Modèle vivace ?

Joann Sfar sort un livre qui s’appelle Modèle vivant. Rappelons qu’il est bédéiste prolifique (le chat du rabbin), metteur en scène (Gainsbourg), écrivain prolifique et prof aux Beaux-Arts de Paris. Entre autres. Lorsqu’il évoque les modèles, il s’agit de portraits de l’autre en dessin, en filmage, en description littéraire. Ce livre est, dit-il, une sorte de manuel d’éthique à l’usage des portraitistes de tout poil en période post me-too.  Il écrit qu’il peut être extrêmement blessant, invasif, humiliant, violent d’être le sujet de quelqu’un. Mais c’est aussi autre chose. Faire le dessin d’une femme, pour JS, c’est mettre à distance son désir pour elle. Attention de ne pas la dévorer ! Oui, tout cela est complexe et pose de terribles problèmes éthiques ou juridiques car quiconque se voit dépossédé de don image, ou trahi, peut attaquer via un avocat.
En racontant cela, j’ai conscience que ça semble chiant. Ça ne l’est pas du tout. D’abord Sfar ne l’est pas, et surtout il raconte énormément d’anecdotes personnelles pour donner des exemples. Certaines sont hilarantes. D’autres ubuesques. Ce qui nous montre que notre époque a bien changé par rapport à ce que nous disait Raiser (« on vit une époque formidable ») et que maintenant il faut être vigilant sur tout.
Le dessin est la raison de vivre de JS, il n’arrête pas de crayonner, de regarder le monde et les gens et de les mettre sur ses carnets. L’essentiel pour lui, c’est non seulement de travailler sans relâche, mais aussi de connaître à fond la morphologie. Page 112 et suivantes, il nous montre comment celle des femmes a changé à cause notamment du sport, et il évoque longuement l’articulation de la hanche dans laquelle le fémur ne s’imbrique pas du tout de la même façon que l’on soit un homme et une femme. Chez les hommes, les fémurs sont droits, parallèles, chez la femme en biais (je résume) donc leur démarche sera toujours identifiable. Trois pages édifiantes.
Il nous parle aussi du harcèlement, pas seulement sur les femmes qu’il déplore totalement, mais de la part de certaines femmes sur des hommes dans le but d’avoir un rôle par exemple. Il a été harcelé plusieurs fois, aussi par ses élèves et s’arrange pour n’être jamais seul dans une pièce avec l’une d’elle. Voilà où on en est.
C’est un livre très distrayant qui donne à réfléchir et prête à sourire. Super intéressant en tout cas. J’ai adoré. J’eusse aimé qu’il fût bien plus épais (épée ?).

Modèle vivant de Joann Sfar. 2018 chez Albin Michel. 218 pages, 18 €

Texte © dominique cozette

Foudroyé bien trop tôt

Si vous aimez ce grand peintre, cet immense peintre qu’est Nicolas de Staël, lisez ce livre qui raconte sa vie de violence avec sa peinture, de passion avec ses femmes, de plaisirs avec ses amis, de déchirures avec ses racines. Une vie dense qui se brouille avec la révolution russe, jette sa famille hors de son rang, de son sang, de son pays. Exilé maintes fois, orphelin, brûlant pour son art, il fend la vie comme une flèche tendu vers le seul but de mettre ses couleurs sur la toile. Ça ne s’est pas fait en un jour, il a bossé comme un dingue, des années avec la faim au ventre mais sans que cela n’ait d’importance, sillonnant les lieux de lumière et d’ombre, s’alliant aux tendances sans jamais s’y compromettre, toujours soutenu par les deux femmes de sa vie dont la première a sacrifié son talent pour l’aider à former le sien, et la seconde sa vie pour l’aider à lutter contre ses démons. Ses démons, la sale opinion qu’il a de lui, de ce qu’il fait. Aquoiboniste et rageur, coléreux mais éclaté de rire, ce grand bonhomme d’un mètre quatre-vingt-seize à la grosse voix et né en 1914, a impressionné les plus grands en son temps, notamment Braque. Mais l’art ne peut donner que ce qu’il a et sûrement que l’artiste lui en demandait trop. Il met fin à sa vie à 41 ans, une vie de chaos, d’espoir et de déchirures, nous laissant avec une œuvre saisissante, flamboyante, admirable. On peut actuellement voir ses ultimes réalisations à l’hôtel de Caumont à Aix en Provence jusqu’au 23 septembre : impressionnant !
Le livre est superbement écrit, notamment en ce qui concerne l’analyse de la peinture de l’artiste.

Le prince foudroyé de Laurent Greilsamer, 1998 chez Arthème Fayard. Au Livre de Poche, 444 pages, 7,90 €

Texte © dominique cozette

De l'Inde au Texas, choc des cultures

Un article rapide car je n’ai pas beaucoup de courage ni de temps. Un fils en or de Shilpi Somaya Gowda, une auteure d’origine indienne qui vit maintenant aux Etats-Unis après être passée par le Canade, conte l’histoire d’un jeune Indien doué qui veut faire carrière dans la médecine et pour cela part se perfectionner au Texas. Il est en bute évidemment à une forme de racisme passif (il est transparent) mais aussi parfois violent. C’est un garçon sage, qui déroge cependant aux desiderata de sa très respectée mère : ne pas boire, rester vegan, ne pas fréquenter de filles. Il tombe amoureux d’une voisine, une Américaine, tandis que sa mère, au loin, commence à lui chercher une épouse. Le père est mort il y a peu. La mère est une femme aisée puisqu’elle est possède des terres, qu’elle emploie des serviteurs et des paysans.
L’amie d’enfance de notre héros, sa confidente, issue d’une famille pauvre, a été mariée à un beau parti. Enfin, c’est ce qu’on croit. Jusqu’à ce qu’elle découvre la vie de cauchemar que l’homme, froid, cruel et paresseux, lui réserve. En Inde, si on fuit son mari, la famille entière est déshonorée. Alors le choix est : se laisser mourir ou infliger cette trahison à sa famille.
C’est un livre plein de suspense, très agréable à lire, parfois un peu gentillet mais qui nous apprend comment on vit dans certaines parties de la planète, comment, en 2000, les jeunes Indien(ne)s n’ont pas le droit de prendre leur destin en main, comment le respect dû aux anciens peut paralyser une vie entière. Il y aura des  rebondissements de toute sorte et surtout de vastes descriptions de l’univers médical et du pouvoir des plantes ayurvédiques. Très intéressant. Ce livre a reçu le Prix des Lycéens 2018.

Un fils en or de Shilpi Somaya Gowda, chez Folio. 2015. Traduit de l’anglais (Inde) par Josette Chicheportiche. 534 pages.

Texte © dominique cozette

Est-ce ainsi qu'on traite les hommes ?

Est-ce ainsi que les hommes jugent ? est le troisième roman de Mathieu Ménégaux, le premier que je lis. C’est caillant. Ça commence par le chapitre des victimes : une fillette et son père adoré qui vont tous les samedi fleurir la tombe de la jeune mère. Ce samedi-là, le père est d’astreinte alors il se dépêche de faire les traditionnelles courses plus l’achat des fleurs au centre commercial. Pour gagner du temps, il envoie sa fillette devant, le temps qu’il paie. Mais elle a disparu, non, elle hurle dans les bras d’un homme qui essaie de l’enlever. Le sang du père ne fait qu’un tour : il aura ce salaud. Le salaud lâche la fillette et monte dans sa Mégane. Le père tente de l’empêcher de fuir, hélas, le salaud appuie sur l’accélérateur et tue le père devant sa fille. Deux vagues témoins, c’est tout.
Puis trois ans plus tard, un cadre sup, menant une vie tranquille entre une femme parfaite et ses deux fils, prépare la réunion qui va le propulser au sommet de sa carrière. C’est ce matin-là qu’une armada de flics fait irruption dans leur maison pour perquisitionner et l’arrêter. Il ne sait pas, ne comprend pas, on ne lui dit pas pourquoi. Il est persuadé qu’en une heure, les flics vont s’apercevoir qu’ils font erreur sur sa personne et le relâcheront à temps pour la réunion. Mais non. Il est embarqué en tenue peu valorisante sous le regard du voisinage et placé en garde à vue. Et maltraité psychologiquement car le flic en chef est enfin arrivé à honorer la promesse qu’il avait faite à la fillette : trouver l’assassin de son père, cet immonde salaud. Et là, tout concorde, il est sûr de lui, les présomptions de preuves en témoignent.
La narration de la garde à vue fait froid dans le dos. Surtout quand on l’amène complètement dépenaillé sur son lieu de travail pour perquisitionner dans son bureau. Peu à peu, le lecteur se demande si après tout ce n’est pas lui le coupable, tout l’accable et on le sait, nombre de coupables savent parfaitement jouer les innocents.
Cette sombre histoire va donner lieu à des rebondissements imprévus qui mettent en jeu les réseaux sociaux et leur propension à exercer leur justice populaire. Une  force destructrice très bien racontée ici.
Ce roman est une sorte de polar avec un titre qui donne bien le ton de la narration. Et auquel on sait qu’on va répondre : oui, c’est comme ça, et ce n’est pas illégal.

Est-ce ainsi que les hommes jugent ? de Mathieu Ménégaux, 2018, aux éditions Grasset. 230 pages. 18 €

Texte © dominique cozette

Super livre (à vous dégoûter de l'Irlande)

Benoîte Groult écrivait beaucoup, beaucoup. Une de ses filles, Blandine de Caunes (fille de Georges) a pris le temps de trier ses nombreux journaux pour faire un livre assez passionnant sur ses vacances en Irlande de 1977 à 2003. Journal d’Irlande donc. Avec son mari, Paul Guimard, écrivain et conseiller-ami de Mitterrand, ils décident de faire construire une maison en Irlande, dans un endroit magnifique entouré de mer,  parce que Benoîte est une pêcheuse hors normes, elle adore ça, elle la pratique depuis son enfance, sous différentes formes : à pied, filets, nasses, casiers, etc. Elle pêche tout et l’intéressant, en Irlande, c’est qu’on ne mange pas de fruits de mer. Donc ça grouille de crabes, bouquets, crevettes, homards, coquillages. Et de poissons aussi, bien sûr.
Le problème de l’Irlande, c’est qu’on se pèle en plein été. Tout le temps. Mais ça ne rebute pas le couple qui passe, surtout elle, ses journées à ça, à poser ses casiers, remonter les casiers, démêler les bêtes des filets, vider celles qu’elle garde dans la saumure… c’est physique, c’est lourd, c’est mécanique aussi avec les fréquantes pannes, elle rentre toujours trempée, mais c’est une passion. Et c’est tellement bon.
Sauf que.
Elle n’aime plus son mari. Elle y est attachée mais c’est tout. Surtout qu’il ne fiche rien, qu’il va se laisser vieillir et décatir sans réagir.
Mais
elle a un amant, un Américain qui l’aime depuis 1945 mais dont elle n’a pas voulu alors. Il est lui-même marié à une femme riche et jalouse. Mais Benoîte et lui se ménagent des périodes où ils s’envoient en l’air à longueur de journée et de nuit, dans cette maison comme dans celle de Bretagne. Malheureusement, il est bête à manger du foin. Mais tellement amoureux qu’elle passe là-dessus. Ça lui fait tellement de bien.
Et pendant ces 25 ans, on suit les personnages du journal dans le temps toujours pourri de l’île, sa bouffe pourrie, ses maisons affreuses, on les voit vieillir, ce qui n’est pas réjouissant et recevoir des amis comme Mitterrand alors président, les Badinter, des voisins, Annie Chaplin, fille de, qui fait de la bouffe dégueulasse.
Peu à peu, Paul qui boit comme un trou, mais tout le monde ici, même l’autrice, ne supporte plus de consommer la pêche, ça devient pénible mais elle s’accroche. Sa façon de raconter est marrante parce qu’elle lance des piques à des tas de gens, elle est très cash dans ce qu’elle livre et c’est assez drôle même si je n’aimerais pas être à sa place. A la fin, ils décident de vendre la maison car elle a perdu ses forces, ça devient dangereux, tout se dégrade autour d’eux, il est souvent malade, un élevage de saumon pourrit la mer et ce perpétuel temps froid, pluvieux, venteux, finit par taper sur le système. Oui, bien sûr, il y a les paysages sublimes, mais elle s’est fait de vrais amis, elle y reviendra s’il le faut.
Vraiment intéressant, avec ce petit suspense sur cette double relation mari/amant. Que va-t-elle décider ?

Journal d’Irlande de Benoîte Groult aux Editions Grasset. 2018. 432 pages. 22 €.

Texte © dominique cozette

Le suspense de Liane Moriarty

J’avais adoré Le secret du mari (voir mon blog), de Liane Moriarty, écrivaine australienne très psy à suspense. Avec Petits secrets, grand mensonges, rebelote. Au début, j’ai eu un peu peur de m’être fourvoyée avec cette histoire de mamans et de gosses en maternelle qui font une choucroute d’une petite histoire de cour de récré. Et j’ai bien fait de poursuivre car cette diablesse d’autrice sait ajouter un par un les ingrédients qui vont pimenter le cours des choses. Il y a les mamans têtes à claques qui prennent leurs mômes pour des génies, les mamans serre-tête mères la morale, et les plus normales, les sympas. Il y a aussi les dessous des mariages, les fameuses unions parfaites qui cachent bien des saletés. Il y a aussi les histoires perfides de l’ex remarié avec une jeunette et qui devient l’homme idéal après avoir abandonné la première avec sa petite. Il y a la jeune mère célibataire dont la conception du gamin laisse un sale goût. Il y a les violences conjugales, les pardons, les menaces, les horreurs de la vie ordinaire quoi. Il y a le café au bord de l’eau où le bel homo sert de bien bonnes choses et réconforte les plus fragiles. Et il y a les petits mensonges des enfants pour embrouiller le tout.
Ça se passe dans une station balnéaire où ils vivent à l’année, ça sent l’iode, et les petits rituels anglo-saxons se succèdent, les bienvenues de rentrée des classes, les soirées de parents, les soirées quizz de bienfaisance. Et puis, le drame. Qui est réellement responsable ?
Un très bon livre d’été, ça se dévore comme un chouchou tombé dans le sable, ça grince sous les dents, quoi.

Petits secrets, grand mensonges de Liane Moriarty, 2014 pour la VO. Traduit par Béatrice Taupeau. Editions du Livre de poche. 576 pages, 8,20 €.

Une série en a été tirée : Big Little Lies, avec Nicole Kidman et Reese Witherspoon.

Martine se taille en kmion.

Martine ? Camillieri, bien sûr, avec son nouvel opus Tout en kmion qui complète le premier Jamais sans mon kmion. La lecture de ce livre joli, pratique, indispensable et appétissant rend gai. Fait pour les routards qui adorent aménager à leur façon leur petite roulotte personnelle pour tailler la route un peu partout dans le monde, échappant aux concentrations des campings et autres lieux pour gros véhicules tout faits. Détail important : Martine ne part jamais sans Bernd, son chauffeur, installateur, pêcheur, cueilleur etc etc. Il n’est pas à vendre.
Dans ce livre, Martine raconte de façon ludique la vie d’aventuriers au long cours et les astuces, aménagement, trucs, recettes pour voyager loin et bien, dans les endroits les plus sauvages de la planète. Que manger en pleine nature, comment faire son frichti pour trois francs six sous, comment être vraiment écolo et nature friendly ? Chaque couple explique ce qu’il est important de savoir, dévoile le plan de son véhicule, indique avec quels tutos il l’a perfectionné, comment on fait pour l’hygiène, les déchets, les choses de la vie, quelles cartes et quels sites sont indispensables…
Dans ce livre, une farandole de photos joyeuses et surtout une bonne centaine de recettes « de peu », les recettes de Martine à déguster au bord d’un fjord, d’un lac ou sur une plage grecque, les ingrédients à avoir absolument, surtout aromates, graines et provisions. Elle, c’est jamais sans mon presse-ail, son mini magic mixer. Elle donne la liste des indispensables. Vous n’oublierez rien si vous suivez ses conseils. Une tonne d’infos sur ce qu’il faut connaître des pays visités ou comment ne jamais galérer en cas de pépin.
Ce livre est formidable pour ses enseignements et surtout, il  fait voyager immobile, avant même de partir (sans partir en ce qui me concerne) tellement il est accélérateur d’évasion. Je ne parle même pas des recettes fraîches, originales et détaillées qui font venir l’eau à la bouche ! Miam.

Tout en kmion par Martine Camillieri. Eté 2018 aux  éditions de l’Epure. 300 pages, 20 €. 

Texte © dominique cozette.

Désorientale c'est époustouflant !

Ecrit par Négar Djavadi, ce livre est un pur moment d’enchantement. Mais un enchantement très bousculé : drames, meurtres, trahisons, amour, révolution… tout y est. La narratrice, tout comme l’autrice, est née en Iran puis a émigré clandestinement en France à 10 ans, avec sa mère et ses deux sœurs. A Paris, où s’était déjà planqué son père pour échapper aux rétorsions du shah dont il était un farouche opposant. Puis un aussi farouche opposant à Khomeini. Kimiâ est né le jour où Nour, la grand-mère adulée de sa grande famille, est morte. Elle est en quelque sorte sa réplique, une fille pas comme les autres, adorée de son père qui ne voulait pas d’enfant. On ne peut pas résumer ce livre qui nous raconte les trois générations d’Iraniens, les oncles Sadr appelés par leur numéro, l’arrière-grand-père qui possédait un important harem et ne voulait que des enfants aux yeux bleus.
Négar nous embarque dans l’immense fresque des régimes d’après Perse, les drames orientaux engendrés par les politiques, les Usa, le pétrole, la guerre Irak-Iran vu à travers le prisme de cette famille, zigzaguant très habilement entre présent et passé, retardant toujours le moment d’évoquer « l’événement », cet immense drame familial, puis leur installation à Paris. Au départ, elle n’aime pas le français — elle dépend d’ailleurs les Parisiens sous un jour peu flatteur, tels qu’ils sont, pénibles —, elle ne reconnaît plus ses sœurs et ses parents qui tous, ont été transformés par l’exil. Elle ne sait pas qui elle est, un garçon aux attributs féminins mais pas trop. C’est le spleen, elle se débrouille au lycée, s’emmerde royalement,  jusqu’au jour où elle découvre U2. Tout s’éclaire pour elle, sa vie est là, dans cette musique. Elle entreprend une vie décousue, punk, marginale, s’autorise tous les excès, toutes les expériences. On sait, puisque c’est le début du livre (j’allais dire du film tellement on voit les images) qu’elle va se faire inséminer, que le père de l’enfant n’est pas son compagnon et qu’il est séropositif.
Son écriture est imagée, brillante, voire éblouissante. Les vies successives de l’héroïne y sont relatées avec humour et réalisme, les traits de caractère des intervenants sont tranchés, vifs et précis comme dans une bible de série (elle est scénariste et a réalisé), les péripéties sont inattendues et le style très personnel, nous prenant parfois à partie de façon cavalière.
Le moment le plus difficile est celui de la dernière page. Quoi ? C’est fini ? Et nous alors ? Hé oui, l’histoire est bouclée, avec un immense talent. Quel joie, ce livre ! Il a reçu vingt prix !

Désorientale de Négar Djavadi, 2016 aux éditions Liana Lévi. 356 pages. (prix occulté parce qu’on me l’a offert.)

Texte © dominique cozette

Show devant et chaud partout !

Show devant pour traduire You gotta have balls, de Lilly Brett, bizarre, bizarre. Balls fait référence dans le charabia yiddish du pépé aux boulettes de viandes qu’affectionnent les Juifs, l’histoire se passe dans cette communauté, et qui feront parler d’elles à la fin du livre. La narratrice, Ruth, vit confortablement de son boulot d’écriture de lettres et de cartes, son mari aimé vient de partir pour 6 mois en Australie tandis que son père, veuf, rescapé des camps, quitte l’Australie pour la rejoindre à NY. Elle l’adore mais il est un peu encombrant. Elle le nomme responsable des stocks, il faut voir ce qu’il achète ! Ils partent un temps en Pologne, son pays, et là, ils rencontrent deux femmes dont une, au physique spectaculaire, vibrante, énergique qui s’éprend de lui. Au grand dam de Ruth. C’est juste les vacances. Mais plus tard, le père fera venir les deux femmes à NY et les installera chez lui. Cette intimité déplaît fortement à Ruth, la met mal à l’aise, d’autant plus c’est elle qui paie pour tout, alors que tout le monde, enfants de Ruth inclus, trouve formidable la nouvelle vie du patriarche. L’angoisse de Ruth ne cessera jamais de monter surtout quand le père (87 ans) lui annonce qu’ils vont monter un restaurant de balls, de boulettes délicieuses que même Ruth adore ! Mise à contribution financièrement, elle n’approuve pas le projet.
Petite comédie sympa pour les vacances avec des tas d’idées de boulettes et même, à la fin, de vraies recettes appétissantes.

Show devant (You gotta have balls) de Lilly Brett 2006. Chez 10/18 en 2016. Traduit par Bernard Cohen. 360 pages. prix poche.

© dominique cozette

Saleté de bouquin, celui de David Wahl

David Wahl est comédien de théatre, et écrivain. Cet opuscule, le quatrième de la série, s’appelle le sale discours ou géographie des déchets pour tenter de distinguer au mieux ce qui est propre de ce qui ne l’est pas. En fait, c’est une causerie, un texte pour raconter sur scène comment, au fil des siècles, notre conception de la saleté a changé. C’est extrêmement drôle car très étonnant mais parfaitement historique. C’est succinct mais brillamment illustré par des croyances de médecins de l’époque mais au vu de ce qui se passe aujourd’hui sur ce qui est tolérable ou nom pour la santé de l’espèce humaine, rien ne nous étonne. Sauf qu’aujourd’hui on en sait beaucoup.
Je résume le début pour donner le ton : ça se passe au XIIème siècle, au temps où le saleté régnait dans Paris puisqu’on jetait tout dans la rue, y compros les déjections humaines, que les animaux y vivaient. Le roi énorme Louis le Gros avait un fils superbe, Philippe qu’il vénérait. Mais au cours d’une chasse, un gros porc buta dans les jambes du cheval de Philippe. Il tomba, le cheval affolé le piétina et il mourut. De rage et de chagrin, Louis le gros décréta que le porcus diabolicus était un terroriste de l’enfer. Il prit une mesure qui tient toujours : interdire aux porcs de circuler librement. Les cochons qui mangeaient leur propre merde dégoûtaient tout le monde. Mais on s’aperçût que la vie était encore plus putride sans les porcs car ceux-ci la nettoyaient en s’empiffrant d’immondices.
Autres pages surprenantes : quand l’eau était considérée comme un élément qui empoisonnait le corps, donc surtout, ne pas en boire, ne pas la toucher. Vous imaginer la crasse des gens ? C’était ça qui les protégeait. A une autre époque, les odeurs, toutes, étaient nocives. Il ne fallait plus respirer les fleurs, la campagne était bien plus dangereuse que la ville/
C’est tout petit livre joli écrit gros mais dense en informations. Et qui fait réfléchir. A l’heure où on  se croit propre, on est vraiment des pourritures en produisant autant de déchets (dont nucléaires).
« Je suis bien peinée de le reconnaître, mais Platon s’est affreusement planté. L’homme n’a vraiment rien d’un porc. Le porc est sale et nettoie. L’homme est propre et salit. »
Ce texte est extra, ça donne envie de lire les trois premiers et surtout de voir David Wahl les raconter sur scène. Et aussi de l’offrir a des amis qui ont encore un peu d’esprit. Pour en savoir plus, son site ici.

Le sale discours ou géographie des déchets pour tenter de distinguer au mieux ce qui est propre de ce qui ne l’est pas de David Wahl aux éditions Premier Parallèle. 2018. 80 pages. 10 €

Texte © dominiquecozette

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