Angela l'a lu, l'hallu !

« Ich weiss nicht was soll es bedeuten« , dit-elle dans la parfaite langue de  Goethe qui est ici celle de Heine, « dass ich so traurig bin » hé, quand même, j’ai fait allemand deuxième langue et il m’en reste de beaux os. Donc, Angela, oui. Alors elle ne sait pas pourquoi  mais elle se sent triste. Ce qui est rare de la part d’une chancelière. Triste comme une chancelière n’est pas une expression si usitée. C’est pourquoi elle a appelé sa cellule personnelle de démêlage de sentiments et sensations pour comprendre cette drôle d’impression qui pourrait s’apparenter à une forme de mélancolie. Mais qui n’en est pas une. Et d’un seul coup, BIM, ça fait tilt !
En fait, elle a a-do-ré mon livre parce qu’il raconte la loseuse immarcescible que je suis, loupant tout ce que j’entreprends, jamais de chance, tout qui foire, la débandade majuscule, pas une once de chance, pas un projet pour relever l’autre, pas une réussite à inscrire au panthéon de mon œuvre, pas un succès à créditer à mon futur éloge lorsqu’il sera temps de dégager.
Et ça l’amuse ? Vous interrogez-vous.
Non, ce n’est pas ça. C’est qu’elle imagine que si mon modeste personnage avait été aux responsabilités d’une certeaine République Française à une certaine période sensible du vingtième siècle, j’aurais loupé tellement mon mandat que, tenez-vous bien, l’Allemangne aurait pu annexer la so désirable Frankreich. Vous imaginez ? Un immense pays qui s’étend de la Pologne à la péninsule ibérique, qui aurait aussi, soyons verrückt comme on dit, pu avaler Pays-Bas et Belgique. Un immense pays au bord de la Méditerranée et de l’Atlantique, avec ses particularités locales, ses danses folkloriques, ses ponts d’Avignon effondrés dans le Rhône majestueux, ses scintillants palais versaillais, ses monts St Michel bondés de badauds, ses bons vins très chers, ses jolies femmes élégantes sans poils aux jambes, sa haute-couture qui attire le monde entier, ses parfums qui retiennent les amants …
Bon, évidemment, il aurait fallu faire une croix sur la langue de meulière comme certains appellent le français. Françoise Sagan aurait écrit Hallo Traurigkeit, Dalida aurait interprété Itsy Bitsy klein Bikini et Jean-Pierre Jeunet aurait tourné Die Faberhafte Welt des Amelie Poulain. On aurait construit un formidable paquebot nommé Deutschland sur lequel, bien plus tard, Michael Sardou aurait composé en pleurant  Nennt mich nie wieder Deutschland, Deutschland ließ mich fallen…***
Comme le lui avait appris son ami François H., « si Paris était plus petit et les bouteilles plus grandes, Paris passerait dans les bouteilles »**, c’était mieux dit mais c’est l’idée.
Certaines choses n’auraient pas changé :  Godard serait resté suisse, Barbara aurait chanté Göttingen et l’Europe entière marcherait en Birkenstöck.
Un truc énorme cependant comme une Kirsche auf dem Sahnehäubchen* : on n’aurait plus à s’enquiquiner avec ces accents, aigus, graves, circonflexes, ces accord du COD, ces conjugaisons retorses et ces maniaqueries des petits Français qui se la pètent et font la bise à tout bout de champ. Se disait-elle in petto. Oui, elle avait bien ri en lisant le livre de cette bonne à rien (c’est moi, je m’appelle Dominique Cozette) qui, hélas, ne lui avait été d’aucune utilité sauf de la faire rêver deux minutes.

* Cerise sur le gâteau.
** Wenn Paris kleiner wäre, aber die Flasche dafür größer, würde Paris in die Flasche passen. (On dit comme ça, mais j’ai des amis germanophones qui me corrigeront peut-être)
*** Ne m’appelez plus jamais Allemagne, l’Allemagne elle m’a laissé tomber…

Mon livre étant paru comme par hasard (ha ha ha)  durant la crise du covid, comme l’épilogue évident de ma  vie de malchance, j’ai décidé de vous infliger une vague de promo. Car oui, c’est bien le livre le plus drôle de la pandémie, à lire absolument.
« La fois où j’ai failli tuer la reine des yéyés »
aux Editions Chum. 2020. 292 pages, 19,95 €. A commander dans votre librairie préférée.Ou sur le site de l’édition :

American Dirt

American Dirt de Jeanine Cummings, en devenant un énorme succès aux Etats-Unis, a créé une énorme polémique autour du concept d’appropriation culturelle selon lequel une personne qui n’a pas vécu ce qu’elle raconte n’a aucune légitimité à le faire. Je trouve cela complètement stupide, nous n’aurions donc que des témoignages de personnes sachant écrire et raconter. A la fin du livre, d’ailleurs,  elle justifie sa position car elle a connu une partie de l’enfer qu’elle décrit.
L’enfer, après le paradis, c’est Acapulco, prise en otage comme une grande partie du Mexique par les cartels de la drogue, de plus en plus punitifs contre ceux qui leur barrent la route. La narratrice, Lydia, tient une sympathique librairie, son époux est journaliste et ils sont heureux auprès de leur petit gamin. Un jour, Javier, bel homme, entre dans la librairie, il est cultivé, il apprécie le choix de lectures que lui propose Lydia et au fil du temps, une amitié vaguement amoureuse s’instaure entre eux. Elle lui fait des cafés, ils discutent, et de plus en plus de leur vie intime. Lui aussi est marié, il a une fille qu’il adore, il écrit des poèmes. Mais la voie qu’il a choisie n’est pas la bonne, confesse-t-il, il aurait préféré une vie plus simple.
L’époux de Lydia, qui n’a peur de rien, s’apprête à publier une enquête très fouillée sur un des parrains d’un odieux cartel et il s’agit de ce client tranquille de Lydia. Elle n’en revient pas…On apprend cela en flash-back car le livre ouvre sur le massacre de la famille de Lydia, seize personnes dont son mari, sa mère, ses tantes, cousins, cousines. Elle a réussi à se planquer avec son fils dans la douche. Sans perdre une minutes, elle s’enfuit avec Luca, sans penser à pleurer ses morts qu’elle laisse étalés au soleil. Elle tente de brouiller les pistes puis se réfugie dans un grand hôtel touristique. Mais hélas, au petit matin, on lui livre une lettre de Javier qui lui dit qu’elle ne souffrira pas. Perdue, elle fuit de nouveau et sait que son portrait et celui de Luca font le buzz sur les portables de tous les afficionados. Elle sait qu’ils recevront une bonne récompense pour sa prise, elle sait que rien ne peut l’épargner car les cartels exterminent les familles entières d’une personne qui les a trahis.
Après plusieurs tentatives de s’en sortir, quelques aides d’amis qu’elle ne peut pas impliquer, elle opte pour la seule voie de sortie pour les Etats-Unis : devenir une migrante. Se mêler à eux. Sauter sur le toit de trains en marche. Marcher des jours avec son petit qui est très courageux. Se méfier de TOUS les gens qu’elle croise ou qui veulent l’aider. Donner toutes ses economies à un passeur qu’elle ne connaît pas.
Tout ce qu’elle raconte, elle l’a collecté auprès des associations et des migrants qui lui ont raconté leur histoire. C’est une épopée horrible, tragique, et bien sûr qui expose encore plus les femmes que les hommes avec les tentatives de viol, les violences, la faiblesse physique surtout si on a un enfant qu’il faut absolument protéger. Mais elle rencontrera une poignée de personne au fil de sa fuite, dont deux jeunes sœurs qui ont subi ce que les filles subissent, mais qu’elle aidera du mieux qu’elle peut, donnant les dernières parts de son pactole pour payer le passeur.
Je ne vous dirai pas que ce livre est joyeux mais malgré tout, il est chargé d’amour et d’espérance et j’avais hâte, chaque soir, d’en retrouver le déroulement tellement précis. Ils se situe d’ailleurs sous l’administration Trump, autant dire que pour entrer aux Etats-Unis, ce n’était pas une promenade de santé.

American Dirt de Jeanine Cummings, traduit par Christine Auché et Françoise Adestain, 2020 aux éditions Philippe Rey. 544 pages, 23 €.

texte © dominique cozette

Clic clac merci Jean-Marie !

Ce livre dont il tient à dire, Jean-Marie Périer, que ce n’est pas un album de photos puisque les photos y sont petites, plutôt une compilation de souvenirs, d’anecdotes, de considérations sur la société et de pensées « extimes » qu’il a égrenée au fil du temps sur son compte Instagram, que Calmann Lévy a eu la bonne idée de rassembler pour en faire un livre de chevet ou de table basse, intitulé Déjà hier, à consulter au gré de ses loisirs. Il n’y a pas que des photos d’idoles, il y en a quelques autres qui ne sont pas de lui, d’autres réalisées lorsque sa sœur Anne-Marie, directrice de Elle, le lui a demandé, après sa dizaine d’années passées à Los Angeles ou d’autres lieux où il a réalisé des films.
Comme il le dit, tous les dix ans, il a changé de vie, de compagne, de pays car il n’est un pro en rien mais un amateur en tout, sorte de dilettante qui a bien rempli son temps de cerveau. Actuellement, il vit célibataire dans un trou du cul du monde en bas de la France, une jolie campagne qui le met en joie, où il s’occupe avec amour de sa chienne, ses ânes et autres bêtes affectueuses.
JMP jouit d’une belle plume, il est cool, il prend les gens comme ils sont, il déteste les mondanités car il ne se souvient pas du nom des gens (moi non plus, ça s’appelle la prosopagnosie) et personne ne l’impressionne vraiment, ayant eu une jeunesse de rêve grâce à son père, François Périer, ami de tous les people de son époque qui défilaient dans leur appartement de Neuilly et qui  l’emmenait sur ses tournages où il rencontrait les plus grands. Son boulot de photographe n’a pas commencé avec les yéyés comme on peut le croire, mais avec des giga pointures du meilleur du jazz. Ça forge un homme, surtout quand ils sont américains pour la plupart et que JM n’a pas beaucoup travaillé sa première langue en classe…  Il ne regrette pas grand chose sauf de n’avoir pas cédé à Ella Fitzgerald qui l’a enfermé dans sa loge pour le manger tout cru à l’âge de 16 ans. Dépucelé par cette immense artiste ! Mais non, tant pis.
Les anecdotes les plus fréquentes concernent Françoise Hardy, vous vous en doutez, Johnny et Sylvie, les Stones, surtout Mick, avec qui il a vécu un moment, son père et lui. Pour certaines, il raconte l’embarras, la timidité qui ont saisi modèle et photographe au point de les faire voyager sans un mot échangé, Charlotte G. par exemple, mais aussi son mai 68 loin des révoltes, avec BB.
C’est frais, c’est gai, quoi de plus agréable à ouvrir à n’importe quelle page quand il pleut, qu’on est coincé à la maison et que rien n’urge sauf de se faire un petit plaisir.

Déjà hier de Jean-Marie Périer, 2020 aux éditions Calmann Lévy, 288 pages, 19 € (c’est donné), un peu plus d’un kilo (c’est lourd au lit !)

Texte © dominique cozette

Une île coupée de tout

Ce premier roman de Sigridur Hagalin Björnsdottir, l’Île, m’a été conseillé par la jeune cliente d’une librairie qui bossait pour l’Islande, alors que j’achetais son deuxième roman que j’ai beaucoup apprécié et dont je vous ai parlé (c’est ici) récemment. Ce premier roman est une dystopie, le cadre en est l’Islande et le concept la coupure d’avec le reste du monde. D’un seul coup, toutes les liaisons avec l’étranger sont mortes, coupées, on ne sait pas pourquoi ni comment, ni pour combien de temps. Les avions attendus ne se présentent pas, les navires et bateaux de pêche ne reviennent pas, ceux qui partent aux nouvelles disparaissent, aucune nouvelle du monde. Existe-t-il encore, ce monde, se demande-t-on au bout de quelques jours. Ce petit pays de 230 000 habitants doit faire face. Une partie du gouvernement est ailleurs, la plus influente est restée sur place, elle va gérer d’une main de maître, de plus en plus autoritairement, la situation qui se dégrade rapidement. Parer au plus pressé : les stocks de provisions, de carburant, de médicaments qui s’amenuisent. Puis menacent de ne plus suffire, créant un terreau propice à l’irruption de bandes de pirates, voleurs, pilleurs.
Dans le livre, on s’intéresse à quelques personnages : cette femme politique donc, un journaliste qui lui est proche, parfois trop et qui vient d’être rejeté par sa compagne Maria et ses deux enfants. La fille aînée de Maria, ado, va être attirée par la petite bande de squatteurs qui savent se débrouiller pour trouver des vivre et se battre contre les incursions, elle ne voudra plus revenir avec sa mère. Celle-ci, dévastée, quitte la ville comme la plupart des citadins pour s’installer dans une communauté de nouveaux cultivateurs, dans un climat rude, froid et hostile.
La situation se durcit, le pays n’a plus de ressources, les gens meurent de maladies bénignes faute de soins appropriés, les bandes armées pillent tout, les touristes étrangers sont parqués dans des conditions inhumaines et comme Maria est d’origine hispanique, on l’y a installée malgré sa naturalisation, avec son gamin. Le journaliste  s’est réfugié au fond d’un fjord dans une ferme introuvable, léguée par un grand-père et survit là avec sa chienne et quelques brebis. Il se planque, fait tout pour que personne ne vienne s’approprier ses maigres ressources… C’est là que ouvre le livre, je ne divulgâche pas.
Très bien décrit, désespérant aussi, mais plein de suspens, c’est un très très bon roman dont on craint qu’il préfigure ce qu’il pourrait advenir à notre petit monde un jour prochain. Je ne dis pas que c’est joyeux. Mais ça nous fait voyager !

L’ïle, de Sigridur Hagalin Björnsdottir, 2018. Traduit par Eric Boury. Aux éditions Gaïa. 276 pages, 9,90 €

Texte © dominique cozette

Une bien sale histoire familiale

 

La familia grande, le livre de Camille Kouchner, révèle une bien sale histoire. Apparemment, tout était fait pour vivre en plein bonheur. Olivier Duhamel, type formidable, puissant, adoré de tous, généreux, partageur, qui invite tout le monde dans sa superbe maison de Sanary au bord de la mer, piscine, pergola, annexes, et la suprême liberté de tout avec des gens de la bonne société, people de toutes sortes, des fêtes tous les soirs, les enfants traités comme des grands qui boivent et fument à quinze ans, l’amour libre, les petits surnoms si mignons, les bisous et caresses à tout va, les copains qui se baignent à poil, de la musique et de la culture en pagaïe en veux-tu en voilà. Débauche de rigolade, de fiestas, de liberté, de tolérance, quelle joie, quel bonheur… Et ça continue l’année scolaire, tout va bien, sauf quand Camille et ses frangins, dont son jumeau, doivent passer le temps légal chez leur père, Bernard Kouchner et sa nouvelle femme, Christine Ockrent, tous deux assez allergiques à ces visites troublant leur agenda mondain.
Leur mère, donc la première femme de Kouchner, c’est Evelyne Pisier, sœur de Marie-France (elles s’adorent), qui vit maintenant avec cet homme formidable, ils s’aiment tellement tous les deux, elle est brillante, agrégée de droit, Prof à sciences Po et a vécu une histoire d’amour avec Fidel Castro pendant quatre ans. Elle est maintenant un peu âgée pour donner des enfants à Duhamel qui adore les enfants (on adore toujours, ici), alors ils adoptent deux petit Chiliens.
C’est donc le paradis, surtout l’été. Tout le monde s’adore, il fait si beau, le patriarche fait des photos des fesses, des seins, des culs qu’il affiche sur les murs, on n’a pas croqué la pomme, tout est sain. Sauf que. En cachette, il se glisse dans le lit du jumeau de Camille, la nuit, et lui apprend la vie… Le garçon qui, comme tous les ados sous influence d’une personne admirée, aimée, respectée, accepte ces caresses, ne dit jamais non, commence à développer un sacré malaise. Il en parle à sa sœur, lui faisant promettre de ne jamais, jamais, le répéter. A quiconque. Surtout pas à Evelyne, leur mère, qui en mourrait. Cet homme est tellement tout pour elle. D’autant plus qu’un drame va le détruire : le suicide inexpliqué de sa propre mère, femme libre et rock n’roll.
C’est alors que le pieuvre de la culpabilité va ronger Camille. C’est la deuxième partie du livre : après le paradis, l’enfer. Plus les années avancent, plus elle veut en découdre avec son beau-père, sachant qu’alors, toute cette belle vie explosera en vol. Elle finira par avoir son frère — qui va mal, lui aussi, forcément — à l’usure. Sous le prétexte, justifié, qu’il réclame son beau-petit-fils à Sanary. C’est ainsi que Camille fait le coming out de ce secret familial, qui n’en était pas vraiment un. La bande se disloque, la mère ne veut pas le savoir, trop accroché à son mec, et puis, il n’y a pas eu sodomie dit-elle, mais Marie-France n’admet pas cette lâcheté. Les deux sœurs se brouillent. Des amis s’éloignent, d’autres restent, Kouchner veut casser la gueule au violeur. Evelyne en meurt, abus d’alcool, de clopes de stress, de médocs, c’est la débandade. Et Camille continue de l’adorer, malgré tout. Ambiguïté douloureuse des sentiments.
Ce livre, il est très bien fait car il montre les dommages collatéraux qu’engendrent des comportements criminels (le viol est un crime) sur l’entourage. Beaucoup de victimes sont sérieusement meurtries par le préjudice et leur avenir souvent oblitéré par la blessure et surtout le sentiment de culpabilité.
Ecriture très enlevée, courtes phrases chocs, descriptions acérées … ce récit lumineux d’une atrocité mijoté pendant trente par l’autrice qui en est tombée gravement malade  est à lire car bien que l’on sache que ces affaires sont souvent perpétrées dans l’omerta des puissants ou le silence des gens ordinaires ou l’indifférence des miséreux, il est instructif de montrer la difficulté, parfois l’impossibilité, de les dire. Un grand courage.

La familia grande par Camille Kouchner, 2021 aux éditions du Seuil. 208 pages.

Texte © dominique cozette.

La lectrice (islandaise) disparue

 

La lectrice disparue de Sigridur Hagalin Björnsdottir (à vos souhaits) m’a régalée. Déjà que pour une fois, à lire les prénoms biscornus d’Islande, on sait à quel genre ils appartiennent, ça facilite. L’histoire de cette lectrice commence de façon originale : sa mère, rebelle, s’est barrée de chez elle, est tombée raide dingue d’un dandy prétentieux et imbu de sa personne qui l’a laissée s’installer dans un appartement-cagibi pourri et qui n’a pas voulu assumer sa grossesse, pas concerné, sa vie est ailleurs… Une jeune nana lui fait savoir qu’elle aussi est enceinte du bonhomme, elle décide alors qu’il sera mieux pour tout le monde que les deux filles vivent ensemble pour élever leurs bambins sans ce boulet de mec.
Les deux mamans se complètent bien, les deux mômes aussi : Adda est une surdouée tandis que son frère Einar peine à l’école. Ce petit monde grandit. Adda, après des années de solitude (impossible de créer des liens) et un traumatisme pendant son adolescence, devient blogueuse réputée et son frère guide de pêche pour touristes. Julia, la maman d’Adda, s’occupe de tout, d’autant plus que celle d’Einar a été victime d’un AVC et est clouée, mutique, sur un fauteuil.
Adda s’est mise à la colle avec un type un peu mou, elle vient d’accoucher et trois jour plus tard, disparaît corps et biens, laissant son bébé, sans explication. Les recherches la situent aux Etats-Unis et en l’absence d’indices, Julia oblige son frère a partir à sa recherche. Ils étaient tellement complices, comme des jumeaux, qu’il est le seul à pouvoir se mettre à sa place ou trouver une piste…
Ce n’est pas que ça, l’histoire. Le livre ouvre sur une citation de Claude Levi-Strauss dans Tristes Tropiques : « la fonction primaire de la communication écrite est la facilitation de l’asservissement » (Quoi ? Qu’est-ce à dire ?). C’est donc dans ce New-York trip qu’on en aura l’explication. Adda a appris toute seule à lire, très tôt et elle retient tout. Cela s’appelle l’hyperlexie (le frère, lui, est dyslexique). Elle a intégré un groupe de savant limite secte selon laquelle il faudrait bannir l’écrit, revenir à la tradition orale, naturelle, car l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, longue et pénible, occupe trop de place dans le cerveau — aucune zone cérébrale ne lui étant dévolue —  au détriment d’activité d’analyse des infos visuelles, de l’écoute et du langage. J’apprends que Socrate avait peur de l’écriture qui détruisait la faculté de penser de manière indépendante et de se souvenir (cf ce qu’on pense aujourd’hui avec l’arrivée d’Internet). Cette théorie est développée dans le roman par Adda elle-même qui a entrepris de désapprendre la lecture. J’y apprends aussi que les premiers écrits étaient un instrument de l’élite pour asservir les peuples, leur faire payer les impôts, et pour produire des  louanges et promouvoir les prouesses des rois (je résume).  « L’être humain aurait continué à vivre en harmonie avec son environnement, sans histoire, sans passé ni futur ».
Il se passe des tas d’aventures dans ce livre étonnant et franchement, c’est un régal que d’avancer dans les méandres de ces vies originales.

La lectrice disparue par Sigridur Hagalin Björnsdottir 2018. 2020 aux éditions Gaïa, traduit par Eric Boury. 324 pages, 22,50€

Texte © dominique cozette

Orange coule à flow.

Il y avait 22000 postes à supprimer pour libérer 7 milliards de cash-flow.
Le livre pétillant d’intelligence de Sandra Lucbert Personne ne sort les fusils sur le procès intenté à Orange à la suite  des suicides et maltraitances diverses de son personnel, n’est pas un énième récit des victimes et de ce qu’elles ont enduré — du moins celles qui sont encore en vie pour témoigner (plus de 10 ans après les faits)—, c’est un travail de décryptage de la langue des dominants, inventée par les dominants, pour les dominants, déguisant le sens bien réel des mots pour en faire une idéologie gagnante dans le monde ultra-compétitif de l’ultra-libéralisme. Et pourquoi donc ? Pour que les affaires coulent  à flots, que le flow ne s’arrête jamais, comme sur la toile aujourd’hui, qu’il n’y ait ni stock ni rupture de stock, que des stock-options pour ceux qui ont le pot d’être là-haut. L’autrice appelle ça le LCN ou langue du capitalisme néolibéral en référence au LTI, langage du IIIème Reich, soit une langue technique pour déchiqueter.  La LCN défait. Notamment le code du travail. Comme par hasard, et soit dit en passant, le Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail, CHSCT a été supprimé par Macron et remplacé par un vague CSE : Comité Social et Economique.
Face à face, dans la salle, les éclopés, certains en fauteuils roulants, et les accusés, les Orange, épanouis et loin de tout ça, apparemment peu touchés par ces cas personnels. Eux ont fait leur boulot. Le flow, le flow…, avec leurs têtes refaites selon les dividendes. Oui bien sûr, Orange va indemniser les victimes mais ne reconnaît pas leur souffrance. « Il y a des victimes du harcèlement, mais il n’y pas pas de harcèlement ». (Tiens, ça me rappelle les violences policières).
Dans cette optique (de la LCN), on remplace l’humain par de l’algorithme. L’humain n’existe pas. (Ex : il faut tant de temps pour distribuer le courrier. Peu importe si le terrain est plat, escarpé, s’il y a des escaliers, des embouteillages, de la pluie). Tout ça est appelé « le bruit« . Supprimer le bruit devient un objectif, c’est du travail, ce n’est pas du harcèlement. La poste en est à son 50ème suicide.
Le chapitre 23 tient en deux lignes : « Parfois, Didier Lombard s’endort pendant le récit d’une pendaison. Il digère. »
Lombard, ex PDG d’Orange, digère les milliers de postes supprimés, avec méthode et patience. Attention, il est Grand Prix Manager, commandeur de la Légion d’honneur, commandeur de l’Ordre national du mérite etc… Humiliations, craintes, blessures, tourments, reconversions vexantes, « oubli » de cadres dans les locaux vides, retraits de badges leur interdisant l’entrée, fautes graves etc…  Les cinq étapes de la suppression du cadre y est décrite. Odieux.
Et puis l’historique du carnage. L’homme bon, ou Michel Bon, bon chrétien, qui agit en chrétien. Qui laisse en partant de France Télécom un croum de 70 milliards d’euros, 20 milliards de pertes et un dévissage de 90% de l’action. Mais il n’est pas cité au procès. Il est « exfiltré », planqué, placé à la tête d’une banque. Accusé par l’autrice, outre les Chirac, Fillon et Juppé, voici Jospin qui, d’abord contre la privatisation de France Telecom, en ouvrira le capital quand il sera premier ministre. Et puis Thierry Breton avec ses hommes. Pas au procès, il est maintenant commissaire européen.
Face à cette orgie de maltraitance, que risquent les accusés ? Une paille : peine maximale encourue : 15 000 € d’amende (l’argent de poche d’un dirigeant qui gagne 540 000 par an) et une année de prison ferme qu’ils ne feront pas. Lombard a été condamné, il a fait appel de sa condamnation. Voilà.
Un livre bref et virulent qui nous explique, s’il y en avait besoin, la violence du monde libéral que nous ne pouvons plus que subir. Implacable.

Personne ne sort les fusils de Sandra Lucbert aux éditions du Seuil. 2020. 154 pages, 15 €.

Texte © dominique cozette

Les jours brûlants

Comme disent certain.e.s, les Jours brûlants, de Laurence Peyrin, n’est pas le genre de littérature que je lis, bon, mais c’est quand même bien écrit et l’histoire est prenante, à lire plutôt allongée sur une plage si vous avez les moyens d’aller dans les îles. Bizarrement, c’est une Française qui écrit ce roman très américain. Il faut dire qu’elle a vécu là-bas et tout ce qu’elle décrit et cite, avec précision semble-t-il, ne sort pas de son imagination.
C’est donc un roman qui nous expose — classiquement à l’américaine —  le cadre d’une petite bourgade californienne  où vit une famille très unie, parfaite, avec un mari super beau qui gagne bien sa vie, une femme très belle qui a fait le choix de s’occuper de son foyer, ils sont toujours très amoureux et épanouis. Leur fille est féministe et engagée, elle fustige sa mère pour sa médiocrité intellectuelle, leur garçon plus jeune et sympa. Tout roule, ils ont des amis, des beaux endroits où passer les vacances, tout est parfait jusqu’au jour où elle est sauvagement agressée par un junkie qui lui pique son sac en l’injuriant.
D’un coup, une porte s’ouvre sur l’enfer, la société hideuse dont elle n’a jamais rien su, la mocheté du monde, et peu à peu, malgré l’aide que lui proposent son mari et son amie, aide qu’elle refuse, tout se déglingue en elle. Elle adopte des comportements plus que  bizarres, se sent glisser vers l’abjection jusqu’à devenir une moins que rien.
Alors elle décide, pour le bien de sa famille, de disparaître. Elle laisse tout, même son alliance, son chéquier (en est dans les 70’s, pas de CB ni de portables) et va au hasard à bord de sa petite voiture pourrie. Le hasard l’amène à Las Vegas où, sans le sou, elle commence sa nouvelle vie en dormant dans sa voiture et tentant de rester propre et présentable. Une fois encore, on lui vole son sac et le peu qu’il contenait, les papiers et le permis, surtout. Et alors, miracle de la vie, une gentille main se tend, qui va l’entraîner dans une sorte de refuge pour filles perdues. C’est ici qu’llle entreprend sa reconstruction. Mais est-ce si facile de fermer sa mémoire et de tout laisser derrière soi ?
C’est une histoire bien écrite, bien structurée qui nous attire vers cette drôle de vie que Joanna partage avec des drôles de nanas, strip-teaseuses, junkies, fugitives, dans cet enfer qu’est Las Vegas quand on n’y vient pas pour jouer, se marier ou enterrer sa vie de garçon.
En tout cas, personnellement, ça m’a bien distraite.

les Jours brûlants de Laurence Peyrin, 2020, aux éditions Calmann Lévy. 430 pages, 20,50 €.

Texte © dominique cozette

L'ami impossible qui a tué sa famille.

L’ami impossible est le titre de ce récit talentueusement écrit par Bruno de Stabenrath. L’ami en question est Xavier (Dupont) de Ligonnès, je mets Dupont entre parenthèses car ce nom n’était jamais utilisé avant « l’affaire ». L’affaire, c’est cette sombre histoire de nettoyage de sa famille, bien préparé et même très bien mis en scène par un homme, le père, arrivé au fond du fond de son ambition, lui qui devait sauver le monde, devenir une sorte de rédempteur selon la secte intégriste ultra-catho que sa mère avait créée, et qui devait régner sur terre après l’Apocalypse.
Mais le livre, ce n’est pas que ça. Le récit, c’est d’abord l’amitié que ces deux nobliaux de la jeunesse dorée, friquée mais pas sans valeurs, partagent dès leur rencontre à l’âge de 16 ans. Ils sont tous deux beaux gosses, pièges à filles, fêtards, mondains. Et c’est une vraie joie de lire la reconstitution de cette « belle » jeunesse des années 80, cette bande de fidèles bien nés, les belles fringues, les filles magnifiques, les virées dans les superbes propriétés à la mer ou ailleurs, les teufs dans les châteaux et demeures désertés par les parents toujours partis, les dragues, la musique surtout, très important ! Ils sont tous les deux bizarrement fanas de Presley (hé oui, en 80) dont ils collectionnent les albums. C’est très jouissif de partager les joyeux moments de cette jeunesse gâtée-pourrie et fort sympathique. Leur premier grand projet est de « faire » la route 66 sur deux grosses motos.
Tous deux ont de l’ambition. Bruno de S. a déjà participé à des tournages, l’Argent de poche de Truffaut, le plus important étant, l’été de ses 17 ans,  Hôtel de la Plage de Michel Lang,  grosse distribution — vous vous souvenez peut-être de la musique de Mort Schuman (qui a écrit des tubes pour Elvis mais n’a jamais pu le rencontrer). Le meilleur été qu’il ait passé et qui décidera de son avenir : lycéen médiocre, il deviendra comédien, c’est tout vu. Il s’inscrit dans des cours réputés et au Conservatoire. Le destin en décidera autrement. Il ne réussira pas dans cette voie (ça se saurait) mais exercera des métiers créatifs sympas, alors que Xavier de L., qui a passé brillamment son bac et a commencé droit à Assas, sera un grand entrepreneur, un winner qui rêve de se caser très vite avec la femme idéale et leurs enfants. Là aussi, chou blanc. Il ratera ses fiançailles pour cause de négligence puis, plus tard, épousera son ex entachée d’un môme non reconnu, suprême déshonneur dans ce milieu, mais tout en son honneur puisqu’il adoptera l’enfant. Il circule beaucoup, tente l’importation de grosses voitures américaines (il veut concurrencer Jean-Charles, fameux garage de luxe de Neuilly) et pour cela, fait beaucoup de voyages aux Etats-Unis où il s’est  construit beaucoup de relations de confiance (hypothèse de planque ?). Il emprunte souvent, à chaque faillite, mais rembourse toujours. Ne pas pouvoir le faire le rend malade. C’est un homme de valeurs, ne l’oublions pas, loin de l’escroc à la petite semaine.
Et la vie continue, ils se voient peu mais restent en contact, l’un est marié et père, l’autre est un mondain bien parisien qui, hélas, sera victime d’un grave accident qui le laisse tétraplégique. Ils se retrouvent parfois, quand ils passent près de chez l’un ou l’autre, lors d’événements familiaux ou amicaux. Puis un jour, plus rien.
La mécanique de la disparition est décrite minutieusement dans la dernière partie du livre, le jeu de piste avec les mails envoyés des téléphones des enfants ou de la femme, tous déjà enterrés sous la terrasse, les fausses pistes etc. Un jeune ami de Bruno, geek, va ressortir, avant la police, une grande part des échanges numériques de toute cette famille et de leurs secrets, l’amant de la femme qui n’était autre que le fidèle ami du tueur, la maîtresse aisée de Xavier qui lui a prêté de l’argent pour monter une affaire foireuse, tellement foireuse qu’il a fini par se persuader qu’il n’y avait plus rien à tirer de cette vie. Ni de la secte puisque le jour prévu de l’Apocalypse, rien ne s’est produit. Et pour ne pas laisser sa famille dans la peine, la pire honte d’un homme probe qui, de plus, est le dernier d’une fière lignée, il a choisi de le faire disparaître.
Un livre extrêmement agréable à lire, passionnant même, car de Stabenrath possède une belle plume, il sait raconter, planter les décors, dépeindre les personnages. Lui est persuadé que son ami est vivant, planqué quelque part ici ou ailleurs, tellement débrouillard, charmeur, parlant couramment plusieurs langues et d’un physique hâlé passe-partout. Par ce livre, il lui demande de revenir et d’assumer ce qu’il a fait, comme un homme digne se doit de le faire.

L’ami impossible de Bruno de Stabenrath, 2020 aux éditions Gallimard. 530 pages, 22 €

Texte © dominique cozette

 

L'anomalie, un si bon Goncourt

L’Anomalie et non pas l’âne au Mali quoi que ce roman de Hervé Le Tellier, couronné par le Goncourt, aurait aussi bien pu écrire sur cet animal car son livre se frotte à tous les sujet, le principal étant une faille dans l’espace-temps avec duplication des personnages. Une sorte de thriller-polar-anticipation à plusieurs personnages venus de plusieurs pays et transitant dans  le même avion Air-France en mars. Avion qui va être gravement secoué par une méga-tempête non prévisible où chacun y a laissé un bout de son âme tellement c’était rude. Mais le plus pharamineux, c’est qu’ils se sont retrouvés dans ce même appareil en juin, sans raison, avec le même équipage, les mêmes avaries, aux mêmes place. Leur voyage a été dupliqué, eux aussi. Ils se retrouvent tous, les cent et quelques, avec un autre moi parfaitement identique, l’un ayant vécu trois mois de plus.
C’est inexplicable et tous les pouvoirs, toutes les intelligences, tous les cultes, tous les scientifiques sont convoqués en secret pour tenter de trouver une réponse plausible à cette affaire impossible à résoudre.
Les portraits des héros, principaux voyageurs, sont à déguster tellement ils semblent incarnés. Il y a là un tueur à gages, une monteuse de cinéma dont le désamour pour son amant plus âgé est flagrant, un médecin  qui doit annoncer à son frangin qu’il va mourir de son cancer, une avocate noire culottée enceinte de son bédéiste adoré, le pilote de l’avion, une pop-star nigériane, une famille idéale si le père ne pratiquait pas des agressions sexuelles sur sa gamine etc.
On s’attache à ces gens tellement leur peinture est précise et donne envie d’en savoir plus. On en saura peut-être un peu plus lorsqu’ils seront confrontés au problème qui nous occupe.
C’est fin, c’est étayé, c’est technique souvent, c’est parfois drôle, c’est bourré de références éclectiques dont beaucoup littéraires (Le Tellier est membre de l’Oulipo), ça se lit avec entrain tellement on a envie de savoir la suite, c’est un super moment qui fait aussi réfléchir lorsqu’on aborde les concepts de réalité, d’identité, de vie et de mort, de rapport intime à soi-même, un peu de métaphysique ne nuit pas ni de questionnement sur le sens de l’existence. Si c’était une série, on attendrait avec impatience la saison suivante. Un très bon Goncourt.

L’anomalie de Hervé Le Tellier aux éditions Gallimard. 2020. 332 pages, 20 €

Texte © dominique cozette

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