l’Erika, le PIB et la demande…

Il aurait eu tout pour me plaire sauf qu’il n’était pas beau, pas grand, pas très gentil, pas drôle du tout, c’était un mauvais coup, il était vieux et vieux jeu et, cerise sur le gâteux, il critiquait ma mère. Il la trouvait gauchiste, gnan- gnan et — c’était nouveau, il venait de lâcher le mot — contre-productrice dans ses multiples postures de bénévole. Nous marchions côte à côte sur nos tapis roulants face à l’immensité de la forêt virtuelle, un DVD qui passait en boucle sur l’immense écran pour donner l’illusion. Je m’arrêtais net et faillis me casser la figure car il n’y a rien de plus stupide que de cesser de marcher sur un tapis de marche. Bref, je lui demandai de justifier ses dires.
– Le naufrage de l’Erika constitue un bon exemple. Dans cette obsession de la croissance, une catastrophe écologique comme celle de l’Erika est considérée comme productrice de richesses.
– Tu te fous ma gueule !
– Je t’explique : les bénévoles qui ont eu la mauvaise idée de participe—  gratuitement par le fait — à la dépollution des plages, non seulement ils comptent pour du beurre, mais en plus, comme il aurait de toute façon fallu dépolluer ces plages, on aurait fait appel à du personnel rémunéré, qui, lui, aurait été enregistré dans les comptes. Dans l’activité si t’aimes mieux. Serait rentré dans le PIB. Le truc, c’est ça : du point de vue de la comptabilité nationale, le bénévolat est source de perte sèche de richesses. C’est ce qu’on appelle le paradoxe de l’Erika.
– Ça alors ! Tu veux dire premièrement que les bénévoles, c’est nul en terme de richesse vive et deuxièmement, qu’une catastrophe, quelle qu’elle soit, produit de la richesse ? Jamais je n’aurais pensé à ça !
– C’est normal, on n’en parle jamais !  Cette question reste confinée aux débats internes de l’état, entre spécialistes, quoi. On préfère que ça reste caché.
– Alors, pourquoi critiques-tu ma mère ?
– Parce que c’est dans la nature des hommes, de critiquer leur belle-mère !
– mmmémémé mais on n’est pas mariés !
– Justement, c’est le moment d’en parler. Arrêtons le bénévolat marital, passons professionnels ! Faisons bosser les maires, les notaires, les traiteurs, les tailleurs et les couturiers, les coiffeurs et esthéticiennes, les loueurs de voitures, de sono, de lumières, les cavistes, les restaurateurs, les imprimeurs, les fleuristes, les chambres d’hôtel, les chausseurs, les pharmaciens…
– les pharmaciens ?
– Alka-seltzer et Viagra sont les deux mamelles de la teuf. Et les photographes, les bijoutiers, les prestataires de services divers, transports, tourisme, banques, la Poste, EDF, Veolia etc… tu vois comme ça fait bosser, de faire les choses normalement, chérie ?
« Chérie ». Ça alors ! Pour une demande en mariage, il n’y est pas allé de main morte. Vu sous cet angle, mon futur mari est devenu d’un coup très baisable. Regardez-le qui se rengorge, sur son tapis roulant, comme si de rien n’était, ses petits mollets nerveux se contractant au rythme de la tachycardie qui un jour l’emportera loin de là, dans un hôpital ou pire ! Ce qui contribuera encore à enrichir le pays. Good guy !

Dessin et texte © dominiquecozette d’après Patrick Viveret, ex de la Cour des Comptes.

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