extrêmement virtuose, avec des sauts, des coupes, des ellipses, parfois au détriment d’une compréhension paresseuse mais chaque fragment irradie d’éclat, une parcelle de ressenti, une traîne de sentiment ou de ressentiment. Et il y a de quoi. Le narrateur est un jeune métis, petit-fils d’un GI et d’une paysanne vietnamienne qui a elle-même mis au monde une fille, mère du garçon, analphabète, paumée, violente et aimante à la fois pour ce môme avec qui elle partage sa pauvre vie aux Etats-Unis. Elle travaille dans une onglerie. La grand-mère quant à elle est schizophrène mais attachée à ce garçon. Elle vit toujours avec américain, ex GI lui aussi qui sert de grand-père au garçon : elle était enceinte de quatre mois quand ils se sont mis ensemble.
Ce livre explique la construction du garçon qui n’a jamais trouvé sa place. Déjà, son métissage l’empêche de faire partie d’un des deux camps, trop clair pour être asiate, trop foncé pour être américain. Il y a ce racisme de base, mais aussi le rejet dû au fait que sa mère, ou sa grand-mère, a couché avec l’ennemi. Puis il y a aussi un problème de classe sociale et son plafond de verre, qui lui faut assumer coûte que coûte. Et enfin, dernière malchance pour lui : il s’aperçoit très tôt qu’il est gay. D’autres, en classe, s’en sont aperçus en même temps que lui et le harcèlent cruellement. Il s’appliquera alors à devenir invisible, à ne pas exister pour les autres.
Dans ce marigot peu accueillant, il va toutefois rencontrer, durant son adolescence, un jeune garçon blanc et, ensemble, ils vont tracer leur voix, irrégulièrement, secrètement. Le partenaire vit avec un père violent et alcoolique dans un vrai taudis. C’est quand le bonheur ? peut-on se demander à juste titre. On se doute que ce n’est pas pour demain… Certains passages sont magnifiques, encensant le naturel, le beau, d’autres sont crus, comme la souffrance animale et les premiers rapports sexuels des deux garçons. Néanmoins, ce texte déborde de tendresse et d’émotion.
J’ai passé sur la chose la plus importante : le livre est une lettre qu’il écrit à sa mère, pour lui dire tout ce qu’il ressent, ce qu’il ne lui a jamais dit, ni raconté, ni avoué. parfois, le ton de la lettre disparaît pour nous laisser en prise directe avec ce qu’il ressent. Malgré tout, c’est une confession à la fois pleine de pudeur et dérangeante, et le plus fort, c’est que sa mère ne la lira jamais, puisqu’elle se sait pas lire, qu’elle est très seule et qu’à part son fils, personne ne communique réellement avec elle. Ça m’est difficile d’en dire plus car si le fond est prenant, la forme tient une grande place dans l’intérêt pour ce livre et je ne sais pas vraiment développer. Arghhh…

Un bref instant de splendeur (On earth, we’re briefly gorgeous 2019) de Ocean Vuong. 2021 aux éditions Gallimard, traduit par Marguerite Capelle. 290 pages, 22 €.

Texte © dominique cozette

Au fou !

Joy Sorman a passé tous les mercredis pendant un an dans deux unités de soins psychiatriques qu’elle a appelés, dans son livre A la folie, le pavillon 4B d’un hôpital psychiatrique (HP). Elle a donc côtoyé « les fous », schizophrènes, psychotiques, bipolaires, suicidaires et autres inadaptés de la vie courante d’aujourd’hui. Car avant, l’idiot du village ou le crétin des Alpes  étaient non seulement tolérés mais souvent fréquentés avec bienveillance. Ce n’est d’autant plus le cas que maintenant, on te les fiche en tôle pour cause de diminution drastique de chambres dans les HP et surtout de personnel, remplacé par d’impossibles et inhumains protocoles administratifs, comme partout dans les services publics. Mais ici, c’est encore plus cruel car chaque patient a une histoire. Chaque patient a une demande. Chaque patient est atypique. Mais tant pis pour lui, pour eux. On préfère les calmer, c’est tellement facile avec la panoplie de médocs sur lesquels les labos se font du blé : ici, le « soin » est dicté par la toute-puissante « gorgone administrative ».
Mais le livre de Joy Sorman n’est pas, au premier chef, un essai critique, c’est un reportage sur ce qui se passe derrières les portes closes des HP. Ce n’est pas réconfortant, on s’en doutait un peu. D’abord, on est accueilli par cette odeur de collectivité et de macération, de légume bouilli et de détergent, de sauce refroidie et d’inquiétude. Puis très vite, on croise cette société non désirée qui se manifeste comme elle peut, faute d’avoir les mots, le vocabulaire, la distance, le recul pour pouvoir en parler comme un malade à son médecin. Chaque résident.e est un personnage, avec son mode d’emploi (le transgresser peut être extrêmement déstabilisant, voire dangereux). Toucher, ne pas toucher, répondre, ne pas répondre, ne pas demander comment ça va, ne pas entrer dans son jeu, il faut être très attentif aux codes.
Les aides-soignant.e.s sont ceux qui les connaissent le mieux mais qui, paradoxalement, ne sont pas décisionnaires. Alors qu’avant il était simple d’autoriser un malade à faire ci ou ça, une pause cigarette, sortir en ville, choses anodines, il faut maintenant demander l’autorisation en haut lieu sans garantie de réponse. Déstabilisant et contre-productif.
Il existe aussi, dans cet HP comme certainement dans les autres, une chambre d’isolement. Il accueille les personnes trop violentes, trop dissidentes, qu’on n’arrive pas à raisonner ou à calmer. Il arrive que des malades réclament d’y être enfermés pour échapper à l’ambiance trop sonore du lieu : cris, appels, phrases hurlées en boucle, choses qu’on cogne sur les murs etc.
Il arrive aussi que des malades, en général chroniques, refusent de sortir. Certains, dès qu’ils vont mieux et qu’ils sentent qu’on va les envoyer en MAS, maisons d’accueil spécialisées, structures alternatives où en principe on vit mieux, se remettent à faire une grosse bêtise pour rester au 4B. Car la force de la routine, ce n’est pas rien. Ces malades qui ont une telle demande de sécurité, ne supportent pas d’être envoyés dans un endroit où ils ne connaissent rien ni personne.
Joy Sorman nous raconte tous ces gens, envoyés parfois ici contre leur gré (je me souviens que ça s’est fait sous Sarkozy : une horreur) ou parce qu’il n’y a ni famille ni solution. Leurs grigris, leur façon de la séduire, leurs comédies, leurs caprices, leur douleur, leur mal-être. Les soignants y sont aussi décrits, métier difficile, prenant, épuisant et sans logique depuis que leur humanité ne sert à rien face au protocole. Ils font ce qu’ils peuvent, avec sincérité.
Très instructif si on aime le sujet et plutôt déprimant sur le rôle des pouvoirs sur cette partie sombre de notre société.

A la folie de Joy Sorman. 2021 aux Editions Flammarion. 280 pages, 19€.

Texte © dominique cozette

 

Les folies 80's

Robert Goolrick, dont je suis devenue fana tout récemment,raconte, dans La Chute des Princes, la vie de folie, fric, alcool, drogues, sexe, puis la chute, dans les années 80, ces fameuses années déjà racontées et filmées par d’autres, mais c’est pas parce que Roméo et Juliette a déjà été narré  qu’on ne doit plus parler d’amours contrariées. Ici, l’important c’est le style, formidable, et la qualité des anecdotes, incroyables. Je les ai un peu évoquées dans le dernier livre  Ainsi passe la gloire du monde (voir ici), qu’il faudrait lire après celui-ci, mais peu importe. Quand on aime un auteur pour sa qualité d’écriture, rien n’est grave.
Ce qu’il raconte, c’est la gloire d’un trader, ces mecs qui faisaient des fortunes colossales sur le marché des bourse. Mais pour lui, l’auteur, c’était en fait d’âge d’or des années fric de la pub. Pareil, des monceaux de pognon qu’on claque pour rien, juste parce qu’on l’a gagné en travaillant parfois trois jours sans nuit, avec la coke of course, et surtout la fierté de surenchérir, d’en faire encore plus que les collègues. Le plus est le mieux. Les vanités de cette époque.
Evidemment, il y a des dommages collatéraux. Il tire avec brio le portrait d’un richissime collègue, fortune de famille gigantesque, indépensable, un type formidable aimé de tous, des délires de vacances, etc puis un jour, après un coup de fil personnel, au bureau, après avoir brisé la vitre avec un extincteur, ce qui a tué deux personnes en bas, il retire ses chaussures (les chaussures sont toujours de marque et hyper précieuses) puis saute du gratte-ciel, et s’écrase sur une voiture. Il venait d’apprendre qu’il était atteint de cette terrible maladie appelée sida, ce qui était moins grave que la honte insurmontable qui éclabousserait ses parents, homophobes pure souche. Ils l’ont d’ailleurs effacé de tous les documents familiaux, photos, souvenirs. L’auteur s’inquiète vaguement pour lui-même car il baise tout ce qui bouge, hommes et femmes. Mais il s’en sort sans une égratignure.
Il parle aussi de cette pute, un travelo magnifique, avec qui il est devenu ami, car, malgré un loft magnifique créé par le plus grand décorateur, il a gardé son taudis infesté de bestioles, dans le quartier pourri où sévissent tous les crimes. Donc les prostitués, dealers et clients. Sa femme, il l’aime toujours bien qu’elle l’ait quitté le jour où il a perdu son job. Il lui a tout laissé sans discuter, sauf le taudis.
Il raconte beaucoup d’excès, avec humour et non sans cynisme. Comment il a eu son job juteux : le patron de la Firme recrutait ses traders au poker. Une seule et courte partie. Car dans ce type de boulot, il faut savoir prendre des risques énormes. Il dit comment ça a fini, piteusement, violemment, et comment, quand on est viré, personne n’est plus censé vous parler, vous téléphoner, vous connaître. Monde impitoyable.
Et là, comme dans le dernier livre, il se retrouve à claquer ses derniers deniers, avec panache, avant de se fondre dans une solitude plutôt bien subie. Je pourrais en dire plus mais ça me fatigue et puis je suppose que vous voyez le genre de livre que c’est. Brillantissime. C’est dit.

La Chute des Princes ( The fall of princes, 2014) de Robert Goolrick chez 10/18. 240 pages.

Le génial frappadingue d'Hérouville.


Dans les années 70, Michel Magne a créé, dans son chateau d’Hérouville, un somptueux studio d’enregistrement où les plus grands de la pop et du rock sont venus en résidence pour y graver d’inoubliables œuvres.
Mais qui est Michel Magne ? C’est un créateur génial, excessif, exubérant qui a commencé, dans les années cinquante, par composer des opéras expérimentaux et a été le premier a monter un ensemble de musique électronique. Il devient pote avec les plus en vue, Jacques Prévert, Vian avec qui il bosse, entre autres. Ses œuvres sont jouées dans des salles mythiques mais font scandales tellement c’est parfois inaudible. Il lui arrive de diriger son orchestre suspendu, la tête en bas (il est acrobate, aussi). Son talent va l’amener à composer des musiques de films — plus d’une centaine – dans les années soixante avec les plus grands (Magne vient du latin Magnus qui veut dire le plus grand) Gavras, Verneuil, Yanne… le cultissime Tontons flingueurs, c’est lui.
Avec l’argent pas dépensé (parce qu’il investit presque tout dans de grandioses fêtes) il achète le Château d’Hérouville dans l’Oise où il installe son premier studio, l’endroit où il rassemble tout. Il travaille comme une bête parce qu’il adore ça, fait la fête la nuit, bosse le jour et bouffe des pilules pour se tenir en forme.
Hélas en 1969, on ne saura jamais pourquoi, la partie du château où se trouve son studio flambe complètement. Ses bandes, ses partitions, ses disques, ses notes, ses archives, tout part en fumée. Il n’existe pas de sauvegarde à cette époque. Il a tout perdu, il est démoli. Peu à peu, comme il gagne de l’argent, il le réinvestit dans ce beau lieu et crée ce fameux complexe de résidence pour artistes qui viennent y concocter leurs albums. Il aménage de nombreuses chambres tout confort, prend un super cuisinier, monte une cave de luxe, fait construire une piscine et que la fête commence ! Pink Flyod, Bee-Gees, Grateful Dead, Higelin (qui vivra dans la bergerie par la suite), Elton John, Bowie, et beaucoup de groupe Français s’y donneront à cœur joie parce que les studios ont réellement le matos de pointe, et que surtout, travailler plus faire la fête au même endroit, quoi de mieux ?

Il épouse le jeune fille qui était venue comme fille au pair pour ses deux gamins, ils ont un garçon, c’est formidable cette vie de dingue. Formidable mais ruineux. Magne n’est pas gestionnaire. Acculé par les dettes, il confie la gestion du château à un pro qui hélas, serre la vis au maximum. Ça ne marchera pas, les artistes sont frustrés, la récré est finie, les dettes sont trop énormes, le château est mis en vente, ses droits d’auteur sont saisis. Comme il n’a plus rien à lui, il prend les milliers de bandes magnétiques pour les tisser, composer d’étonnantes œuvres plastiques qu’il expose.
Une descente aux enfers qu’il endure comme il peut. Mal. Beaucoup des gens sur qui il comptait lui tournent le dos, et bien qu’il travaille encore, il sombre dans la mélancolie. Il devient invivable, sa femme s’éloigne, bref, tout s’écroule autour de lui, il n’a plus de jus pour renaître une troisième fois. Alors il se suicide. Il a 54 ans. La légende, elle, restera inscrite dans la grande histoire de la pop et ses musiques continueront à tourner. Michel Magne est devenu un mythe.
Les amours d’Hérouville est un splendide roman graphique, riche, dense, un collage palpitant où, parmi les planches de BD, s’intercalent de nombreuses photos de l’époque, articles de journaux, bouts de partoches, témoignages… Récemment, à l’occasion de cet album, sa femme est revenue sur les lieux abandonnés. Elle envisagea d’exposer tout ce qui prolonge la mémoire de ce génie incroyable. Petite vidéo ici.

Les amours d’Hérouville, une histoire vraie, de Yann le Quellec et Romain Ronzeau. 2020 aux éditions Delcourt. 256 pages,

Grandeur et décadence d'un prince

Robert Goolrick dont j’ai adoré Féroces (voir ici) nous raconte ici, dans Ainsi passe la gloire du monde (sic transit gloria mundi), la fin de sa vie, une vraie ruine, une déchéance totale. Après une vie de patachon où il était le prince des nuits, le roi des festivités, l’homme que femmes et hommes s’arrachaient, il se retrouve laminé, dans un cabanon sommaire, perclus de douleur, addict aux médocs, avec son amour de chien et se perd dans le dédale de ses souvenirs les plus fous. Rooney, le double de l’auteur, nous entraîne dans une profonde et douloureuse nostalgie avec un brio étonnant. Rien de ce qu’il écrit n’est inventé, tout a été vécu par lui ou ses proche, dit-il dans un article, et il fait bien de nous en avertir car il a passé des moments insensés avec des personnages incroyables.
Le pire et le nœud du livre, c’est sa haine pour Trump, face de citrouille et autres comparaisons orangeasses, et ce qu’il fait de son cher pays. Sa vulgarité, son absence de savoir-vivre et de la moindre culture, fric et sexe étant ses seuls obsessions. Rooney relate une soirée avec lui, avant qu’il soit élu. C’est Trump qui l’a invité et celui-ci ne s’attendait pas à de telles grossièretés d’un homme pété de fric, avec ses deux petites vierges issues d’un trafic connu des puissants, relookées, pomponnées, envisonnées, bijoutées pour faire joli, puis le mépris de Trump pour les serveurs qu’il humilie rien que pour montrer comme il est dominant. Edifiant.
Dans cet ouvrage à l’écriture brillantissime, il revient sur ses parents, riches bourgeois alcoolos (voir Féroces) qui lui ont volé son enfance et sa vie même, par le viol de son père sous les yeux de sa mère quand il était tout petit. Il s’en confesse à un curé qui, bouleversé, lui conseille d’aller détruire le lit du crime, ce qu’il fera, enfouissant les restes maudits dans la forêt puis se saoulant avec le fond de whisky de son père, mort depuis longtemps.
Il se souvient sans trêve de ses amours, sa femme qu’il aime toujours bien qu’elle l’ait quitté lorsqu’il a perdu son job si rémunérateur, et tous les garçons et les femmes qu’il a adorés, les soirées insensées de ces années-là… Sa femme de ménage amidonnait et repassait ses caleçons et il était fier de penser qu’à 27 ans, il faisait face à des pontes qui portaient des caleçons froissés. Il repense à l’hôtel, un palace, auquel il a confié des verres en cristal à utiliser à chacun de ses passage, les limousines qui attendent, tout ce qu’il a consommé de plus luxueux. Un aller et retour dans l’avion privé pour déguster des shoot à l’huître à L.A., son portrait par Mapplethorpe… Et, à côté de ces rêves enfuis, les massacres des gosses dans les écoles, les petits Mexicains que Trump enferme, le pays qui fout le camp, qui ne ressemble plus à rien.
A la fin, un de ses meilleurs amis meurt, un ami qui a tout prévu pour non seulement de grandioses fêtes de funérailles tous frais payés pour les participants dans les plus grands hôtels, avions, chauffeurs, mais cadeaux insensés aux invités. En particulier pour Rooney qui figure en bonne place sur le testament. Ah, enfin, il va pouvoir remonter la pente. Mais est-ce réel, est-ce que les médocs ne lui font pas tourner la tête ? Ne vaudrait-il pas mieux mettre fin à tout, en finir avec ce pays qui a élu un orange à sa tête, mettre un terme à ses souffrance indicibles et partir avec son chien chéri vers d’autres cieux ? Âpre et déchirant, pour ne pas dire bouleversant.

Ainsi passe la gloire du monde de Robert Goolrick (titre original : Prisoner) 2019. Chez 10/18. Traduit par Marie de Prémonville. 192 pages

Texte © dominique cozette

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