Quand je suis passée chez Pivot

Oui, j’ai eu la chance de passer à Bouillon de Culture en juin 93, mais fut-ce une chance ? Je raconte cette anecdote dans mon dernier livre La Fois où j’ai failli tuer la reine des yéyés, un livre sur mes malchances sorti …pendant le confinement. !

Un matin tôt, je suis interviewée par Jean-Pierre Elkabbach sur Europe au sujet de la campagne Omo Micro qui fait toujours grand bruit. Un ministre utilise mon slogan, quelques titres de journaux s’en emparent, Oh my Gosh ! Comme il faut bien remplir l’oreille disponible des travailleurs se préparant à leur rude journée de labeur et qu’aucun scoop ne s’annonce, je viens boucher le trou d’actu. Elkabbach, qui s’est mis sur pilote automatique, ne s’est pas aperçu que je suis une personne de sexe féminin, et va me demander si en me rasant chaque matin… bla-bla-bla. Il me prend pour une guenon, ma parole. On rigole, j’ai fait un super buzz.
Quelques jours après, une personne de chez Grasset me contacte à l’agence pour un déjeuner chez Lipp. Je lui fais répéter, je n’ai pas bien saisi son nom : (Vexée) Ah bon, si vous ne vous voulez pas déjeuner avec moi…
Si, si, bien sûr, j’avais mal entendu, j’irai avec enthousiasme. Je suis plutôt intimidée. Chez Lipp avec une éditrice qui m’invite ! C’est Claude D., un person-nage haut en couleurs, directrice du service de presse de Grasset, entre autres missions. Elle est déjà assise à sa place, la place centrale de chez Lipp où l’on voit passer tout le monde. Claude picole et fume. Elle est importante. Elle salue et re-salue et re-re-salue… Petit jeu des éditeurs dans leur ghetto germanopratin, le réseau social de l’époque. Je réponds à ses questions, je me raconte. Surprise ! Elle ignore que j’ai déjà publié. Quand je lui annonce que je viens de finir un roman et suis à la recherche d’un éditeur, elle jubile. Je lui demande quand même pourquoi elle m’a invitée : elle m’avait trouvée drôle chez Elkabbach, adorait ma campagne Omo et pensait me pousser à écrire. Elle me fixe un nouveau rendez-vous chez Lipp pour que je lui apporte mon manuscrit.
Ce sera un vendredi midi. Prudemment, elle m’avertit :
— Ne vous attendez pas à ce que je vous donne une réponse rapide, j’ai plein de livres en attente, je suis assez lente.
— Je ne suis pas si pressée, mens-je. À 16 heures, ce vendredi d’après notre déjeuner, téléphone au bureau. C’est Claude :
— Dominique, j’ai dévoré votre bouquin, je l’adore ! Il me plaît vraiment. Ah mais quel dommage !
— Dommage ? Que quoi ?
— Que ce ne soit pas votre premier roman. Parce que la critique est beaucoup plus attentive quand c’est un premier roman. Ah, si ça avait été un premier roman !
— Oui. Mais c’est mon deuxième (je ne compte pas mon bouquin sur les hommes). En plus, je ne sais pas où j’en suis avec mes éditeurs. Ils ont été rachetés par une compagnie de taxis, quid de mon contrat ?
— Bon, on reparlera de tout ça. En attendant, je vais le présenter au comité de lecture. Je ne suis pas seule à décider. Donc, pas de fausse joie, n’est-ce pas ?
Le premier roman est la marotte des éditeurs. Comme la petite rondelle fragile tant prisée des jeunes mariés réacs, des amants pervers, des religieux sinistres, le premier roman est le dépucelage de l’écrivain. Cette première fois est unique, c’est moi qui l’ai eue, tra-la-la, quelle fraîcheur, un brin d’inexpérience certes, mais la promesse larvée d’une longue et fructueuse histoire ! Pour moi, c’est fait. Un éditeur m’a déjà baisée, mal baisée, mais baisée quand même, sans compter l’essai sur les hommes, mon premier livre. Alors, quand ce n’est plus à faire, l’excitation est moindre, le soupçon s’insinue : pourquoi l’éditeur premier n’a-t-il pas gardé la jeune recrue ? Elle a probablement été overpromising (terme publicitaire qui veut dire qu’elle va être déceptive). La jeune pucelle si excitante au départ avait hélas du poil au ventre, ou des seins mous, ou des verrues plantaires. Imbaisable, donc. Invendable, pour sûr.
Mais Claude ne le prend pas mal. Nous nous voyons souvent. Les bureaux de Grasset sont en face de l’hôtel particulier de Bernard Tapie, rue des Saints-Pères où je n’ai jamais mis les pieds, j’avoue. Je dis ça parce que l’aventure judiciaro-rocambolesque du bonhomme bat son plein. La vitrine des éditions expose les derniers succès. L’escalier qui mène aux bureaux sent l’encaustique. Là aussi, les parquets craquent. Beaucoup de coursiers viennent déposer un pli ou en retirer un tandis que j’attends qu’on vienne me réceptionner. Une dame timbrée fait son tour tous les jours pour harceler BHL, mais la standardiste fait barrage. Les bureaux des éditeurs/trices sont petits, bas de plafonds, emplis de manuscrits.
La personne responsable des finances et du juridique, un homme séduisant, s’empresse d’arranger l’affaire du contrat pour me libérer des taxis. Ouf ! Le comité de lecture donne son feu vert. Ouf-ouf ! On m’envoie un ou deux photographes. On me dit que j’aurai la couverture jaune. Je jubile ! La couverture jaune de chez Grasset ! Quelle reconnaissance de mon immense talent ! Puis, non, elle sera illustrée. Arghhh… Ça veut dire moins prestigieuse. J’ai comme l’impression que Claude est beaucoup plus enthousiaste que d’autres concernant le lancement du livre. Enfin, bon, j’ai aussi quelques admirateurs, paraît-il, des auteurs très sérieux que je n’ai jamais lus. Mais que je lirai. Un jour.
J’apprends que Claude est homo, c’est le genre de chose que je ne repère jamais, étant moi-même de sexe approximatif dans la tête. Un jour, elle me donne rendez-vous dans un café près de l’édition. Toute fière, me tenant par le bras, elle m’annonce aux personnes présentes : « Ma femme ! » Je pique un fard pas possible, non mais des fois, qu’est-ce qu’elle croit ? Jusqu’à ce que je réalise que Ma femme est le titre de mon roman. Quelle conne je suis !
Le livre sort, je n’ai pas eu le dernier mot sur la couverture qui représente une jeune femme, jolie certes, mais qui n’a rien à voir avec mon héroïne. Trop sophistiquée. Qui ne correspond pas à l’ambiance, je trouve. J’ai moins d’articles que pour le précédent, quelques radios, toujours Kernel et Girard qui me soutiennent, je les aime. Je suis invitée au Cercle de minuit, qui est the place to be culturelle de l’époque, l’émission de Field dont je suis fan. Je suis heureuse et fière, mais Claude me dit que non, il vaut mieux aller chez Pivot. Par éthique, la chaîne ne reçoit pas dans les deux émissions, il faut choisir. Je préfère Le Cercle, assuré-je à Claude. Non, non, on ira chez Pivot, vous verrez, Pivot va nous assurer de grosses ventes.
Le temps passe, on approche de l’été, Pivot n’est pas chaud. Question articles de presse, ça s’essouffle. À chaque fois que j’appelle Claude, elle me dit que Pivot n’est pas tout à fait prêt, mais que « on va y arriver ». Merde, merde, merde ! Je suppose qu’une grosse édition comme Grasset a un certain poids face à l’animateur littéraire. Mais le temps passe, après ce sera vacances à la télé, puis la rentrée avec ses six cents. Laisse tomber. Enfin, Claude m’appelle triomphale : « Ça y est ! Pivot nous prend ! C’est super ! Je suis très heureuse ! » Moi aussi. Je jubile. Passer chez Pivot, succès pour bientôt. Quel slogan ! Le rêve de tous les scribouillards. Si tu n’es pas passé chez Pivot, tu as raté ta carrière. Vous allez voir comme je vais la réussir, la mienne, de carrière ! Ma femme va crâner sur le rayon « Vu chez Pivot », les gens vont tâter le bouquin comme un melon, renifler les pages, lire la quatrième, trouver que oui, ça mérite d’être lu. Puis ça fera un film formidable avec Kim Basinger dans le rôle-titre et Depardieu dans le mauvais rôle, celui du rabat-joie de la moukère.
Au fait, que je vous raconte comment est né ce livre. Un dimanche gris, je matais la télé, affalée sur mon gros fauteuil en velours bordeaux, clopant, cherchant de nouvelles idées de pub. Mon oreille est attirée par la voix d’un Américain. Un type dans un bled du Wyoming ou du Minnesota, red neck ou working class, en gros plan : My wife wanted a dog… bla-blabla. Sa femme voulait un chien ! Mais quel bon début ! Le bonhomme que je vois devient instantanément le narrateur, il est donc marié, mais n’est pas d’accord avec sa femme. Un chien, et puis quoi encore ? Pourquoi pas un bébé ? (Ça c’est moi qui enchaîne, pas l’Américain.) Hé oui, un bébé ! Et pourquoi pas travailler ? Eh oui, justement, elle voulait tout ça, sa bonne femme. Comme c’est contrariant, une bonne femme ! Et j’ai écrit, écrit, je tirais le fil et ça venait. Chapitre après chapitre, sa femme réclamait l’impossible pour cet homme coincé dans sa petite raideur virile. Quelle joie, ce livre !
Pendant le week-end à la campagne avant l’émission, je m’expose au soleil pour avoir bonne mine. Je relis mon livre pour ne pas être prise au dépourvu à cause de mon horrible mémoire, je lis les bouquins des auteurs invités, me prends de passion pour Rose Tremain. Dutourd, moyen. Cinq jours avant l’émission, horreur et putréfaction, un orgelet me pousse à l’œil. Au secours !! Un orgelet pour passer chez Pivot, allô docteur Freud ? Puis-je savoir quels crimes j’ai commis dans une vie antérieure pour mériter ça ? J’appelle ma sœur aînée qui est ophtalmo. Elle adore qu’on fasse appel à son professionnalisme. Elle prend une voix spéciale, docte, ferme et calme, sa voix de docteur quoi, et me conseille quelques produits à appliquer pour enrayer le monstre. Et ça marche.
Mon chef, le fameux DC qui m’avait dans le nez, est revenu à de meilleurs sentiments à mon égard, et se réjouit de mon passage « à Pivot ». De la com, de la com ! Il me demande de parler des singes Omo. Je lui dis : ça ne va pas, non ? Je vais défendre mon livre. Si ça marche, après on parlera des singes. Il avertit le ban et l’arrière-ban, le client, tout ça pour annoncer l’événement. Il fait enregistrer l’émission par le service technique, car, évidemment, un vendredi soir de juin avec un si beau temps, il y a des chances pour que personne ne regarde la télé. Il fera faire des copies pour ceux qui veulent. Bon. Si ça peut lui faire plaisir.
Nous sommes le 25 juin. Il fait un temps génial, plein été. Je mets une veste légère bleu pétard avec un foulard rouge pétard dans la poche, je remonte mes manches sur mes avant-bras bronzés, comme ça se fait, je porte un jeans raide de propreté et des tennis Bensimon passés à la machine. Je pète le feu. Je retrouve Claude dans un café près de la télé. Elle fait péter le champagne, car ça décontracte. En fait, je n’ai pas le trac. Je sens que ça va y aller fort. Mais est-ce que je ne péterais pas plus haut que mon cul, parfois ? Oh, hé, hein, il faut bien se faire plaisir !
Entrons dans le Saint des Saints : les fidèles sont au nombre d’une petite vingtaine, Claude prend place parmi eux. Les auteurs, les saints donc, sont assis, c’est assez hétéroclite, le vieux complice qu’est Jean Dutourd est venu en chaussons, j’exagère à peine. Dieu fait son entrée. C’est un Pivot assez fermé, pas très jovial. Il nous envoie ses recommandations, nous encourage à intervenir n’importe quand. Les caméras nous attrapent à la volée, je me tiens bien, évite de tripoter mon visage, reste décontractée. Je le suis, à vrai dire. Lorsque vient mon tour, Pivot parle, certes de mon bouquin, pas de façon hyper enthousiaste, on ne sent pas la grosse secousse de plaisir éprouvée à sa lecture, donc plutôt neutre. Puis il enchaîne sur la campagne Omo. Forcément. C’était à prévoir. D’autant plus que Bernard Brochand, poids lourd de la pub, de la politique et du PSG, entre autres, est aussi invité pour parler du Festival du Film de pub à Cannes dont il est le président. Cela a dû faire partie du deal. Probablement que mon livre ne l’a pas suffisamment emballé et que Claude a parlé de la campagne Omo.
Je m’en sors bien, je fais de l’humour, Pivot reste dans la nuance bienveillante, neutre. À la fin de l’émission, un pot hors antenne, comme chaque fois. Je m’y pointe avec Claude pour rencontrer Pivot. Mais il est fatigué, mal luné, il ne nous fait pas l’honneur de sa légendaire bonne humeur. Nous repartons, Claude me dit que je me suis très bien débrouillée.

— Alors ?
— Alors rien.
— Mais encore ?
— Rien de rien. Nous sommes le 25 juin, un des jours les plus longs de l’été, il fait un temps splendide, tout le monde est sorti. Tout le monde !
— Il y avait bien des gens chez eux, quand même…
— Quelques grabataires, oui. Et tu sais ce qu’ils regardaient sur la Une, en deuxième partie de soirée pendant Pivot ? Johnny Hallyday, son concert au Parc des Princes.
Vous le croyez, ça ? Personne ne m’a vue. Personne n’a vu cette émission. Je vais vous raconter un truc : une fois, j’ai été interviewée à Cannes, dans la rue, par hasard, juste une poignée de secondes. C’est passé un dimanche midi. Qui se targue de regarder la télé un dimanche midi ? Personne. Tout le monde a autre chose à foutre le dimanche midi que de se planter devant la télé, grasse mat’ coquine, enfants à décrasser, ménage, brunch, en route pour un déjeuner en famille, la messe, tiens ! Hé bien, des dizaines de gens m’ont vue, des tas d’amis m’ont téléphoné pour me le dire. Même mon teinturier ! Dix petites secondes à peine. Un dimanche midi. Et là, Pivot, une heure trente à l’antenne, personne. Je te jure ! Sauf ceux qui, prévenus, avaient enregistré l’émission.
Effectivement, rien. Rien ne s’est passé. La courbe de mes modestes ventes n’a pas frémi d’un iota, les gens avaient le nez dans leurs valises, pas le moment d’aller farfouiller chez les libraires. À peine sont-ils partis souiller les plages que déjà les 600 romans de la rentrée déferlaient dans la presse, ensevelissant tout le reste y compris ma pauvre femme qui, haro sur elle, n’était pas mon premier roman.
Mais sûrement le dernier. Très longtemps après, on me demande parfois si j’étais passée chez Pivot. Le seul indice qui prouve que tu as vraiment été un écrivain. La seule référence valable.
Oui, je suis passée chez Pivot. Comme un ange, sans faire de bruit.
L’année d’après, Pivot me remettra le prix de la Contribution à l’amélioration de la langue française pour ma campagne Omo en poldomoldave, un clin d’œil qui le rend sympathique lorsqu’il fait ses perruques. J’ai droit à la bise.
« De quoi tu te plains ? Une bise de Pivot ! Au moins, il n’est pas rancunier.
Je me demande si ma voix intérieure ne serait pas une gourdasse ! »

Texte © dominique cozette, extrait de mon livre La fois où j’ai failli tuer la reine des yéyés, 2020, édition Chum.

Le couteau

Le couteau est le premier livre de Salman Rushdie que je lis. Le sous-titre est à l’intérieur du livre : Réflexions suite à une tentative d’assassinat. C’est cela qui m’a tentée. Les réflexions. Le livre en est truffé, il se pose d’infinies questions, notre survivant mais pas forcément sur la religion. Il revient sur des épisodes passés, il nous présente sa nouvelle femme (j’ai regardé sur Google : une bombe ! Comme d’ailleurs la première) qu’il venait juste d’épouser. Il nous renseigne très vaguement sur l’assassin raté, un jeune type qui n’a lu que trois pages des Versets Sataniques, donc pas du tout au courant de la raison pour laquelle Rushdie avait cette fatwa sur la tête.
Et puis il nous décrit avec une précision chirurgicale, c’est le cas de le dire, les interventions, les souffrances, les tortures que son corps a subies, le travail des soignants, les ruses pour échapper ensuite aux paparazzi. Les énormes inconvénients d’être loin de chez lui, blessé, borgne surtout. L’histoire de sa main qui a bien morflé. Il n’oublie pas les morts pour la liberté d’expression dont les victimes de Charlie sur lesquelles il revient souvent.
Et puis il évoque aussi le vie insouciante qu’il avait fini par mener, pensant la menace éteinte, depuis tout ce temps. Comble de l’ironie : cette attaque s’est produite alors qu’il se trouvait dans un endroit extrêmement protégé, créé pour les artistes menacés justement. Comme quoi.
Tout le livre est assez palpitant même si l’on sait que Rushdie a échappé au pire. Le seul long passage assez ennuyeux : le chapitre où il imagine un dialogue entre lui et son agresseur emprisonné. Comme il ne veut pas le rencontrer en vrai et que d’ailleurs celui-ci ne parle pas, il créé cette rencontre qui manque énormément d’intérêt. Evidemment qu’il peut facilement lui claquer le beignet à ce pauvre mec, pas la peine d’en rajouter. Bon, je pense que ça lui a fait du bien de l’affronter, même pour de faux.
Le Couteau se lit comme une puissante réflexion porteuse d’espoir sur la vie, parfois intime, où il déroule une ode à l’amour, à la création artistique comme espace de liberté absolue.

Le couteau de Salman Rushdie, 2024 aux Editions Gallimard. Traduit par Gérard Meudal. 270 pages, 23 €.

Texte © dominique cozette

Allô Doudou bobo !

Petite référence à la Souche pour ce nouveau livre d’Edouard Louis que sa maman a peut-être surnommé Doudou dans l’enfance. En tout cas, elle l’appelle un soir au secours car elle n’en peut plus de l’homme avec qui elle habite. Le livre s’appelle Monique s’évade et c’est bien de cela qu’il va s’agir. L’écrivain est alors en résidence en Grèce quand survient ce coup de fil inquiétant, sa mère est en danger car le mec est violent quand il est bourré et il l’est tout le temps.
Pourtant, tout avait bien commencé. Monique, la mère d’Edouard Louis donc, avait viré son mari, le père d’icelui, assez brutalement puis était venue vivre à Paris, histoire racontée par le fils, tout allait bien, elle avait même rencontré Catherine Deneuve, elle qui sortait d’un trou à rat. Hélas, ce nouveau compagnon peu à peu devient un tel cauchemar et une telle menace qu’il faut agir vite. Alors le fils appelle ses amis à Paris et ce sont eux qui vont aider la dame, l’accueillir, l’installer dans l’appartement de son fils, lui acheter des provisions et lui prêter de l’argent. Puis Edouard Louis va téléguider, par téléphone, la suite des événements, c’est difficile et stressant. Il faut aussi qu’il demande de l’aide à sa sœur avec qui est fâché depuis dix ans, mais les choses se font…
Plein de petits détails sur la vie de la maman nous sont narrés, ses goûts, ses teintures, ses désirs. Et puis surtout, et ça n’est pas rien, il la décrit quand elle devient l’héroïne de sa propre histoire (celle où elle se métamorphose) sur une scène de théâtre et qu’elle monte sur scène où elle est acclamée. Quelle revanche !
L’histoire n’est pas banale, certes, l’écrivain se montre sous le jour du bon fils, revient sur toutes les critiques qu’il avait émises sur sa mère, sa violence notamment dans Eddie Bellegueule, explique pourquoi elle ne pouvait qu’être ainsi face à la violence du mari, de leur pauvreté et de leur croupissement dans leur trou du nord où aucun espoir d’amélioration ne pouvait s’envisager.
C’est un court récit un peu paresseux (je trouve), pas très creusé car apparemment l’écrivain était sur un autre projet (son frère) mais malgré tout suffisamment intéressant « sociologiquement » pour que les médias en parlent avec enthousiasme. Les problèmes de transfuges de classe, ils aiment bien, les médias actuellement. Mais c’est bien quand même, si, si…

Monique s’évade d’Edouard Louis. 2024 aux éditions du Seuil. 170 pages, 18 €

texte © dominique cozette

Journal d’un vide

Dans ce livre, Journal d’un vide, madame Shibata est une trentenaire employée dans une entreprise de contrôle de tubes en carton. C’est d’autant moins passionnant comme job qu’étant la seule femme de toute l’équipe, c’est à elle qu’incombent les tâches dites féminines dans les sociétés machos comme le Japon : rangement des salles de réunion, café à faire, à servir, à débarrasser etc. Un jour, elle en a marre, la vision et l’odeur de mégots dans un fond de café l’écœurent, alors, pour couper court à cette corvée, elle déclare qu’elle est enceinte et que cela lui donne des nausées.
Elle n’est pas enceinte, elle vit seule, n’a pas de liaison. Elle travaille face à un employé comme elle qui ne cesse de l’observer, de la scruter.
Elle tient bon. Du coup, elle accède aux privilèges réservés à son état : quitter tôt, être respectée, ne plus accepter certaines tâches. Elle découvre les heures de pointe de l’après-midi mais aussi le plaisir de trouver encore des produits frais au super market et d’avoir le temps de cuisiner, et même de prendre des cours de gym prénatale.
Il lui faut adapter son physique au mensonge. Ça commence par des tissus enroulés sur son ventre puis, comme elle mange beaucoup et qu’elle grossit, elle s’en passe. C’est un peu là où le bât blesse, ainsi que la séance d’échographie. Tout ça manque un peu d’explications crédibles. La fin est un peu schématique aussi. Certes, ce n’est pas un chef d’œuvre mais l’intérêt de cette fable est de nous faire découvrir le monde du travail au Japon où la femme a encore fort à faire pour une certaine égalité…

Journal d’un vide d’Emi Yagi, 2020. Traduit par Mathilde Tamae-Bouhon. Aux éditions de poche 10/18. 212 pages, 8,60 €.

Texte © dominique cozette

Et nos yeux doivent accueillir l’aurore

Drôle de titre pour ce livre de Sigrid Nunez, qui est extrait de la chanson Restless Farewell de Bob Dylan, morceau fétiche des deux héroïnes. Rien à voir avec le titre anglais The last of her kind (la dernière de son espèce). Et nos yeux doivent accueillir l’aurore est, outre une histoire des mœurs américaines des années 70 aux années 90, celle de deux amies qui se sont rencontrées sur le campus d’une petite université. La narratrice, George (pour Georgette) a fui son milieu familial moche, violent, ennuyeux, et sa copine de chambre, Ann, a fait de même pour des raisons opposées : elle ne veut plus de la vie de luxe de ses parents, leur héritage culturel foireux et cette fortune créée sans aucun doute sur le dos de l’esclavage. Totalement radicalisée, elle souhaite même avoir une copine pauvre et pourquoi pas noire ?
La suite, une fois n’est pas coutume, je la vole à Babelio car j’ai la flemme d’éplucher la densité de ce roman :
« Au travers de la relation d’amitié chaotique entre Georgette et Ann, c’est l’histoire récente des USA qui nous est racontée : du vent de liberté apporté par les années 60 au puritanisme des années 90 en passant par Woodstock, les hippies, les mouvements pour les droits civiques, les Black Panthers et le Weatherman, l’apparition du sida. Georgette, narratrice, nous montre le contraste entre une époque de libertés et d’expériences en tous genres (sexe, drogues), de luttes et de convictions, et celle qui, à peine deux ou trois décennies plus tard, apparaît tout aussi précaire mais beaucoup plus dure, étriquée, dangereuse. Avec cette question paradoxale : pourquoi, comment est-on passé de l’une à l’autre ? »
« Voici quelques uns des thèmes intéressants dans ce roman : féminisme, militantisme, hippie, anti-racisme, drogues, inégalités, « sex, drug and rock’n roll ». D’autant que ces sujets sont traités de façon originale et décalée. Le point de vue d’Ann, la jeune fille de bonne famille, riche, trop empathique, se confronte à celui de Georgette, issue d’un milieu très défavorisé qui cherche à s’élever socialement, et enfin à celui de Solange, la fugueuse junkie bipolaire qui a décidé de « vivre à fond »… le tout saupoudré de nombreuses références, souvent intelligentes, toujours documentées. Avec parfois des longueurs (particulièrement un épisode de trip entre sœurs ou le récit carcéral de fin d’ouvrage). »
Mais malgré tout, il y a beaucoup à piocher dans ce livre plein d’idées, de références, d’anecdotes et même d’un résumé de la vie de Simone Weil, la philosophe.

Et nos yeux doivent accueillir l’aurore de Sigrid Nunez (2005 aux USA, 2014 en France). Traduit par Sylvie Schneitter. Au Livre de Poche. 540 pages, 9,70 €

© partiel dominique cozette

Fabriquer une femme

C’est le dernier livre de Marie Darrieussecq, une autrice qui ne me passionne pas toujours. Dans Fabriquer une femme, elle reprend les deux filles qu’elle nous avait présentées dans d’autres romans (que je n’ai pas lus), Rose et Solange, habitant un bled nommé Clèves où elle a déjà situé ses histoires. Ces deux ados, les meilleures amies du monde, habitant l’une en face de l’autre, commencent à diverger à l’âge de quinze ans. Car à quinze ans Solange accouche très très douloureusement d’un môme dont elle ne voudra pas, dont elle ne sait pas trop qui est le père. C’est la cata. Rose, elle, continue son petit bonhomme de chemin, sage, studieuse et commence à se dévergonder gentiment lorsqu’elle va étudier « en ville ». Elle découvre l’alcool, les fêtes, le sexe.
Ce qui est marrant dans ce livre, c’est qu’il nous est raconté par les deux bouts de la lorgnette, d’après Rose, puis d’après Solange. Ce ne sont pas les mêmes sons de cloche, bien sûr. L’une fait ses études, retrouve ses parents le week-end, une famille solide, aide ses voisins etc. Le garçon dont elle est tombée amoureuse très jeune deviendra son amoureux officiel et aura le droit de passer ses après-midi dans la chambre de la jeune fille, porte fermée. Tous deux sont à la découverte de leurs corps et de leurs émois, inexpérimentés, hélas pour leurs premières expériences fatalement décevantes. Mais elle l’aime, c’est réciproque et elle sait qu’il sera son mari et le père de ses enfants.
Solange quant à elle vit mal sa vie de famille qui n’est pas une bonne famille. Elle abandonne le bébé à sa mère qui l’a prénommé Thierry, aïe, en souvenir d’un bébé qui est mort avant Solange. Pour Solange, la vie, c’est le théâtre, le cinéma, la télé, séduire, vivre à la marge. Ce trajet l’emmènera jusqu’à Hollywood (via Londres) où elle peut enfin briller. Enfin pas toujours. Elle gagne super bien sa vie mais est-elle heureuse ?
Elles se reverront plus tard, adultes, dans la grande métropole californienne, lors d’une première où toute la famille de Rose est invitée ainsi que les parents de Solange et son fils, grand ado handicapé mental. Car le film doit consacrer Solange. Mais mais mais…
Ce livre est distrayant, Marie manie la plume avec talent mais je trouve que tout ceci manque de sincérité. Je veux dire que c’est un peu clinquant, on cite des noms de lieux, de people, on peut même coucher avec… j’ai eu l’impression que MD nous faisait faire une visite guidée dans années 80-90. Avec Internet, ces intrusions dans le passé sont devenues courantes, précises et faciles. A part ça, comme je l’ai dit, ça se lit bien, que demander de plus ?

Fabriquer une femme de Darrieussecq, 2024 chez P.O.L. 334 pages, 21 €

Texte © dominique cozette

Retrouver l’assassin de sa sœur

Ce livre de rage et d’amour s’intitule L’Invincible été de Liliana et a été écrit par la sœur de Liliana, Cristina Reverza Garza, trente ans après son l’assassinat par son « petit ami », harceleur qu’elle avait décidé de quitter. Ça se passait au Mexique, l’un des pays les plus violents pour les femmes, où les féminicides ne se comptent plus.
Trente ans après donc, Cristina tente de faire rouvrir le procès et retrouver l’assassin qui a pris la fuite après le meurtre par étouffement. Certes, il n’est pas facile de retrouver tous les proches de la jeune femme, morte à vingt ans en 1990, étudiante brillante en architecture, grande, sportive, libre, curieuse, drôle, appréciée de tous et qui avait pour projet de continuer son cursus à Londres l’année suivante. Cristina s’est acharnée à rencontrer toutes ces personnes et surtout à décrypter dans la myriade de notes, dessins, mots, archives de toutes sortes jamais datées, l’historique de la jeune vie de Liliana. On se rend compte de par son vocabulaire et ses poésies qu’elle cogitait intelligemment, se posant de bonnes questions sur la vie et les relations humaines. Et surtout qu’elle ne se voyait pas s’installer avec le jeune hommes qu’elle fuyait souvent mais avec qui elle se réconciliait souvent aussi. Personne de son entourage, ni même sa sœur qui faisait ses études aux Etats-Unis n’était au courant de la relation toxique du gars, de sa brutalité et de sa violence, elle gardait ça pour elle, elle ne s’est jamais plainte. Même si parfois, cela rejaillissait sur son humeur ou sa peau.
Mais c’est bien lui qui s’est introduit dans son bout d’appartement en coloc cette nuit-là, très discrètement, et qui a étouffé sous un oreiller celle dont il refusait la rupture. Chanson connue, pourtant.
Le plus dur, pour les parents, c’est qu’ils étaient partis plusieurs mois en voyage pour clore agréablement leur vie de labeur par un long périple aux quatre coins de l’Europe, leur superbe récompense. Ils étaient injoignables… Les obsèques ont été célébrées sans eux, ils ont appris cette immense tragédie à leur retour au village.
C’est un livre plein d’amour pour une jeune femme qui promettait, comme on dit, dont l’avenir semblait radieux. Et plein de rage aussi contre non seulement l’assassin mais aussi le système patriarcal dans son ensemble qui perpétue les crimes fats aux femmes.

L’Invincible été de Liliana de Cristina Reverza Garza, traduit par Lise Belperron. 2024 aux éditions Globe. 392 pages, 23 €.

texte © dominique cozette

Ah les mères toxiques !

Jeannette McCurdy raconte son histoire. Génial, ma mère est morte est ce qui lui est arrivé depuis qu’elle est petite fille et que sa mère a décidé d’en faire une vedette du petit écran. Leur vie, alors, est assez pourrie. Le père est d’un pénible épouvantable, les frères oui bof et la maison est carrément une déchetterie. Tout s’y empile, s’y entasse, les différentes pièces sont emplies jusqu’à la garde de saletés à tel point que les chambres d’enfants ne peuvent plus servir. Alors chaque soir, ils déplient des espèces de matelas, des futons peut-être, sur le parquet du « salon » (du salaud, oui). Horreur. Les factures ne sont jamais honorées, c’est l’enfer.
C’est là que la mère a une idée lumineuse. Puisque sa fille Jeannette, qu’elle adore et qui l’adore, est mignonne, pourquoi ne pas en faire une mini-vedette des séries enfantines ? Alors, la machine se met en route. De casting en casting (lever à cinq heure du matin) de cours de maintien en conseils de comportement pour se faire aimer des agents, la petite affronte le monde terrible du show-business sans aucun plaisir. Elle déteste. Mais elle aime tellement sa maman qu’elle lui obéira aveuglément pendant de nombreuses années (sa mère continuera à la doucher jusqu’à l’âge de seize ans. Pour mieux la contrôler, bien sûr).
Et ça marche, même si le vedettariat est un peu long à démarrer. Grâce à la petite qui commence à faire son trou, l’argent rentre chaque mois, c’est formidable.
Mais aïe, à onze ans, des petits seins pointent. Ah, non, pas de ça Jeannette ! Tu es une enfant vedette, tu dois rester une enfant. Le fait qu’elle soit un petit modèle arrange déjà bien les choses, mais il faut empêcher les hormones d’entreprendre leur travail de sape. Alors hop ! Régime draconien. Et quand je dis régime, je dis famine. L’anorexie s’annonce sans que la fillette s’en émeuve. Elle est contente de déguster sa feuille de salade puisque c’est sa mère qui le lui demande. Jusqu’au jour où elle découvrira que vomir, c’est aussi une bonne solution. Donc boulimie.
En même temps, sa mère souffre d’un cancer du sein, il ne s’agit pas de la mécontenter. L’amour de la gamine déborde de partout, pauvre gamine. Mais la mère ne meurt pas encore, elle s’en sort, s’y remet avec rage, elle tutoie tous les importants, les paparazzi sont ses potes, elle fait le buzz pour qu’on parle de sa fille et la gloire arrive suivie de toutes ses odeurs de rance.
C’est un livre extrêmement bien conçu car évidemment, on prend parti pour la môme qui raconte bien et qui se moque d’elle-même. C’est frais, désespérant et très drôle. Les courts chapitres traitent chacun d’un thème important au royaume des mini-stars et des bêtes d’Hollywood, on comprend comment les choses se trament, on y voit la douleur, les sacrifices, les désillusions et bien souvent les addictions avec tous les produits auxquels les victimes s’accrochent pour se consoler d’être autant exploitées. La déglingue, l’alcool, la dope, le sexe sont entrés dans la vie de la jeune star, qui dépérit de mal-être, de désespoir, de honte et de dégout d’elle-même, merci maman. Qui finira par mourir. Mais pour autant restera le grand amour de sa fille, même si elle apprend, par des cures, qu’elle a fait preuve d’une profonde maltraitance à l’égard de sa fille.
Ce n’est pas un livre glauque, la jeune femme a su faire de son histoire le fond de commerce hilarant de ses spectacles qui sont très appréciés.

Génial, ma mère est morte de Jeannette McCurdy (I’m glad my mum died, 2022), traduit par Corinne Daniello, livre dédié à ses trois frères cités. Edition JC Lattès, 2024. 396 pages, 22,50€.

Texte © dominique cozette


Amours et autres obsessions

Ce n’est pas le livre de la décennie ni le meilleur des Moriarty, cette fameuse écrivaine australienne qui dissèque les liens entre humains principalement ceux liés aux relations amoureuses, mais Amours et autres obsessions m’a aidé à remplir quelques nuits blanchâtres et c’est déjà pas mal. C’est longuet à souhait, plein de digressions et d’explications, mais c’est aussi ce qui fait le charme des livres un peu épais qu’on a plaisir à retrouver.
L’histoire est assez simple : Patrick Scott vit avec son petit garçon de huit ans depuis la mort de sa femme chérie, victime d’un cancer fulgurant quand le petit avait trois ans. Ce dernier ne se souvient pas d’elle, bien sûr. Au début du livre, on se trouve au cabinet d’Ellen, hypnothérapeute, trentenaire, vivant seule et rêvant de l’amour qui dure. Sa mère l’a fabriquée avec un amant éphémère qui cochait toutes les bonnes cases du géniteur idéal, avant de vivre avec deux copines, les marraines d’Ellen. Elle rencontre Patrick sur un réseau, ce n’est pas le coup de foudre immédiat d’autant plus qu’il n’est pas très à l’aise car il lui apprend qu’il est harcelé par son ex (la seule à dire « je » dans le livre) qui le suit partout, lui envoie des textos, des fleurs etc. Cette femme a servi d’objet transitionnel à Patrick et s’est formidablement bien occupée de son gamin, lui en étant incapable. Pour le gamin, c’était sa maman. Ça se passait super bien, la famille de l’épouse décédée l’avait même adoptée. Jusqu’au jour où Patrick l’a jetée sans état d’âme, sans réelle explication, sans lui donner le temps de s’organiser et de dire au revoir au gosse. Et sans l’autoriser à le revoir.
C’est pourquoi elle continuera à lui faire payer cette injuste rupture, elle n’a rien fait de mal, elle a bien accepté le fait qu’il aimera toujours sa femme morte plus qu’elle… Donc pourquoi ? Et ce n’est même pas parce qu’il a rencontré Ellen.
D’ailleurs, Ellen connaît cette femme sans savoir qu’il s’agit d’elle. Ellen acceptera elle aussi les conditions de ce nouvel et bel amoureux : l’amour qu’il aura toujours pour sa femme, le gamin à élever et toutes sortes de contingences auxquelles elle devra faire face et s’accoutumer au fil du temps…
Je ne vous en dis pas plus, il y a quand même pas mal de suspense que je divulgâcherai pas.

Amours et autres obsessions par Liane Moriarty, (The hypnotist’s love story, 2011), traduit par Béatrice Taupeau, au Livre de Poche. 576 pages, 9,70€

Texte © dominique cozette

L’origine des larmes

Le plaisir intact de découvrir un nouveau roman de Jean-Paul Dubois, sans en avoir encore entendu parler (le roman se trouvait dans un carton sur le sol de la librairie de Sète) s’est de nouveau matérialisé. Quel magnifique titre que L’Origine des larmes ! Tout est magnifique dans ce livre. Le sujet est d’une originalité frappante : Paul, le héros de l’histoire comme tous les héros de Dubois, va au Canada récupérer le corps de son père qui vient de mourir à la suite d’une longue maladie. Il le rapatrie à Toulouse où il vit et, lors de la visite qu’il effectue à la morgue, il sort un pistolet et lui tire deux balles dans la tête. Ça alors !
La police en est comme deux ronds de flan. Comment qualifier cet acte ? On ne peut pas dire qu’il ait assassiné son père puisqu’il était déjà bien mort. Mais on ne peut pas non plus laisser cet acte profondément irrespectueux impuni. Alors on lui imposera une peine bien accablante pour quelqu’un qui veut extirper de sa mémoire tout ce qui concerne sa vie avec son géniteur : décortiquer leurs rapports, le pourquoi du comment, face à un psychiatre bizarre aux yeux qui pleurent, et ce une fois par mois durant un an.
Pour Paul, cela n’a rien de joyeux. On apprend comment le père lui a pourri la vie dès sa venue au monde : sa mère est morte lors de son accouchement ainsi que son frère jumeau, même pas nommé puisque mort, donc jeté aux déchets . Or, le père n’a jamais voulu parler de sa mère à l’enfant, il a détruit toute trace d’elle, ses origines, ses photos, tout. Paul ne sait rien sur elle malgré un éclat de mémoire de ce fameux jour qu’il revit parfois.
Toute l’enfance du gosse a été une torture. Par exemple, pour ses six ans, le père lui a offert un canari dont il a arraché la tête avec les dents. Je ne vous en dis pas plus. Le père s’est d’ailleurs vite remarié avec une femme belle, riche et intelligence (le bougre ne manquait pas de charme ni d’aplomb) et aimante pour l’enfant qu’elle considérait comme le sien, et surtout qui possédait une fabrique florissante de housses de cadavres dans laquelle travaille maintenant Paul, sa mère étant morte. C’est dire si Paul, depuis toujours, côtoie la mort au plus près.
C’est un livre extrêmement intéressant car chaque rencontre du psy est conditionnée par un thème sur lequel doit s’exprimer Paul, ce qui permet à l’auteur de parler de sujets tracassants ou culturels ou mythiques ou religieux… autant de prétexte à dévoiler des pans de sa culture polymorphe.
L’action se situe dans quelques années, pour montrer comment le climat est détraqué : il pleut sans arrêt, Toulouse est trempée, il n’y a pas de trêve à ces larmes de ciel. On patauge. Formidable !

L’origine des larmes de Jean-Paul Dubois, 2024 aux Editions de l’Olivier. 250 pages, 21 €.

Texte © dominique cozette

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial
Twitter