Rouge de soi. Une splendeur !

Si vous ne connaissez pas Babouillec, vous ne me croirez pas. Son portrait ici. C’est une autiste profonde qui n’a jamais appris à lire, à écrire, à parler mais qui possède un cerveau somptueux. Elle retient tout, s’intéresse à tout, écrit comme personne avec un vocabulaire insensé. Chacune de ses phrases est une lumière dans une explosion d’artifice, c’est interrogeant, ça demande une attention pour ne rien rater car tout est important, ou interpellant, ou philosophique dans Rouge de soi. Comme dans Algorithme éponyme et autres textes son premier opus.
Il faut savoir qu’elle « écrit » en déposant des petites lettres en carton sur une feuille et c’est sa mère qui transcrit tel quel. Pas une seule faute d’orthographe, jamais. Des litanies superbes, des pensées magnifiques.
C’est un roman, l’héroïne s’appelle Héloïse Othello, elle est danseuse et participe à des ateliers de créations. Elle a deux chères amies plus le frère de l’une d’elles, en sus, pour le fantasme. Elle a aussi une réparatrice de vie, madame Sanchez (jeu de mot ?) qui la remet sur des rails. C’est pas qu’elle veut être comme tout le monde, avec son cerveau qui ne se plie pas aux règles sociétales, bien au contraire, elle attache une grande importance à la différence mais cherche le minimum de confort pour pouvoir communiquer.
Héloïse, qui jouit de l’autonomie de son corps ce qui n’est pas le cas de Babouillec, est néanmoins sa projection. Elle aussi écrit son livre qui va s’appeler Rouge de soi. Elle explique : « rouge comme les interdits, le sang, l’intimité, l’émotion suprême, la timidité, le dépassement de soi dans la profondeur de l’identité, le carrefour des sens interdits. »
A lire absolument si vous êtes amoureuse/reux des mots, des questions philosophique, du vocabulaire. C’est l’éloge de la différence ou comment faire d’un enfermement terrifiant la zone de décollage d’une poésie hallucinante !

Quelques citations d’Hélène Nicolas, alias Babouillec :
« La définition du mot plaisir oriente notre vision du plaisir : fournir du désir à nos intentions. La vie occupée à décrypter les intentions polymorphes de ses hôtes ignore la routine. »
« La liberté d’opinion est un acte précieux inscrit dans la charte des droits de l’homme. A-t-on le droit de s’en servir lorsque nos opinions froissent notre famille, doit-on élire à l’unanimité les opinions permises ? »
« Ma soeur, c’est la nana qui aimerait squatter votre subconscient pour écrire votre histoire avec ses idées. Elle fait partie des gens qui prennent beaucoup de place. Elle ne sait pas où loger son « elle », alors elle déborde. »
 » Suzy la femme a la générosité sauvage d’un cerveau sans garde-fou. Elle a laissé entrer Héloïse et ses valises remplies d’inconvenances  dans la démesure. Suzy, cette raccommodeuse d’esprits effilochés, aide son amie à rassembler les morceaux rouges de soi ».
« Je me suis battue en dehors des conventions sociales qui véhiculent des modèles indéchiffrables dans ma panoplies sensorielle, ce vaste monde de l’auto-construction et je me suis construite dans cet indéchiffrable surréalisme de la pensée, cet ailleurs tellement loin de l’hypothèse du bébé parfait. Combien sommes-nous dans ce monde réglementé à dérailler dès la naissance et à ne jamais trouver la bonne bicyclette ? »
Et la plus belle :
« Avec l’écriture, j’ai enfin trouvé un moyen de me raconter sans parler de moi. »
Epoustouflante, je vous dis !

Rouge de soi de Babouillec, 2017 aux éditions Rivage. 142 pages. 15 €

Texte © dominique cozette

Trouville Casino, drôle de jeu (d'écriture) !

Pour une fois, je ne parlerai pas d’un livre parce que l’aimé, mais parce qu’il m’a étonnée d’une drôe de façon. Il s’appelle Trouville Casino et relate, si on peut dire, le braquage du Casino de Trouville par un pépé de 75 ans, un type tout ce qu’il y a plus ordinaire, sage et banal. C’était en 2011, durant l’été. Sans maquiller la plaque de sa modeste caisse, armé d’un petit pétard dont il ne s’est peut-être jamais servi, il s’empare de quelque milliers d’euros, tire sur un policier qui avait son gilet para-balle, s’enfuit, re-tire sur un policier à un barrage, prend un otage et sa voiture (l’otage saute et s’enfuit) puis, à un autre barrage, tire à nouveau. Mais il reçoit deux balles, et il mourra.
A partir de ce maigre argument, réel, Christine Montalbetti va écrire un truc qui n’est ni une fiction, ni l’histoire de cet homme. A part la reconstitution précise, à l’heure près, des fait, elle invente le reste. Mais elle nous en informe. Elle nous dit qu’à chaque fois, c’est ce qu’elle imagine. Sa rencontre avec sa compagne, l’emménagement dans la maison de celle-ci, dans l’Orne, où rien ne lui appartient, la pêche, les visites au Casino pour jouer etc…
On a vraiment l’impression qu’elle fait du remplissage. Ce n’est pas désagréable, certes, mais c’est curieux. Ce n’est pas non plus très palpitant. Elle raconte ce que pouvait être ce petit village, avant notre ère. Puis au moyen âge. Elle imagine comment ça serait d’aller dans le petit salon de coiffure, elle invente des animaux dans la maison, des insomnies, elle raconte le lac Léman parce que quelqu’un du village est allé en Suisse, etc. A la toute fin, pour ne pas finir trop vite sur le dénouement, elle décrit diverses choses, dont le camping du golf etc…
« Je vous en supplie, n’écrivez pas sur vos blogs qu’il est dommage que je digresse. »
supplie -t-elle quelque part, car elle est comme ça, c’est sa façon d’écrire. Bon,  voilà. Au début, je me disais que ça fait comme des vacances mais moi qui suis impatiente souvent et pragmatique toujours, ça finit par me lasser. On peut aimer. Donc, si leur cœur vous en dit

Trouville Casino de Christiane Montalbetti. 2018 chez le regretté P.O.L

Texte © dominique cozette

Valérie Lagrange la bourlingueuse

C’est une très belle plante quand elle commence, à tel point, que les grands réalisateurs, Godard, Lelouch, Schroeder, Garrel la font tourner quand elle veut bien, parce qu’elle n’a pas que ça à faire. Elle a sa vie, ses rencontres, ses fiestas, ses aventures de toutes sortes, ses ivresses, elle qui ne picole pas mais touche à tout le reste, comme tout ceux qu’elle fréquente, la bande de la Coupole d’abord avec Marc’O, Bulle Ogoer et Kalfon avec qui elle vivra une passion rageuse où chacun fait ce qui plaît, couche avec qui lui plaît, va tourner loin. Elle a eu un petit gars très jeune, s’est mariée, puis a quitté le papa qui s’est suicidé pour la peine. Dur. Le petit gars, elle le trimballe parfois, souvent le laisse à ses parents. Sinon, elle entre en hippitude, va partout où se regroupent les adeptes de la route, sans jamais rien prévoir, Maroc, Baléares, Asie. Une grande bourlingueuse. Entre de très longs voyages, elle occupe les squats en vogue dans les grands villes. Elle travaille sa guitare avec les musiciens rencontrés, monte un groupe puis des groupes, enregistre de nombreux albums, se déchire avec des amoureux jusqu’à ce qu’elle rencontre celui avec qui elle est encore, déglingué aujourd’hui par les drogues et l’alcool mais dont elle s’occupe car il ne sait plus le faire.
On expérimente la vie des années de libération extrême, on côtoie ceux qui ont fait l’actu artistique ou défrayé la chronique hype et surtout on y voit une belle personne qui n’a jamais fait de plan de carrière. Sauf que plus tard, vers les quarante et quelques, elle aurait bien aimé que sa musique marche plus fort. Elle a quand même eu un prix aux Victoires.
C’est un livre édifiant pour les gens qui, comme moi, n’ont jamais taillé la route pour courir après les chimères, se mettre en danger, suivre un groupe au débotté sans rien d’autre qu’une guitare à la main, se défoncer à toutes sortes de substances, prendre la vie comme elle se présente sans se poser trop de questions. Ça ne rit pas tout le temps, bien sûr, dans ces communautés en marge, mais ça pulse. En tout cas, si son coeur en a pris un coup à chaque mort de ses amis, cette vie de dingue n’a pas fait de ravages sur sa belle gueule. Peut-être aussi parce qu’elle a pris son temps pour méditer, contempler, réfléchir…

Mémoires d’un temps où l’on s’aimait par Valérie Lagrange, première sortie en 2005 au Pré au Clercs, réédité en 2017 aux éditions Le Mot et Le Reste. 382 pages, 24 €.

Texte © dominique Cozette

Une sacrée nana qui n'a peur de rien!

C’est une frêle personne, Catherine Poulain, mais avec un courage d’acier. Elle a vécu de drôles de choses, a fait de drôles de boulots, en tout cas, a passé dix ans à pêcher avec les foutus marins sur des foutus bateaux en Alaska. Et si vous n’avez jamais vu ces redoutables reportages de pêche dans les conditions extrêmes, où on risque de périr chaque jour en glissant sur un pont chargés de sang et de viscères, d’être emporté par une monstrueuse vague, accroché par un hameçon géant, déséquilibré par un énorme flétan, empoisonné par les épines d’un poison redoutable ou fatigué de n’avoir pas assez dormi, car on ne dort que très peu, d’avoir trop bu ou pris trop de dope, ou tout ça ensemble, vous découvrirez ce que c’est que ce cauchemar auquel les pêcheurs et elle sont accros. Pourquoi ? Parce qu’ils fuient, parce qu’ils ne savent pas faire autre chose, parce qu’ils kiffent la décharge d’adrénaline qui les cuirasse, qu’ils se sont habitués à ce satané corps à corps avec la mort qui les rend insensible à la souffrance, à la crasse, au froid, au danger et qu’ils n’attendent souvent qu’une chose : se bourrer la gueule à mort pour dormir enfin.
Ce premier roman couronné de nombreux prix raconte ce que cette femme insensée a vécu en dix ans. Une héroïne qui refuse d’être considérée comme une demi portion, refuse souffrance, douleur, peur, tout ce qui pourrait l’empêcher de faire comme les hommes qu’elle côtoie. Elle rencontre son double, le grand marin, un homme brisé par la vie qui ressuscite à son contact. Mais l’amour tranquille n’est pas un projet. Coûte que coûte, elle continuera à chevaucher la mer, le retrouvant peut-être au hasard des bateaux qui les emploient.
Formidable bouquin, d’un inconfort total, formidable portrait d’une femme extraordinaire qui sait se faire respecter.

Le grand marin, par Catherine Poulain. 2016 aux Editions de l’Olivier. 374 pages. Existe en poche.

Texte © dominique cozette

Ör, un bon roman islandais avec trois Güdrun

Ör est le cinquième roman de l’Islandaise Audur Ava Olafsdottir. Elle a un nom bien de chez elle et un style qui me ravit quand j’y glisse l’oeil. Ör raconte l’histoire de Jonas qui en a tout simplement marre de la vie. Il ne s’emballe plus pour rien, il n’a pas touché de femme depuis longtemps, sa mère Güdrun est gâteuse et en bonne santé, sa femme Güdrun l’a quitté en lui annonçant que sa fille bien aimée Güdrun n’est pas de lui mais de celui qu’elle fréquentait à leurs débuts. Il n’a pas vraiment d’amis, alors il va chez son gentil voisin, qui lui fait un gâteau, et lui demande de lui prêter son fusil. Pour se suicider. Mais il répugne à l’idée que c’est sa fille qui peut le trouver. Il réfléchit à se pendre, idem.  Eurêka, se dit-il, le mieux n’est-il pas de se rendre dans un pays en guerre où la mort arrive n’importe quand. Il laisse tout en plan, même son portable mais embarque sa petite boîte à outil car il faudra peut-être fixer un crochet pour s’y prendre.
On le retrouve dans ce pays où vient d’être déclaré le cessez-le-feu. Il avait réservé dans un hôtel qui était mieux en photo, forcément, c’était avant. C’est un frère et une soeur plus son petit gars qui tiennent l’hôtel de la tante, morte. Il n’y a rien dans cette ville dévastée, les commerces sont vides, pas de resto, rien.
Il se donne quelques jours pour mettre son projet à exécution mais il commence à se rendre utile avec sa petite boîte à outil. Et puis il aime bien les gens de l’hôtel. Bref, que va-t-il se passer ensuite ?
Je ne dis pas que le suspense est insoutenable. Mais ce texte est original, assez poétique, l’homme est attachant et l’histoire aussi. Tout ce qui a trait à la guerre est impressionnant. Le lieu n’est pas précisé, je pensais à la Serbie sauf que l’hôtel est au bord de la mer. C’est sûr que les touristes vont mettre un certain temps à revenir s’y baigner.
Les deux autres livres, très bien,  que j’ai lus d’elle sont sur ce blog.

Ör de Audur Ava Olafsdottir aux éditions Zulma. Traduction de Catherine Elyoffson. 242 pages, 19 €

Texte © dominique cozette

Comprendre les ravages du viol sur les enfants

la petite fille sur la banquise d’Adélaïde Bon est un livre exceptionnel sur la violence faite aux enfants car il démonte entièrement le processus de destruction de la personne. Jusqu’au jugement où là aussi, faute de connaissances, la souffrance de la victime peut être encore niée. Heureusement, il y a aussi des personnes, des psys, des associations, des avocats qui aident les victimes. Mais encore faut-il le savoir, le pouvoir, en avoir les moyens ou même, tout simplement, sortir de la léthargie émotionnelle dans laquelle elles se sont souvent réfugiées.
Adélaïde Bon relate les ravages que le viol subi à l’âge de neuf ans ont produit sur sa vie jusqu’à récemment, jusqu’à ce qu’une psychiatre l’aide à se souvenir de la scène traumatisante et à mettre des mots sur l’agression. Malgré une plainte déposée juste après, malgré l’examen par un médecin*, on (les adultes) avait qualifié cela d’attouchements (ce qui veut dire que c’est un délit, pas un crime et que la prescription est plus rapide.
(* Sa mère et le médecin avaient décelé que la vulve de la fillette était anormalement ouverte mais en l’absence de description de la part de la fillette et aussi de sang, de bleus, de manifestations de violence, avaient oblitéré le viol. Alors qu’un adulte prédateur sait vraiment violer des fillettes sans qu’il soit besoin de les frapper.)
Depuis, la fillette, puis la jeune fille, puis la femme, se demandait pourquoi les méduses angoissantes surgissaient dans sa tête, pourquoi ces dégoûts, ces cauchemars, cette volonté de détruire son corps, ce penchant aux obscénités, cette terreur de faire de sales gestes sur son bébé, ces envies récurrentes de vomir, cet empêchement à l’amour… Sans parler de la boulimie. Mais toujours souriante, toujours gaie en public, ne pas se plaindre.
Après des centaines de thérapies individuelles, en groupe, de séances d’ostéopathie, de méthodes diverses, les centaines de livres sur le sujet, elle ne vient à bout de ce drame qu’avec la rencontre de M. Salmona qui va lui venir en aide et parallèlement, avec l’arrestation du prédateur, 25 ans plus tard !, pour le procès duquel il faut tout mettre en mots. Adélaïde a rempli des carnets, toutes ses plaies, ses douleurs, ses éclaircies y sont consignées, c’est pourquoi son livre est si intime, si détaillé, si implacable. Elle ne nous épargne rien, même le plus trash.
Le procès ne lui apportera pas le soulagement souhaité. L’experte qui la cuisine n’est pas sensible à sa dévastation, le juge pas tellement non plus. Sur les 74 victimes, six ou sept seulement son présentes. Une avocate estime que le nombre des victimes de ce pervers (soit celles qui n’ont pas parlé et encore moins porté plainte) est de 7 à 800. Quant à l’accusé, soit il insulte le président (« enculé ») pour être viré du tribunal, soit il débite des choses sans queue ni tête. Alors qu’il s’exprime tout à fait normalement quand il prépare son coup. Donc aucun regret ou pardon. Rien.
Il se trouve qu’avec sa psychiatre, les attouchements subies par la fillette ont pu être requalifiées en viol, et au cours des différentes phases du procès et de sa thérapie, Adélaïde Bon s’est rendu compte que le pervers était allé beaucoup plus loin qu’elle ne l’avait imaginé. (Poignants récits des victimes lors du procès).
Le mécanisme de l’oubli est très bien expliqué (p.166) scientifiquement. Comment le cerveau se mobilise en cas de choc et de traumatisme, comment il rationalise ensuite pour agir. Mais ici, pas de rationalisation possible, le choc reste à l’état brut, le cerveau est court-circuité, on appelle cela la dissociation. La personne dissociée ne pourra pas s’en sortir seule. De plus, pour taire les sales instincts que le prédateur a fait germer, elle sera encline à répéter le processus sur autrui.
Aujourd’hui, Adélaïde Bon va mieux, elle a repris possession de son histoire et si elle vit plus sereinement, le mal reste au centre de sa vie.
Toutes les personnes concernées par les violences faites aux enfants (et aux adultes) devraient lire ce livre qui n’est pas qu’un témoignage. Qui est avant tout une recherche de sens.

La petite fille sur la banquise par Adélaïde Bon. 2018 aux éditions Grasset. 256 pages. 18,50 €.

Texte © dominique cozette

La servante écarlate, le livre…

Ne connaissant ni le livre ni la série (personnifiée par l’excellente Elisabeth Moss), je suis entrée dans l’histoire sur les conseils d’une proche. Je sortais à peine d’un livre très dur (voir article précédent) et me voilà plongée dans une ambiance presque pire, enfin différente mais jamais, jamais confortable. La Servante écarlate de Margaret Atwood est une dystopie très dérangeante pour la femme que je suis : les femmes qui y vivent sont soit les épouses stériles des Commandants, hommes faisant partie de l’élite, soit les femmes de services, cuisinières etc, soit, surtout, les servantes vêtues de sortes de cache-corps avec cornette cache-visage, le tout de couleur écarlate. Elles on été capturées car possiblement fécondes dans une époque où plus personne ne l’est. On a peut-être volé leur enfant pour le donner à un couple, en tout cas, elles sont emprisonnées dans cette maison, n’ayant pour unique rôle que de procréer. Pas de lecture, pas de loisirs, rien pour écrire, pas le droit de converser même si on peut échanger quelques brèves hors surveillance. Certaines se sont évaporées, on ne sait pas si elles se sont suicidées, si elles ont fui, si elles ont été exécutées. Les châtiments corporels sont féroces. Parfois se balancent quelques pendu(e)s coupables d’avoir transgressé les règles. Aucun sentiment n’est permis, aucun plaisir non plus, même et surtout lors du coït (la cérémonie cela s’appelle) où l’épouse se pose sur la servante pour simuler une insémination conjugale.
Il est possible de tricher : un médecin propose à notre héroïne de l’inséminer, comme d’autres l’ont fait. C’est passible de mort. Et puis, comme partout où la discipline est d’airain, on filoute les règles, on triche, on va où il ne faut pas, dans un endroit des plaisirs formellement interdit, mais connu de presque tous. Le style lui-même est factuel, froid.
C’est un livre qui met très mal à l’aise, un livre inhumain où rien de bien ne peut advenir car si le bébé arrive, il est aussitôt confisqué. Aucun affect n’est possible, la prison se construit irrémédiablement à l’intérieur des êtres.  Seule préoccupation positive : regagner sa liberté. Est-ce seulement possible ?

La Servante écarlate de Margaret Atwood au Pavillon Poche de Robert Laffont. Traduit par Sylviane Rué. 524 pages. 11,50 €.

Texte © dominique cozette

Femme à la mobylette. Très dur…

J’ai hésité à vous conseiller ce roman très lourd, très dur, mais je vous préviens. Donc c’est vous qui décidez.
Jean-Luc Seigle m’avait bouleversée avec son livre précédent Je vous écris dans le noir (article ici) grand prix des lectrices de Elle, qui racontait la vie de Pauline Dubuisson, tragiquissime depuis son enfance, qui avait tué son amant et se retrouvait sous les traits de BB dans la Vérité. Film qui ne lui a rapporté que du malheur, en plus.
Celui-ci semble être une fiction quoique mâtinée d’éléments réels. C’est un portrait de femme, une femme acculée au désespoir qui, dans le premier chapitre, hébétée, se demande si elle a tué ses trois petits. Elle ne les entend plus à l’étage. Mais le couteau de cuisine est là, propre…
Finalement non. Mais que faire de sa vie, elle est au chômage, sa grand-mère adorée n’est plus, son mari l’a quittée pour une femme aux revenus confortables et fait tout pour lui enlever les petits. La maison ne ressemble plus à rien, le jardin à une décharge. Noir c’est noir. Mais miracle, en rangeant la ferraille, elle découvre une vieille mob qui marche ! Youpi, elle va pouvoir aller travailler chez le thanatopracteur, s’occuper des morts, elle aime les morts, les rendre jolis et même broder des petits tableaux de leur vie, des petits chefs-d’œuvre qui consolent les vivants. Elle fut couturière, mais ce métier a disparu, ça ne sert plus à rien.
Un jour, sa mob tombe en panne. Grâce à cela, elle fait la connaissance de Jorgen, camionneur batave, qui la lui répare. Coup de foudre réciproque, profond, irrépressible. Il la trouve magnifique. L’amour dans les yeux d’un homme, c’est tout ce qu’il fallait pour que la vie redevienne superbe… Mais un jour, les enfants ne sont plus là.
Ce livre est une ode à la vie, à l’amour, plein de poésie, de parfums, de petites choses qui rendent le quotidien supportable et les enfants joyeux. Mais ce livre est aussi un témoignage sur la pourriture, la cruauté, le malheur. S’il y a une balle dans le chargeur, il est pour elle, Reine.
Livre très dur, j’insiste. Et très beau.

Femme à la mobylette de Jean-Luc Seigle. 2017 aux éditions Flammarion. Suivi d’un récit de voyage A la recherche du sixième sens. 240 pages, 19 €.

L'amour après l'horreur.

Ce petit bout femme immense revient nous parler de la vie, de l’amour donc dans son nouveau livre l’amour après. L’amour, comment ça peut être après les cauchemars des camps où, petit bourgeon, son corps mis à nu par les SS, s’est desséché pour longtemps. Marceline Loridan-Ivens, du nom de ses deux maris, se raconte sans ambages comme le ferait une gamine qui n’a peur de rien. Ouvrant sa valise d’amour, là où elle gardait lettres, photos, petits mots, tickets, qu’elle a trimballée partout sans jamais l’ouvrir pendant des décennies, elle y (re)découvre, en fumant des petits joints, la fille libre qu’elle continue d’être, celle qui décide de ne jamais se soumettre à personne et va se dévergonder à Saint-Germain des Prés. Elle est belle, tonique, drôle, sans tabous, elle plaît, les hommes tombent comme des mouches.
Une lettre qu’elle retranscrit, que je trouve formidable, dont j’envie l’amour de l’expéditeur qui écrit avec une telle finesse sur celle qui ne veut pas de lui…et qui signe  : Georges Perec ! Rien que ça. Et d’autres, connus, pas connus, oubliés souvent, un « vieux » de 40 ans qu’elle fuit parce qu’il a su y faire et trouver le petit nerf sensible de son sexe, ça la chavire et lui fait peur… son premier mari, un brave type dans le bâtiment qu’elle ne suit pas dans sa trajectoire, puis l’amour de sa vie, le grand et magnifique cinéaste Joris Ivens, de 30 ans son aîné, libre comme elle, amoureux, tolérant, qui admet le très jeune amant avec qui elle vit une longue passion, le mari protecteur, avec qui elle travaillera autour du monde, jusqu’à sa mort.
Dans le livre il y a bien sûr les amitiés qui se sont soudées à Auschwitz ou Birkenau, dont Simone Veil mais aussi d’autre filles déportées qui s’amusent comme elle avec les bandes de jeunes, qui parfois sombrent dans des vies de merde ou se marient et font des enfants. Mais aucune de celles retrouvées n’a voulu répondre sur la question de l’amour après.
Quant à Marceline, elle vieillit bien, l’esprit affûtée, la langue verte, la soif de profiter encore du cadeau qu’est la vie quand on a failli la lui voler.
Elle cite Oscar Wilde : « le drame de la vieillesse, ce n’est pas qu’on se fait vieux, c’est qu’on reste jeune. ». Ça lui va comme un gant.

Ce livre est formidable !!!

L’amour après de Marceline Loridan-Ivens (avec Judith Perrignon), 2018 aux éditions Grasset. 160 pages, 16 €.

Texte © dominique cozette

 

Le dernier de la saga napolitaine

L’enfant perdue est donc le dernier tome de cette passionnante sage d’Elena Ferrante, plus ou moins autobiographique, qui raconte la deuxième partie de la vie des deux amies où jouent de plus en plus fort l’amour/haine ou l’attraction/rejet des deux femmes. Celle qui était partie connait une certaine gloire avec la parution de ses livres, se débat avec un mari qu’elle n’aime plus et ses deux filles pour lesquelles elle n’a pas une grosse fibre maternelle. L’autre est restée à Naples, avec un mari gentil et un garçon d’un autre homme, sorte d’ado pénible, grassouillet qui ne fout rien mais dont une des filles de Lena, quand elles seront revenues à Naples, s’éprendra curieusement. Il y a tout un tas d’événements qui se catapultent sur cette petite trentaine d’années, les gens changent, meurent, sont emprisonnés, se quittent, disparaissent… tous les ingrédients d’une histoire romanesque qu’on a toujours plaisir à lire quand on est attaché aux personnages. Je ne peux pas en dire plus car ceux ou celles qui vont le lire ont lu les trois autres et n’ont pas besoin d’être convaincu(e)s.
Pour remonter au tome 3 : Tome 3 ici

L’enfant perdue d’Elena Ferrante, 2017 aux éditions Gallimard, traduit pas Elsa Damien. 550 pages, 23,50 euros.

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