
Prix Goncourt du premier roman, Clément narre l’histoire d’un petit garçon, d’un jeune homme puis d’un adulte ayant été victime d’un père à la fois très aimé, admiré et incestueux. Et qui n’a pas agi que sur ce fils mais aussi sur ses autres enfants, neveux et même une belle-fille.
Le côté bouleversant de ce récit (puisque c’en est un) est que son auteur, Romain Lemire, redevient le petit garçon qu’il était lorsque tout a commencé, avec son langage enfantin, sa naïveté, sa pauvre confiance en ce père qui le violait avec tant de gentillesse, puis l’adolescent qui continue à se plier à cette pratique sans se poser de questions puisque tout va bien par ailleurs, puisque le père, un personnage super intéressant, cultivé, professeur admiré, père de famille respecté est un homme très comme il faut, normal quoi, qui s’occupe bien de tout pour que l’enfance de ses quatre gosses soit une enfance de rêve. Et c’en est une. Des vacances où tout le monde s’amuse, des voyages, des fêtes, des réunions familiales toujours joyeuses…
Ce n’est que plus tard que la poussière cachée sous le tapis viendra empuantir l’air, quand le souvenir du père s’oxydera, moisira, que les anciens enfants, discutant entre eux, se poseront les questions encombrantes et décideront d’interroger la mère qui, forcément, savait. Une mère qui n’a jamais voulu en parler, qui a refusé de salir la mémoire de son mari suicidé à quarante-sept ans. Quand Clément s’interrogera sur sa vie quelque peu brouillonne, sa frénésie à tomber amoureux sans rien construire, son penchant inattendu pour les hommes. Toute la première partie du livre est écrite comme le journal, année par année, de la vie de ce garçon.
Dans la seconde partie, il est devenu adulte, suffisamment mature pour chercher les explications à ce qui cloche chez lui. La finesse de son analyse est impressionnante ainsi que sa volonté de théoriser ce pan d’histoire familiale dans la systémique patriarcale universelle. L’inceste est en effet une pratique extrêmement courante chez l’humain, ayant lieu partout et pourtant tabou. L’omerta est une puissance extraordinaire interdisant d’éradiquer cette perversion qui touche dix pour cent des enfants.
Poursuivant ses questionnements, le héros prend conscience qu’il fait néamoins partie de la moitié de l’humanité qui pourrit l’existence de l’autre, celle qui représente les femmes, encore plus à plaindre que les hommes puisque jamais en sécurité.
Enfin, il tente (réussit ?) à faire la paix avec sa mère qui finira par avouer pourquoi elle ne pouvait rien dire, rien faire, ni pendant, ni après la mort de son mari. Et il nous montre qu’enfin, on peut vivre de façon correcte, presque heureuse (malgré le suicide de son cousin, suicidé comme le père à quarante-sept ans des suites de ces viols) malgré ce qu’on a subi.
Ce roman-récit est scotchant, brillant par la richesse de ses arguments et touchant par sa profonde sincérité.
Clément de Romaun Lemire. 2026 aux éditions du Cherche Midi. 400 pages, 22€
Texte © dominique cozette