Manifesto ou tard

Ce n’est certes pas le meilleur jeu de mot de la semaine, c’est juste pour appuyer le fait que cette grande écrivaine et poétesse britannique, Bernardine Evaristo, a obtenu le Booker Prize 2019 à l’âge de soixante ans. Evidemment, ça donne des ailes, d’être reconnue et c’est à la suite des nombreuses interviews dans le monde entier, où on l’incitait à raconter son parcours, qu’elle a eu l’idée de le coucher dans un livre, Manisfesto.
Ce livre est construit par chapitres thématiques, c’est pratique d’une certaine façon. Ça commence forcément par sa famille et ses origines dont on n’est pas surpris d’apprendre qu’elle est métissée. D’un côté, une mère britannique et de l’autre un père nigérian. Ils font huit enfants et assez tôt, elle en a marre des frangins qui occupent la place. Elle sera heureuse de dégager à dix-huit ans dans un lieu à elle. Un bien grand mot car elle n’a eu de cesse d’emménager dans des squatts et des colocs sans aucun confort mais lui offrant une totale indépendance, sa chère liberté.
Très tôt, elle écrit des poèmes puis rencontre le théâtre et fonde à 23 ans le Théâtre des Femmes Noires. Ses écrits, beaucoup de poèmes, des livres, ne seront publiés qu’à l’âge de 35 ans, et en attendant elle bouillonne, vibre, bouge, se heurte bien sûr au racisme (l’incrédulité récurrente des gens lorsqu’elle leur annonçait qu’elle était écrivaine), déménage sans arrêt, mène une vie de rebelle, se vêt de façon voyante.
Un chapitre est consacré à ses amours, parfois anodines, elle a oublié les prénoms de ses liaisons de jeunesses, parfois tumultueuses, notamment celles avec une lesbienne dominante perverse narcissique qui lui a coûté plusieurs années. Et explique comment elle est passé de l’hétérosexualité du début à l’homosexualité pour revenir ensuite à l’amour pour les hommes. Elle en a d’ailleurs épousé un avec qui elle vit toujours, épanouie, dans sa chère banlieue sud de Londres.
Et puis elle explique son processus créatif dans le détail, son parcours sinueux fait de hauts et surtout de très bas et nous démontre sa hargne à ne jamais rien lâcher. Le sous-titre du livre est N’abandonnez jamais. C’est ainsi qu’elle est, femme énergique, enthousiaste, positive et joyeuse.

Manifesto N’abandonnez jamais de Bernardine Evaristo, 2023, traduit par Françoise Adelstain (Manifesto or never giving up) aux Editions Globe. 272 pages, 19,90 €

Texte © dominique cozette

Une drôle de façon de parler du négus

Turco. Voici un livre follement drôle et attachant de Sylvain Chantal, un type super sympa qui vit sur une pénichette sans aucun confort, sur l’Erdre, à Nantes. Quelques temps avant de mourir, vla-ty pas que sa grand-mère lui apprend que son oncle à elle, donc le grand-oncle de l’auteur, était le chauffeur de Hailé Selassié. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il s’agit du négus, le roi des rois, empereur d’Ethiopie qui fut considéré par les rastafari jamaïcains comme le messie envoyé de Dieu .
Cette nouvelle est fantastique pour le petit-fils qui ne connaissait rien à cette partie de la famille de sa grand-mère qu’il visitait souvent. Notre auteur, devant le rôti-patates de mémé, n’en revient pas et, après quelques clics sur Internet, il retrouve le fil de cette lignée dont le fameux « chauffeur » (en fait bien plus important que ça puisqu’il sera nommé chef de la garde impériale de Sélassié) Francesco de Martini.
De fil en aiguille, il va faire la connaissance de plusieurs personnes de la famille de mémé, au Liban, puis à Rome où son cousin Antonio de Martini le reçoit avec un faste complice et lui confie beaucoup de documents, dont les photos de quatrième de couv qui confirment son récit. C’est bien lui, ce grand-oncle, qui a sauvé le négus d’un coup d’état en défonçant avec son char la barrière de la résidence impériale pour l’embarquer loin des tracas.
Néanmoins, Turco n’est pas un manuel historique, ni un biopic . Bien sûr, Sylvain Chantal y relate tout ce qu’il sait sur ce grand-oncle farfelu, espion, aventurier pour le moins, et qui a longtemps côtoyé Sélassié mais il y glisse d’abondantes anecdotes sur sa famille, ses rencontres, sa grand-mère, son ex, ses essais infructueux sur Tinder pour un hypothétique câlin, ses misères, et toutes sortes de gags qu’il subit dans son petit logement fluvial.
Les jeux de mots abondent, les détails de la vie courante ne nous sont pas épargnés et la franche rigolade nous guette dès les premières pages. Juste une petite citation : » […] tonton se trouve Grande-Giovani come di Fronte, que je traduirais approximativement par Gros-Jean comme devant. J’ai tapé Grande-Giovani come di Fronte en italique; je ne sais pas si à Rome ils l’auraient écrit de la sorte, mais à Pise, c’est certain. » Moi, cet humour m’éclate. Bref, un livre qui déridera les plus ronchons d’entre vous.

Turco de Sylvain Chantal. 2022 au Dilettante. 220 pages, 18 €.

Texte © dominique cozette

Prêts pour un petit suicide en douceur ?


Oui, vous avez bien lu. A quatre-vingts ans, Kay et Cyril doivent prendre le fameux médoc qui vous emmène en douceur dans l’au-delà. Ils ont décidé ça à la cinquantaine, lorsque le père de Kay a fini par mourir suite à un interminable Alzheimer bien crade et bien repoussant. C’est le thème du nouveau roman de Lionel Shriver (c’est une écrivaine pour ceux qui l’ignorent qui a commis de nombreux et fort passionnants livres dont Il faut qu’on parle de Kevin). Je l’adore.
Celui s’intitule A prendre ou à laisser. Ils ont trois enfants dont une fille genre pénible, un premier de la classe genre mou-mou et un petit dernier genre glandeur-profiteur. Sinon lui est médecin, il connaît donc bien les médocs et elle infirmière, d’abord, puis a changé pour décoratrice. Chez l’autrice, les caractères et la psychologie sont terriblement fouillés. Pas de raccourcis, pas de travers laissés dans l’ombre. L’humain, elle s’y connaît jusqu’au moindre détail.
Alors donc les années s’écoulent, assez vite, jusqu’au fameux anniversaire des quatre-vingts ans de Cyril, Kay les a déjà eus, date butoir, on n’y coupe pas, alors qu’elle se demande si c’est bien raisonnable d’agir ainsi. Elle n’est pas très convaincue de la décision prise il y a si longtemps. Ils sont en forme même si lui fait semblant d’aller mal et de souffrir de divers troubles du vieillissement, et si elle a quelques trous de mémoire comme tout le monde. Mais les choses sont en route, ils ont dépensé leurs économies et même mis une hypothèque sur leur maison afin que profiter au maximum de leurs dernières décennies. Et ce fameux soir, on y est, ils ont ont mis les petits plats dans les grands, choisi un bon vin et mis de beaux habits.
Mais comme elle a peur de survivre à son mari, des fois qu’elle supporte mieux le médoc que lui, il lui propose de prendre la pilule la première tandis qu’il la tiendra dans ses bras. Et lorsqu’elle sera morte, ce sera à lui de partir.
Mais les choses ne se passent pas vraiment comme ça. D’ailleurs, les choses peuvent aussi arriver autrement, il y a des possibilités à envisager, une douzaine, et c’est ce que nous raconte l’autrice avec tout son talent de dramaturge mâtiné cocasse.

A prendre ou à laisser de Lionel Shriver, traduit par Catherine Gibert (Should we stay or should we go, 2021). 2023 aux Editions Belfond. 286 pages, 22 €.

Texte © dominique cozette

Assemblage

Drôle de livre que ce roman de Natasha Brown, Assemblage, qui, comme son nom l’indique, est une sorte de collage de petits flashes, courts chapitres ou pas, digressions, comme un puzzle si on veut, qui trace la vie de l’héroïne, une jeune femme britannique noire. C’est assez déstabilisant, cette façon peu linéaire de raconter son histoire, parfois même difficile à comprendre, carrément elliptique, il n’en reste pas moins que c’est un livre très intéressant sur le ressenti d’une femme qui, arrivée à de très hautes fonctions à la City, doit continuer à effacer sa couleur pour être acceptée. Et son genre, bien sûr. Car c’est aussi une femme dans un monde d’hommes dont certains lui reprochent d’en être arrivée là pour satisfaire à des quotas de diversité quand eux-mêmes auraient mieux mérité le poste. Toujours, elle doit rester coite, jamais d’agressivité, toujours du contrôle.
Chaque jour une nouvelle opportunité de merder. Chaque décision, chaque réunion, chaque rapport. Il n’y a pas de succès, seulement des échecs évités. L’appréhension […] Un rien pourrait s’avérer la ruine de tout.
Son amant, rencontré dans sa boîte, l’admire, il est blanc et il tient à ce qu’elle vienne avec lui à la très chic garden party que donnent ses parents pour leur trente ans de mariage. Elle hésite, sachant qu’elle n’a pas sa place partout, mais s’y rend néanmoins. Et c’est vrai que quoi qu’elle fasse, quelle que soit la fortune qu’elle amasse avec son job, elle ne sera jamais comme ces Anglais aristocratiques ou grands bourgeois qui possèdent leurs terres depuis si longtemps, qui exhibent leurs lignées par des tableaux solennels accrochés dans leurs superbes demeures, et tout à l’avenant, cette vie qu’ils ont toujours connue, jamais frustrés, jamais privés de quoi que ce soit, en partie grâce à eux, les anciens esclaves dépouillés de leurs terres et de ses richesses, spoliés, dominés depuis si longtemps par leurs prédateurs.
Oui, très intéressant ce court texte morcelé, impressionniste, déconstruit qui donne à réfléchir, et déjà très encensé par la critique internationale.

Assemblage de Natasha Brown, 2021, traduit de l’anglais par Jakula Alikavazovic, 2023 aux Editions Grasset. 154 pages, 17 €

Texte © dominique cozette

 

Offenses

Un livre qui pique, le dernier tout petit de Constance Debré. Offenses, donc, c’est bien trouvé. L’histoire est simple : un jeune homme ordinaire d’une cité ordinaire où ne vivent que des mal nés, victimes de la violence, de la laideur, de l’indifférence, de la lose, tue une vieille dame, une voisine assez chiante mais qu’il aidait à l’occasion, lui faisant quelques courses et gardant souvent la menue monnaie, pas grand chose, mais elle s’en est aperçue et ça lui a fait monter le sang. Il a essayé de la calmer mais tout cela a dégénéré et il a attrapé le couteau de cuisine qui traînait là pour la trucider. Puis il est retourné chez lui, son petit frère l’a aidé à se changer, à planquer les fringues, et plus tard, quelques jours aprè, les flics sont venus l’arrêter. Il avait prévu, organisé une petite soirée pour dire au revoir à ses potes.
On apprend qu’il dealait, à l’occasion, mais qu’un de ses frères lui avait volé l’argent. Il a réuni une certaine somme mais il lui manquait juste quelques centaines d’auros pour boucler l’affaire et calmer les fournisseurs qui ne lui voulaient pas de bien. Or, on apprend que la seule personne qui s’occupait plutôt pas trop mal de la vieille c’était lui. Pas ses grands enfants qui l’évitaient, ni personne d’autre. On apprend qu’il a été élevé plutôt d’une drôle de façon par sa mère qui a porté une grave accusation sur lui, plus jeune. On apprend ses galères.
Mais l’intéressant du propos est que ce jeune criminel, c’est nous. Nous tous. Car dans cette société injuste, les nantis ont délégué tout ce qu’ils avaient de pourriture sur les classes inférieures : Contrairement à ce qu’il prétend le capitalisme ne rémunère pas le risque. C’est pour ça qu’il le délègue. Il le délègue à ceux qui sont perdants avant d’être vaincus. Le dealer délègue le risque à la nourrice (NB : celui qui planque la dope), comme le patron à l’ouvrier, comme le général au bidasse. Le système délègue le risque à celui dont la perte ne changera rien. Ceux du dessus ignore le risque, ils vivent dans un monde sans risque. [•••] Le risque n’a rien à voir avec le mal. La prison c’est ça, c’est quand le risque se réalise. Le risque que vous avez créé. Et que vous avez délégué. Même pour vos lignes de coke du samedi soir et vos pétards du dimanche, le risque c’est nous. Vous peut-être que vous irez en cure de désintoxication et nous en prison….
Autre point de vue qui pique : le coupable est aussi une victime. Lui aussi subit un choc post-traumatique, sa propre violence le traumatise. Debré écrit que ce sont les spécialistes qui le disent et que ça ne plaît pas à tout le monde. On préfèrerait que le coupable n’ait pas d’état d’âme.
Lorsqu’il est dans le box, il regarde la façon dont sont vêtus juges, avocats, procureurs. Leurs robes, leur hermine. C’est une farce.
Lui et tous ceux du bas sont l’enfer pour que ceux du haut vivent dans leur paradis. Il se pose des tas de questions pendant qu’on le juge. Mais il sait qu’il paie pour les autres.
Un livre très coup de poing, sec comme son autrice qui, n’oublions pas, a été avocat pénaliste dans une vie antérieure.

Offenses de Constance Debré, 2023, aux éditions Flammarion. 124 pages, 17,50€

Texte © dominique cozette

Offenses, Constance Debré, crime, drogue, société,

Les sources

Le nouveau roman de Marie-Hélène Lafon, les Sources, a pour thème les violences conjugales. Cest un tout petit roman âpre et sec qui conte le mariage raté d’une femme dans les années 60, dans un trou du Cantal, avec un voisin, un homme pas si mal. Mais il se révèle très brutal au fil du récit, elle en prend pour son grade. Et puis, il lui fait gosse sur gosse, ses trois petits lui bouffent le temps, elle n’est pas toujours prête quand ils doivent partir déjeuner chez les parents le dimanche, et la rouste n’est pas loin. Les enfants se tiennent aussi à carreau car le père fait peur. Pourtant ce n’est pas un homme qui boit. Il s’est mis à détester sa femme quand elle a commencé à grossir, trois grossesses coup sur coup avec trois césariennes, ça n’aide pas à rester jeune et belle. C’est un homme qui fait bien le boulot et qui s’acquitte au mieux des tâches professionnelles, paysan et producteur de fromage, et plus tard, des pensions des enfants. Et il en est fier ou plutôt, il se lui viendrait pas à l’esprit de ne pas faire son devoir.
Mais il n’a pas d’état d’âme concernant sa famille. Il agit comme il le sent, point barre. Dans ces années-là, de toute façon, il n’était pas tellement question d’étaler ses histoires conjugales. Ça restait à la maison.
C’est dans la seconde partie du livre qu’on entend la voix de cet homme qui se pense honnête et ne regrette jamais ce qu’il fait. C’est un dur à l’ouvrage, un dur à cuire, un dur du cœur.
Les Sources n’est pas un livre psychologique, tout est factuel, à l’os comme on dit, et pourtant, on voit bien les choses, les gens, la ferme. Sec et concis, rugueux, sans aucun sentimentalisme.

Les Sources de Marie-Hélène Lafon, 2023 aux Editions Buchet Chastel. 120 pages, 16,50 €

Texte © dominique cozette

Oui, oui, oui ! pour Nein,nein,nein !

Complètement déjanté comme s’il écrivait sous acide avec un cerveau d’une souplesse tortueuse incroyable m’apparaît Jerry Stahl que je découvre à l’occasion de Nein, nein nein, sous-titré la dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar. Il ne se drogue plus car son foie est cartonné, fichu, bon à jeter vu qu’il a chopé l’hépatique C au bout d’une piquouze de saleté de shoot, il ne boit plus et suit une hygiène alimentaire exemplaire pour ne pas mourir. Donc végétarien. Il a écrit des livres, des films, a été marié plusieurs fois, et souffre de dépression chronique. C’est pour cette dernière raison qu’il décide de se rendre dans un voyage organisé autour des camps de concentration autrichiens et allemands en autocar. Drôle d’idée pour un asocial comme lui, mais après tout, il est juif (ils sont deux seulement dans le car ) et veut voir de près la tragédie de son peuple élu (ironique, ici).
Pour que vous ayez une idée du style de l’auteur, voici un extrait : Comme chez nombre de femmes quadra ou quinquagénaires que j’ai vues en Pologne, je constate chez les sœurs une ressemblance inquiétante avec Charles Bronson. (Etrangement, j’ai croisé pas mal de jeunes hommes qui pourraient servir de doublure joues à Mélania, bien que, contrairement à Bronson, qui était à moitié polonais, Mme Trump soit 100% slovène). Passé un certain âge, d’après mes observations empiriques menées depuis le trottoir, les Polaks des deux sexes subissent une transition pour se muer en Santa Klaus Kinski. Il y en a des centaines que je pourrais citer car c’est sa façon d’écrire, il n’arrête pas.
Sauf quand il se trouve dans les camps. Là, il devient grave, enfin il essaie mais ne peut éviter les quelques cons qui font leurs malins en disant des inepties. Dur. Ou en s’empiffrant de junk food aux cafeterias ou restos à l’intérieur des camps, comme si on était chez Disney. Et c’est carrément gerbant.
La fête de la bière à Münich, un cauchemar car il est au régime sec parmi les atroces odeurs des buveurs et de leur vomi, des mecs ivres… N’empêche qu’il nous en apprend pas mal en discutant avec Schlomo, son « copain » de car qui porte son pantalon sous les tétons (cf Chirac) avec qui il a des discussions sur pas mal de sujets, politique, religieux. Ils sont très au fait tous les deux de la questions juive et de ses extensions.
Evidemment, le ton change au fur et à mesure de ses haltes, de l’énumération des exactions, des tortures et autres infamies infligées aux condamnés.
C’est un livre qui peut déranger, ça dépend comment c’est pris. Mais je l’ai trouvé très brillant, hormis le fait que beaucoup de ses allusions à la culture américaine, entre autres, m’ont échappé.

Nein, nein nein, sous-titré la dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar, 2023 pour la traduction française de Morgane Saysana, aux éditions Rivages. 352 pages, 22 €.

Texte © dominique cozette

Trois sœurs en quête de justice

Trois sœurs est un récit fait par Laura Poggioli qu’on est en droit de penser véridique, malgré le terme de roman sur la couv. Il se joue à Moscou où la police découvre trois jeunes filles près du corps sanglant de leur père. Les trois filles, de belles brunettes qui n’ont même pas un an d’écart, viennent de tuer celui qui a pourri toute leur vie, celle de leur frère et celle de leur mère. Celle-ci a rencontré son bourreau à l’âge de 17 ans, lui en avait plus. Elle venait de sa cambrousse, ne savait rien faire, il l’a prise en commençant par la violer, l’a épousée et lui a fait quatre enfants dans la foulée. Lui, c’est un ogre, un homme d’une violence inouïe qui fait peur à tous, qui boit mais qui s’occupe de la messe et de l’église tous les dimanches. C’est pour ça qu’il est bien vu de beaucoup de monde.
Laura Poggioli, l’autrice, est une amoureuse de la Russie, elle s’y sent chez elle, y a beaucoup vécue et y a même rencontré son grand amour, un étudiant comme elle, beau, éduqué, cultivé. Mais qui, très vite, a dérapé dans la violence, l’humiliant devant ses amis, la dévalorisant constamment, la battant. Pourquoi reste-t-elle avec lui, alors ? Parce qu’elle a peut-être des restes de maltraitance d’un prof durant son adolescence, ou parce qu’elle croit qu’il va redevenir gentil… C’est peut-être cela qui l’a conduite à s’intéresser au sort des trois jeunes filles.
Donc un père qui a d’abord violenté sa femme, puis durant la période conjugale, se défoulant sur elle comme il l’a fait aussi sur ses enfants qui ne pouvaient plus sortir à cause des marques. Il qui a chassé la mère et s’est rabattu sur ses filles, des coups, des coups, de la peur, toujours, et puis les viols. Et la suppression de l’école. Les filles ont tout fait pour attirer l’attention sur leur maltraitance mais aucune des institutions concernées, scolaires, policières ou sociales, ne s’en sont émues.
Il se trouve qu’en Russie, et c’est là où le livre est très intéressant, les violences domestiques ne doivent absolument pas sortir de la maison. Cela ne regarde personne hors les protagonistes. Le proverbe qu’on renvoie aux plaignantes est « s’il te bat, c’est qu’il t’aime ». C’est pour cela que les sœurs n’ont pas trouvé d’aide lors du vivant de leur père, c’est pourquoi elles sont considérées comme des meurtrières par beaucoup car la légitime défense n’existe pas. De plus, une loi contre la dépénalisation des violences domestiques a été votée en 2017, un an avant les faits. #Metoo n’a pas trouvé place en Russie car l’explosion des mouvements féministes est, pour les Russes, synonyme de décadence.
Leur sort n’est pas encore réglé mais elles se disent mieux en prison que chez elles avec leur père.

Trois sœurs de Laura Poggioli, 2022, aux Editions l’Iconoclaste. 260 pages, 20 €

Texte © dominique cozette

Sauras-tu ne pas t’énerver en lisant cette BD ?

Mediator, un crime chimiquement pur est toute l’histoire de ce médicament, un coupe-faim, et de ses dérivés (et dérives) qui font la fortune du laboratoire Servier et continuent à semer la mort auprès de milliers de victimes qui voulaient juste perdre quelques kilos. Qui en ont rendu d’autres gravement handicapés, ou tellement souffrantes qu’elles ont été poussées au suicide.
La lanceuse d’alerte, Irène Frachon, n’est pas la première a avoir soupçonné le rôle mortifère de la molécule mais ceux d’avant elle ont eu moins de colère, moins d’endurance qu’elle pour oser se battre contre un aussi grand magnat du médicament pour lequel les portes du pouvoir s’ouvraient sans problème. Servier, certes, est mort, mais ses cadres ont perpétué son « œuvre » en s’opposant à ses détracteurs par tous les moyens (chantage, fric, mensonges, armadas d’avocats, appui des puissants — c’est le cabinet de Sarkozy qui a commencé à le défendre, et plus tard, alors que l’affaire était en cours, c’est encore Sarkozy qui lui a remis la plus haute distinction de la république, la Grande Croix de la Légion d’Honneur).
Les auteurs de cette BD sont Irène Frachon, Eric Giacometti et François Duprat. Ce n’est pas toujours simple à lire car il y a des embrouilles très techniques créées par le labo pour empêcher la molécule d’être interdite en France, alors qu’elle l’a été très tôt dans la plupart des pays. Ils ont aussi procédé à des transformations, changement de noms, masquage de la présence  de la tueuse. Et ce livre illustre clairement le fait que la justice, les pouvoirs publiques et les institutions médicales ont fermé les yeux si longtemps en toute connaissance de cause.
Ça va vous énerver de constater à quel point on peut nous rouler dans la farine quand on est riche, puissant et qu’on a des amis dans tous les ministères. Une partie du  scandale est que Servier a roulé la Sécu en lui faisant rembourser le poison, que l’agence du médicament a fermé les yeux, a donc été complice, que le labo et son armada d’avocats, journalistes médicaux ou médecins véreux, ont tout fait pour « gagner du temps », d’infernales années pour les victimes qui continuaient à tomber.
Les procès intentés contre le laboratoire ont tous été gagnés, mais de façon minimaliste, les indemnisations comme les peines et amendes infligées sont dérisoires et surtout, tous les accusés ont été relaxés. Pire :   le délit d’escroquerie a été carrément oblitéré.
Tout cela est très énervant, l’indépendance de la médecine est mise à mal et après on s’étonne que beaucoup doutent de sa probité et refusent les vaccins. Devant un tel scandale, le plus grand avec celui du sang contaminé, comment rester de marbre. Il y a encore bien d’autres mesures très énervantes qui ont été prises en faveur du gros labo (un beau cadeau fiscal au labo pour qu’il puisse construire une nouvelle usine à poison…)
Cette affaire n’est pas finie puisque que le procès en appel doit se tenir prochainement. On en espère beaucoup.
Lisez ce livre dont je parle très mal, allez voir les interviews d’Irène Frachon, toujours aussi déterminée à ne rien lâcher. Une femme formidable.

NB : un film avait déjà été réalisé sur cette affaire, La Fille de Brest par Emmanuelle Bercot.

Mediator, un crime chimiquement pur BD par Irène Frachon, Eric Giacometti et François Duprat. 2023 aux Editions Delcourt. 200 pages, 23,95 €.

Texte © dominique cozette

Quelle histoire biscornue !

La réalité dépasse la fiction dans l’histoire et la généalogie de Maria Larrea dans son récit Les gens de Bilbao naissent où ils veulent. Au début, on a du mal à y croire, mais pourtant si, tout est vrai. Ça se passe à Bilbao, comme le dit le titre. Sa grand-mère paternelle est une prostituée obèse qui, enceinte d’un client et très pieuse, garde le bébé, un garçon, et confie son éducation aux Jésuites. Il est le père de la narratrice. Mais plus tard, ado, quand il va voir sa mère sur le trottoir, son monde s’écroule.
De l’autre côté, sa grand-mère maternelle ne veut surtout pas de cette petite fille qui s’est nichée en douce dans son ventre, elle accouche vite fait et va déposer la môme dans un couvent. La fillette est sage, travaille bien et surtout, elle est ravissante, bien que petite. Mais un jour, quand elle a dix ans, sa mère la reprend pour qu’elle s’occupe des petits qui sont nés entre temps, et puis qu’elle soulage les excès sexuels de son père, violent.
Chacun des deux vit sa vie de façon assez improbable vu leur passif mais lorsqu’ils se rencontrent, très jeunes, ils sont submergés par un coup de foudre réciproque. Ils fuiront le régime franquiste et s’installeront à Paris. Elle devient femme de ménage et lui, gardien du théâtre de la Michodière. Mais lui aussi est violent et il boit. Leur fille, la narratrice, quant à elle, se rend bien compte qu’il y a décalage entre sa vie et celle de ses amis de classes, des bourgeois en fait. Il lui faut se montrer à la hauteur, être soignée, polie. Elle est admise à la Fémis. Et là, elle rencontre Jodorowski, le réalisateur barré, fondu de tarot. Subjuguée, elle s’y met, rencontre une tireuse de cartes qui lui fait une double annonce qui va bouleverser sa vie. Dès lors, elle se met en quête du passé de ses ascendants, fait tout ce qui est possible pour connaître le secret de sa naissance.
C’est passionnant, cette histoire qui a existé et enflammé les faits divers ibériques. Bilbao devient l’endroit où elle sent qu’il s’est passé quelque chose de déterminant dans sa vie et celle d’autres personnes. Une histoire qui nous tient en haleine !

Les gens de Bilbao naissent où ils veulent de Maria Larrea. 2022 aux éditions Grasset. 224 pages, 20 €

Texte © dominique cozette

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